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"Un Coco de génie" de Louis Dumur par le Dr Grasset.

Par Bruno Leclercq

Un Coco de génie de Louis Dumur dans les Leçons de Clinique médicale du Dr Grasset.

« Un Coco de génie » et le Dr grasset. - Le Dr Grasset, professeur à l'Université de Montpellier ; vient de publier ses Leçons de Clinique médicale. Au cours d'une de ces remarquables études, il donne un curieux compte-rendu du roman de M. Louis Dumur, Un Coco de génie, à propos du cas de somnambulisme qui forme le thème de ce récit. Une des critiques qui ont été faites au roman de M. Louis Dumur, de la part de médecin étant précisément qu'un somnambule ne peut se souvenir à l'état de veille de ce qu'il a vu ou fait à l'état de somnambulisme, ils nous paraît intéressant de reproduire ce que dit à ce sujet le savant professeur de Montpellier.

Il s'agit, dans l'étude du Dr Grasset, du psychisme inférieur, dont le champ d'étude scientifique s'étend et devient de plus en plus intéressant.

Nous nous bornons à remplacer ici les expressions d'une terminologie spéciale au Dr Grasset par les termes plus généralement connus de conscient et de subconscient :

« Dans le Somnambulisme naturel ou spontané, il y a : 1o désagrégation entre le subconscient et le conscient, c'est-à-dire suppression des communications centrifuges du conscient au subconscient ; 2o crises d'activité paroxystique des centres moteurs sous-corticaux ou inférieurs ainsi émancipés.

« Dans ce somnambulisme vous retrouverez, bien plus nettes et plus curieuses que dans le sommeil physiologique, ces particularités de mémoire : mémoire d'une crise à une autre, mémoire de la crise au réveil et du réveil dans la crise.

« autre particularité curieuse : le moi retrouvant au réveil dans sa conscience des souvenirs déposés pendant la crise à son insu, ne découvrant pas l'origine vraie de ces pensées et les prenant pour de vraies et personnelles découvertes.

« La chose a été curieusement dépeinte ces derniers temps par un romancier, Louis Dumur (« Un Coco de génie », Mercure de France, 1902).

« Il s'agit d'un grainetier somnambule. Sans que personne s'en doute et sans que lui-même en ait la moindre conscience, il passe ses nuits à lire et à meubler son « subconscient » de littératures diverses, spécialement de vers.

« Dans la veille, son moi conscient retrouve tout cela dans son subconscient ; sans en reconnaître l'origine, le prend pour une inspiration personnelle et le sert comme une composition de lui dans une petite ville de province, où personne n'a beaucoup de littérature.

« Seulement le moi conscient du jeune homme intervient dans une certaine limite dans la reproduction (c'est là que l'analyse des deux psychismes est curieuse).

« D'abord, il choisit avec goût parmi les lectures et les souvenirs de son « subconscient ».

« Puis il adapte des pièces (plus ou moins anciennes) aux événements du moment, à l'actualité.

« Ainsi, de l' « Enfant grec » des Orientales, de Victor Hugo, il fait l'« Enfant boer ».

« Les premiers vers :

Les Turc ont passé là, tout est ruine et deuil,

Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil.

Deviennent :

Roberts a passé là, tout est ruine et deuil,

Le Veld, du Rand au Cap, n'est plus qu'un sombre écueil.

« Et la fin reste, avec un seul mot changé :

Que veux-tu ? Fleur, beau fruit où l'oiseau merveilleux ?

Ami, dit l'enfant boer, dit l'enfant aux yeux bleus,

Je veux de la poudre et des balles.

« Ailleurs son « subconscient » supprime certains vers ou titres qu'il connaît et reconnaît.

« Ainsi d' « Athalie » de Racine, il fait une pièce qu'il intitule « Joas » et qui est textuellement l'entière pièce de racine, sauf, en dehors du titre, le Songe d'Athalie, qui a été déchiré sur le livre lu dans le sommeil et dont il ajourne la rédaction, et sauf le premier vers, qu'il connaît et ne veut pas copier :

Oui je viens dans son temple adorer l'Eternel.

Et qu'il remplace par :

Gloire à Dieu, cher Joad, gloire au Dieu d'Israël.

Et continue textuellement :

Je viens selon l'usage antique et solennel...

« Et les vers qu'il compose ainsi lui-même, son moi conscient les fait péniblement, tandis que ce qu'il relit dans son subconscient, il l'écrit rapidement, tout à fait dans une crise d'inspiration.

« De même, il écrit l' « Hamlet » de Shakespeare, sous le titre de « Loridan, prince d'Islande », ne connaissant que le titre même d'Hamlet.

« Vous voyez toutes ces ruses de plagiaires, exercées seulement ici sur des réminiscences inconscientes.

« Le plus joli, c'est l'impression que produisent sur l'auditoire ces vers débités par le grainetier dans ce salon de sa petite ville ; on les trouve détestables, on se moque de lui, ne se doutant pas que c'est du Victor Hugo, du Lamartine ou du Musset.

« On le traite de « coco » et on lui refuse pour le feuilleton d'un journal local la prose de Gustave Flaubert, « Mme Bovary », devenue « Cette pauvre Emma ! » tandis qu'un Parisien, plus lettré, égaré dans cette société, reconnaît les pièces démarquées et prend d'abord le pauvre garçon pour un plagiaire volontaire et farceur. Puis il voit sa réelle bonne fois et le considère comme un plagiaire inconscient, comme un fou.

« En fait, le pauvre garçon a horreur du plagiat.

« Il élimine volontairement et soigneusement de ses compositions tout ce qui de près ou de loin lui paraît ressembler à un souvenir ou à une réminiscence.

« Cela dure ainsi, à travers mille péripéties curieuses, jusqu'au jour, ou plutôt à la nuit, dans laquelle le pauvre somnambule met volontairement le feu à la bibliothèque où il allait lire toutes les nuits et voir à jamais disparaître son inspiration.

« et l'auteur termine en soulevant cette question de l'inspiration et du génie :

« au fond, qu'est-ce que le génie ? Qu'est-ce que l'inspiration ?... Qui sait si les hommes de génie ne sont pas eux aussi des somnambules ? Les somnambules d'oeuvres écrites de toutes éternité, existant déjà dans d'autres planètes ou dans d'autres mondes peut-être que nous ne soupçonnons pas... Un philosophe dont je ne me rappelle plus le nom n'a-t-il pas émis l'idée du retour éternel des choses ? Qui sait ? »

« Ce n'est pas là une démonstration scientifique ; mais c'est une bien jolie exposition du psychisme inférieur automatique, de son activité propre et de son rapport avec la personnalité consciente. »

Dr J. Grasset

Leçons de clinique médicale.

Montpellier et Paris, 1903.

Mercure de France, Echos, juillet 1903.


Louis Dumur : Un Coco de génie. Société du Mercure de France, 1902, 289 pages.
Rééditions :
- Plon-Nourrit, 1922, Bibliothèque Plon à 3 Fr, couverture illustrée en couleurs, 189 pages.
- Éditions Tristram. Postface de Jean-Jacques Lefrère. Isbn : 978-2-907681-82-7, Format : 21,5 x 14 cm, 256 pages, 19 Euros.
Voir sur le site Lekti-écriture.com, le curieux quatrième de couverture de la réédition Tristram qui commence ainsi : "Dans un village de l’Yonne des années 1920, un jeune Parisien en villégiature, Frédéric Loiseau, fait la connaissance de Charles Loridaine, le fils du grainetier." Pourquoi les Année 20 ? Le livre est écrit et se déroule autour de 1900, et fut, comme on l'a vu, publié en 1902.

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