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:: Oui à la dictature du prolétariat

Par Louis

Pour beaucoup, la “dictature du prolétariat”, c'est de l'histoire ancienne. La considérant dépassée, le PCF l'a abandonné en 1976 (pour préparer l'union de la gauche) et la LCR en 2003 (pour préparer l'union de la gauche anticapitaliste).

Il ne faudrait pourtant pas l'oublier : la notion de “dictature du prolétariat” constitue aujourd'hui plus que jamais un des aspects fondamentaux des valeurs défendues par les militants marxistes, léninistes et trotskystes.

Le texte suivant, extrait d'une brochure de LO publiée en 1976, en explique les raisons. En montrant combien la notion de “dictature du prolétariat”, loin d'être anachronique, reste aujourd'hui essentielle si l'on veut s'engager résolument dans la combat révolutionnaire contre la dictature mondiale des capitalistes.

1. — D'où vient le terme “dictature du prolétariat”

Cette idée-là a été l'une des idées originales de Karl Marx, l'un des fonda­teurs de la doctrine marxiste — le marxisme — à laquelle se réfèrent tous les partis socialistes, tous les partis communistes et bien d'autres encore dont les maoistes et les trotskystes et même certains États, comme l'URSS et les Démo­craties Populaires, ou la Chine et Cuba. Marx a même écrit que le mérite qui lui revient n'est pas d'avoir découvert l'existence des classes, ni leur lutte entre elles, ce que d'autres avaient fait avant lui, mais d'avoir démontré “que la lutte de classe conduit nécessairement à la dictature du prolétariat” (cité par Lénine). C'est donc une idée à laquelle Marx tenait particulièrement.

2. — Mais qu'est-ce qu'il entendait par là ?

Évidemment pas que le prolétariat devait construire un régime dont la liberté serait bannie.

D'abord, il faut dire que Marx utilisait ce mot de prolétariat pour désigner les ouvriers de l'industrie naissante à son époque. Il voulait un mot qui dis­tingue ces ouvriers des villes surpeuplées des habitants des villes du siècle d'avant qui étaient des artisans, c'est-à-dire des travailleurs certes, mais des travailleurs qui possédaient leur boutique et leurs outils, en un mot leurs instruments de travail.

Il voulait aussi les distinguer des travailleurs de la terre du Moyen-Age, qui ne possédaient rien et étaient vendus avec la terre qu'ils cultivaient : les serfs. Les serfs étaient un reste du Moyen-Age, mais les ouvriers de l'industrie étaient un phénomène nouveau, une classe nouvelle, apparue avec les débuts de l'industrialisation, qui allait en augmentant à l'époque de Marx et qui existe encore largement aujourd'hui, alors que les serfs n'existent plus et qu'il faut chercher pour trouver un artisan dans les villes modernes.

Il fallait aussi un mot qui distingue les ouvriers de l'industrie des paysans libres, qui possédaient leur terre ou la louaient librement et qui sont martres chez eux.

Le prolétaire est celui qui travaille, en ville, dans l'industrie, c'est-à-dire pas chez lui mais chez un autre, et qui ne possède ni les instruments avec lesquels il travaille — l'usine — ni le produit de son travail, contrairement à l'artisan et au paysan. Marx a utilisé le mot de prolétaire parce que, dans l'ancienne Rome, les prolétaires étaient ces citoyens romains qui étaient certes des citoyens libres comme les autres, mais qui ne possédaient rien à eux et qui devaient donc accepter de travailler pour d'autres, comme des esclaves, qui étaient normalement les seuls à devoir travailler. C'est-à-dire des gens qui avaient la liberté . . . d'être esclaves.

Le mot a eu beaucoup de succès puisque, de nos jours, il n'est pas besoin d'un volume pour savoir ce qu'est un “prolo” dans le langage des faubourgs.

3. — Alors, cette dictature du prolétariat, c'était sans doute qu'à force d'être malheureux, les prolétaires devaient se venger ?

Mais non. Pas du tout. Pour Marx, il n'était question ni de vengeance, ni de privation de liberté pour les non-prolétaires et encore moins pour les prolétaires évidemment.

Marx a défendu toute sa vie la démocratie et même, d'ailleurs, la démo­cratie bourgeoise, puisqu'il a passé une partie de sa vie sous la dictature prussienne.

Mais c'est exprès qu'il employait ce terme, car il pensait que, quand les ouvriers et les bourgeois combattaient l'absolutisme prussien, ils se battaient contre la même dictature, mais ne combattaient pas pour la même démo­cratie.

Et c'est pour bien distinguer la démocratie des ouvriers de celle des bourgeois que Marx parlait de dictature du prolétariat.

Marx voulait mettre en garde les ouvriers pauvres et incultes contre la démocratie des bourgeois qui, dans la réalité, est une démocratie seulement pour les riches. Dans cette démocratie, les ouvriers auraient certes plus ou moins la liberté, mais comme le prolétariat de Rome, ils auraient surtout la liberté d'être esclaves, la liberté de se faire exploiter pour permettre aux autres de profiter de la démocratie.

4. — Mais pourquoi, quand même, parler de dictature ?

Ce que disait Marx, c'est que, par exemple, Rome avait été à certains moments de son histoire un empire, c'est-à-dire une dictature, et à d'autres une république, c'est-à-dire une démocratie, mais qu'à tout moment, dictature ou démocratie, l'esclavage, légal, avait existé. Et les esclaves, Ies9/10èmesde la population, étaient privés de tous les droits, et la démocratie ou la dicta­ture pour 1/10ème de la population, cela ne changeait pas le fait que c'était tout le temps la dictature pour les esclaves. Marx disait que la démocratie des citoyens romains, comme la dictature d'un empereur sur les citoyens romains, reposaient l'une et l'autre, de toute façon, sur la dictature — démocratique ou autocratique — des esclavagistes sur les esclaves.

Par exemple, on parle, pour la France d'avant 1789, de monarchie absolue. C'est par opposition à une époque encore antérieure qu'on appelait la féoda­lité, où la monarchie n'était pas absolue, c'est-à-dire que le roi avait moins de pouvoir personnel.

Mais est-ce que, sous la monarchie absolue, les serfs avaient moins de liberté que pendant la féodalité ? Eux, pas du tout. Ils n'étaient pas concernés par la chose et, dans la mesure où ils le furent, il y avait même un peu moins d'oppression pour eux après qu'avant.

Non, ceux qui étaient seulement concernés, c'étaient les nobles qui participaient à peu près démocratiquement, entre eux, au pouvoir sous la féodalité et subissaient la dictature du roi sous la monarchie absolue.

Alors, Marx a enseigné que la démocratie bourgeoise la plus libérale, la république parlementaire la plus démocratique, étaient des démocraties pour la classe bourgeoise, qui gouverne alors démocratiquement entre ses membres, mais que cela cachait toujours plus ou moins bien la dictature économique — voire militaire et policière — de la bourgeoisie sur le prolétariat et sur les autres classes pauvres.

Par exemple, dans la France d'aujourd'hui, nous avons le droit d'aller chaque semaine de Paris à Nice ou de Brest à Strasbourg et même plus loin si nous le voulons. Il ne nous faut ni passeport intérieur comme en URSS, ni autorisation. Nous en avons le droit, et c'est déjà bien, c'est vrai. Mais le pouvons-nous ? Non. Nous n'en avons — tous ceux qui liront cette brochure — sûrement pas les moyens. Les bourgeois, eux, le peuvent. Ils sont de ce point de vue plus libres que nous. Plus exactement, ils peuvent profiter pleinement de toutes les libertés. Dans le même ordre d'idées, chacun d'entre nous a le droit d'aller faire un tour dans le Concorde. Mais à part quelques-uns à qui on a fait l'aumône d'un passage gratuit — il y en a même un qui en est mort de saisissement — ce n'est que quelques favorisés qui pourront le faire réel­lement. Ceux-là sont plus libres que les autres, ceux sur qui s'exerce la dic­tature de l'argent, voire du chômage.

Le promoteur qui vend des appartements sur plans à des dupes dont il encaisse les économies et qui lève le pied — en Concorde, cela va plus vite — en laissant dupes et appartements en plans, n'est-il pas, et, surtout, ne restera-t-il pas plus libre que la mère de famille qu'on emprisonne parce qu'elle n'a pas payé quelques traites de sa télévision, et qui ne sait même pas qu'on est en démocratie et qu'avec une simple carte d'identité, elle aurait le droit de quitter la France, de partir à l'étranger. Et c'est pourquoi, alors que tout le monde est libre en France, il y a finalement dans les prisons énormément plus de pauvres que de riches.

5. — Alors, Marx voulait sans doute dire qu'il valait mieux la dictature avec le prolétariat, voire avec le socialisme ou le communisme, que la démocratie avec la bourgeoisie, avec le capitalisme ?

Cela, c'est ce que disaient ses ennemis de son temps. Mais cela ne le faisait pas changer d'idée, ni de terme. Car ce qu'il voulait dire, c'était autre chose.

D'abord, il disait que la démocratie (bourgeoise bien sûr, car il n'y en avait pas d'autre) c'était le meilleur régime que pouvait espérer la classe ouvrière sous la dictature de la bourgeoisie ; et que, de toutes les formes que pouvait prendre cette dictature de fait, c'était la démocratie la plus souhaitable et la plus utile pour la classe ouvrière.
Mais ce qu'il voulait surtout, c'est que la classe ouvrière n'oublie jamais que la plus démocratique des républiques bourgeoises cachait cette dictature et qu'en conséquence, si la classe ouvrière avait un jour à prendre le pouvoir — et Marx considérait cela comme inéluctable — elle ne devrait pas oublier de se donner les moyens et la force de conserver et de consolider ce pouvoir. Aussi, derrière le régime démocratique qu'elle installerait — bien plus démocratique encore que celui de la bourgeoisie — elle devrait installer la dictature du pro­létariat, afin de garantir et de sauvegarder la démocratie pour les pauvres.

Il ne s'agissait pas d'empêcher riches et bourgeois de profiter de la liberté ou de la démocratie, il s'agissait de les empêcher d'en profiter plus que les autres, voire de confisquer l'une ou l'autre à leur profit exclusif.

6. — N'aurait-ce pas été de meilleure propagande de trouver un autre terme ?

Sur le plan de la propagande, cela aurait été sûrement meilleur. D'ailleurs, d'autres, du vivant et après la mort de Marx, s'en sont rendu compte et ont fait de la propagande surtout avec le terme de démocratie socialiste, pour l'opposer à démocratie bourgeoise. Mais nous verrons cela plus loin, avec Lénine.

Pour Marx, l'avantage de l'expression “Dictature du prolétariat”, c'est que cela mettait en garde les travailleurs sur les illusions qu'ils auraient pu avoir sur le passage pacifique du capitalisme au socialisme. Le Parlement, c'est la façade : derrière il y a l'armée, la police, tout un tas d'hommes armés qui obéissent au Parlement dans certaines circonstances et ne lui obéissent plus à d'autres. L'État, c'est eux. Ils sont les mercenaires de la bourgeoisie et la classe ouvrière devra les remplacer complètement si elle veut aller du capita­lisme au socialisme. On l'a vu avant guerre en Italie, en Espagne, en Allemagne et, il n'y a pas si longtemps, au Chili. Il ne suffit pas d'être majoritaire au Parlement, il faut encore avoir les armes et que la bourgeoisie n'en ait plus. C'est cela le message de Marx et c'est cela qu'il voulait rappeler en parlant de dictature du prolétariat.

7. — Oui, mais Marx n'avait pas connu le fascisme, par exemple, ni le stali­nisme et, après les expériences que nous avons faites depuis cinquante ans, le mot dictature évoque vraiment trop de choses sinistres.

C'est un peu ce que dit Marchais. Mais c'est oublier que Marx avait vécu au temps de la dictature de Bismarck, qu'à l'Est de l'Europe il y avait le Tsar en Russie, un pays où le servage n'était même pas officiellement aboli et qui, en plus, opprimait la Pologne ; c'est oublier qu'au moment même où il écrivait tout cela, en juin 1848, on fusillait les ouvriers dans les rues de Paris, qu'en mai 1871, après la Commune de Paris, Thiers en fit encore massacrer 50.000, sans compter ceux qu'il envoya au bagne. Alors, la dictature,Karl Marx la connaissait. Mais c'est justement parce qu'il la connaissait qu'il voulait mettre les ouvriers en garde : la démocratie bourgeoise fusillait les ouvriers, en 48 comme en 71. Alors, il fallait que la classe ouvrière se révolte, détruise l'État de la bourgeoisie, construise le sien (son armée) et installe une forme de démocratie bien plus large et bien plus libre que celle de la bourgeoisie, mais derrière laquelle veilleraient les fusils et les hommes de l'État ouvrier, c'est-à-dire une démocratie derrière laquelle il y aurait la dictature du prolétariat, comme il y a la dictature de la bourgeoisie derrière la plus républicaine des républiques chilienne, espagnole ou française. Sinon, la démocratie était un piège et ceux qui seraient massacrés seraient toujours les mêmes : ceux qui n'ont pas les armes. Ce que Marx voulait dire, pour que ce soit gravé dans la tête de chaque ouvrier, c'est qu'il fallait installer un nouveau régime, démo­cratique oui, mais avec ce changement fondamental que les armes seront entre les mains des prolétaires et pas entre celles des mercenaires de la bourgeoisie.

8. - Et Lénine ?

Lénine voyait la chose exactement comme Marx. Il a surtout insisté pour rappeler cet enseignement de Marx que ses successeurs, les sociaux-démocrates justement, ceux qu'on appelle aujourd'hui les socialistes, avaient quelque peu passé sous silence.

Le principal ouvrage de Lénine sur la question a été écrit en août 1917, au cœur de la Révolution Russe, et en pleine guerre mondiale : il était destiné à combattre les idées répandues par les sociaux-démocrates.

Ces derniers, comme le nom qu'ils avaient l'indique, mettaient l'accent sur la démocratie et oubliaient volontairement de distinguer le capitalisme avec dictature de la bourgeoisie du passage au socialisme avec dictature du prolé­tariat. Pour eux, depuis le début du siècle, le passage du capitalisme au socia­lisme devait se faire graduellement, par la conquête démocratique de la majo­rité au Parlement. En Europe, il y avait, avant 1914, de grands partis sociaux-démocrates ; et en particulier en France et en Allemagne. Tout d'ailleurs semblait leur donner raison jusqu'en août 1914, où a éclaté la Première Guerre Mondiale.

Alors, le Parti Social-Démocrate Allemand découvrit que l'Allemagne (de Guillaume II) avait comme ennemi … le tsar autocratique de toutes les Russies. Qu'il fallait donc que le parti des ouvriers allemands mette en veilleuse la lutte des classes et aide l'empereur d'Allemagne, paraît-il allié des ouvriers, à tordre le cou du Tsar.

En France, le Parti Social-Démocrate, qui rencontrait peu de temps auparavant les camarades allemands dans la même organisation internationale (la llème Internationale) décida qu'il devait faire une Union Sacrée avec la bourgeoisie française, jusqu'à la victoire, contre le militarisme allemand et son empereur. On oublia pudiquement qu'on était allié avec le Tsar et avec le roi d'Angleterre …

En Angleterre, d'ailleurs, les socialistes firent de même, ainsi qu'en Italie, en Belgique et dans toute l'Internationale. Les syndicats allemands, les Trades Unions anglais, la C G T française rivalisèrent de patriotisme pour envoyer les prolétaires, qu'ils étaient censés représenter et défendre, aller s'entretuer pour la gloire des généraux de chaque nation et des capitalistes et des ban­quiers de tous les pays.

C'est ainsi que, petite histoire mais triste réalité, lorsque les soldats alle­mands étaient bombardés par les Anglais et qu'un obus n'explosait pas, ils pouvaient lire sur le fonds de l'engin “licenced Krupp” ; le fair-play des marchands de mort anglais exigeait non seulement de payer des royalties — des intérêts — par l'intermédiaire des banques suisses neutres pour des brevets Krupp aux magnats allemands de l'armement, mais encore de le dire ouver­tement.

Et les ouvriers anglais, qui travaillaient dans les usines d'armement an­glaises, suaient, au nom de la défense de la patrie, des profits dont une partie allait aux capitalistes allemands. Les soldats allemands qui mouraient sous les obus avaient le privilège de savoir que cela rapportait encore un peu à leurs exploiteurs.

Les Français, eux, avaient la consolation de savoir que leurs obus, Schneider du Creusot, de Wendel, etc, étaient bien français et que les intérêts des capitalistes français et allemands étaient inconciliables. Mais c'est justement pour cela qu'il y avait la guerre, c'est pour les intérêts de Schneider et de de Wendel qu'ils se battaient et mouraient.

Voilà la situation où la classe ouvrière d'Europe avait été conduite par la social-démocratie, en cette année 1917 où Lénine avait voulu rappeler que la démocratie bourgeoise c'était en fait la dictature de la bourgeoisie et qu'il n'y aurait pas d'émancipation de la classe ouvrière sans renversement des rôles.

9. — Mais Lénine n'a-t-il pas mis un peu plus l'accent sur la dictature et un peu moins sur la démocratie ?

Les sociaux-démocrates étaient, comme partout en Europe, au pouvoir au moment où Lénine écrivait son livre. Et en Russie, ce n'était pas mieux qu'ailleurs, la duperie était encore pire.

Quelques mois auparavant, en effet, les ouvriers, les paysans et les soldats russes excédés par la guerre avaient renversé, spontanément le tsarisme. Des soviets — on dirait aujourd'hui des comités — d'ouvriers, de soldats, de pay­sans avaient un peu partout remplacé le pouvoir disparu.

Un gouvernement, composé en grande partie de sociaux-démocrates, s'était formé. Il avait, après quelques hésitations, proclamé la République et voulait organiser l'élection d'une Assemblée constituante destinée à rem­placer les soviets. Mais, en attendant, il continuait la guerre, laissant les généraux tsaristes en place, ne touchait pas au corps des officiers et laissait les soldats sous leur autorité.

C'est alors qu'il y eut la seconde Révolution Russe, celle d'Octobre 17, qui porta le parti de Lénine jusque-là minoritaire au pouvoir, à travers le pou­voir de cette multitude de comités d'usines, de quartiers, de casernes, de régiments, de villages, ce qu'on appela pour cela le pouvoir des soviets, et qui fut la première dictature du prolétariat et des paysans pauvres du monde.

Et Lénine, s'il était fier de cette dictature du prolétariat, c'est à cause de sa démocratie ; voici ce qu'il en écrivait :

« La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que « n'importe quelle démocratie bourgeoise ; le pouvoir des soviets est des « mi/fions de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.,.

« Parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul dans le « monde où, dans sa masse, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen ou, « en général, le semi-prolétaire des campagnes, c'est-à-dire le représentant « de fa masse opprimée, de l'énorme majorité de la population, jouissent, « ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique « d'organiser des réunions, dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi « grande d'avoir, pour exprimer leurs idées, défendre leurs intérêts, les plus « grandes imprimeries et les meilleurs stocks de papier ; d'une liberté aussi « grande d'appeler justement des hommes de leur classe à gouverner et à « “policer” l'État ?».

10. — Alors, en URSS, c'est la dictature du prolétariat ?

Au temps de Lénine, indiscutablement. Le mot figure même dans la première constitution de la République Soviétique, la Constitution de 1918, dont l'article 9 dit :

« Le principal but de la Constitution […], pour la période transitoire actuelle, consiste dans l'établissement de la dictature du prolétariat urbain et rural et de la paysannerie la plus pauvre sous la forme d'un pouvoir soviétique pan-russe puissant en vue de l'écrasement total de la bourgeoisie, de l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et de l'instauration du socialisme, où il n'y aura ni division en classes ni pouvoir d'État ».

Et à l'époque, nous l'avons vu, cette dictature se présentait comme une démocratie large, riche, complète pour la classe ouvrière et pour les classes populaires, qui disposaient alors de tous les moyens pour exercer toutes les libertés.

Mais, par la suite, le régime russe a vu apparaître, dans ses organes diri­geants, le pouvoir sans partage d'une petite minorité d'hommes sur l'appareil de l'État. Cela a été la période de la dictature stalinienne et, à l'apogée de cette dictature en 1936 — les années où elle fut la pire, où il n'y eut plus aucune liberté pour la classe ouvrière ni pour personne — Staline fit rédiger une nouvelle Constitution où le mot dictature du prolétariat ne figurait plus.

Dans l'actuelle Constitution soviétique, cette notion n'a pas été réintro­duite.

On peut estimer qu'il y a la même distance entre le régime russe et la démocratie prolétarienne qu'entre le fascisme et la démocratie bourgeoise. Le régime russe représente quand même, d'une façon déformée, la dictature du prolétariat, tout comme le fascisme représente la dictature de la bour­geoisie ; mais, dans un cas comme dans l'autre, il n'y a aucune liberté pour personne. Mais, comme on le voit alors, même les dirigeants de l'URSS n'osent pas parler de dictature du prolétariat pour leur régime, ils préfèrent que sa Constitution ressemble à une Constitution bourgeoise, comme c'est le cas actuellement. Et, là encore, on peut se rendre compte que la Constitution dite libérale de l'URSS actuelle cache les camps de concentration et les hôpitaux psychiatriques policiers, alors que la Constitution de 1918, qui se revendiquait de la dictature du prolétariat, représentait la liberté.

11. — Depuis quand le terme de “Dictature du prolétariat” figurait-il dans les statuts du Parti Communiste Français ?

Depuis sa création en 1920. L'Internationale Communiste avait été créée en 1919 à cause de la faillite de la Deuxième Internationale et des partis sociaux-démocrates qui la composaient. Les dirigeants de ceux-ci avaient par­ticipé à presque tous les gouvernements des pays belligérants et même, dans l'immédiat après-guerre, dirigèrent très souvent la répression anti-ouvrière.

Les travailleurs, les révolutionnaires ne pouvaient pas rester dans ces partis et dans la Deuxième Internationale. C'est pourquoi la Troisième Internatio­nale s'est créée.

Mais il fallait que les partis et les hommes qui adhéreraient à cette Troi­sième Internationale aient rompu avec la mentalité et les pratiques des chefs sociaux-démocrates. Il fallait qu'ils ne soient pas seulement attirés par la vague d'enthousiasme qui poussait tous les ouvriers révolutionnaires du monde à soutenir la Russie des Soviets. C'est pourquoi la Troisième Internationale imposa 21 conditions à accepter pour y appartenir, et l'une de ces conditions était de se prononcer pour la dictature du prolétariat. C'était donc, pour des gens qui furent à l'origine des partis et de l'Internationale Communiste, un critère déterminant pour se distinguer des sociaux-démocrates — ceux qu'on appela par la suite socialistes, pour les distinguer des communistes.

Nous avons vu que, de Marx à Lénine, ce critère a été d'importance.

12.— Comment le Parti Communiste Français justifie-t-il l'abandon de la dictature du prolétariat dans ses statuts ?

D'abord avec des arguments soi-disant de “bon sens”. Marchais a dit : « Le mot dictature a une signification insupportable » et « Même le mot prolétariat ne convient plus ». Mais on l'a vu, pour Marx, la dictature avait déjà une signification insupportable et, s'il l'employait quand même, c'est parce qu'il considérait qu'il était vital pour les travailleurs de comprendre qu'ils auraient à se défendre. On a vu que ce n'était incompatible, ni pour Marx, ni pour Lénine avec la plus large démocratie pour tous, mais garantie par la force au service des travailleurs. Marchais le sait bien ; s'il ne se donne pas la peine d'expliquer ce que signifie la dictature du prolétariat pour un marxiste, ce n'est pas parce que le terme le gêne — pourquoi le gênerait-t-il d'ailleurs aujourd'hui plus qu'hier — c'est pour des raisons bien plus pro­fondes. Et c'est la principale explication. Marchais a dit : « L'expression de “Dictature du prolétariat” ne recouvre pas la politique du P C F aujourd'hui. Ce n'est pas seulement une question formelle, c'est une question de fond ».

Cela veut dire que, pour le P C F, la dictature du prolétariat est incom­patible avec la ligne qu'il défend, à savoir la participation du Parti Commu­niste au gouvernement aux côtés des socialistes. C'est-à-dire la politique des sociaux-démocrates qu'a combattue Lénine et contre laquelle s'est constituée la Troisième Internationale. Cette politique n'est, au mieux, qu'un moyen de faire supporter aux travailleurs les maux du capitalisme en les endormant avec

des promesses et, au pire, de laisser le champ libre aux menées bellicistes de la bourgeoisie comme en 1914, ou de lui laisser préparer les pires dictatures comme au Chili.

13. — Mais n'est-ce pas quand même à cause des affaires comme celle de Pliouchtch ou à cause des camps de concentration que le P C F veut se démarquer de ce qui se passe en Union Soviétique en abandonnant le terme de dictature du prolétariat ?

Si c'était réellement les camps de concentration et les hôpitaux psychia­triques pour oppositionnels qui préoccupaient le P C F, on ne pourrait qu'ap­plaudir des deux mains à ce qu'il cherche à s'en démarquer.

Mais ces camps de concentration ne datent pas d'aujourd'hui. Leur exis­tence était largement connue, ne serait-ce que par les témoignages des com­munistes authentiques qui y furent enfermés en raison de leur opposition au stalinisme. Et cela depuis trente ou quarante ans déjà ! Non seulement le P C F ne s'en est jamais fait l'écho, mais il criait à la calomnie. Il n'y a pas si longtemps, il justifiait franchement l'absence de libertés en URSS et la terreur policière, quand il n'en chantait pas les louanges.

Bien des travailleurs se souviennent avec quel acharnement le P C F présentait l'insurrection ouvrière de Budapest en 1956 comme un soulève­ment fasciste, pour mieux justifier l'intervention des chars de l'URSS. Lorsque, en 1968, les mêmes chars sont intervenus en Tchécoslovaquie, le P C F avait une attitude plus prudente. Mais s'il est allé cette fois-là jusqu'à désapprouver timidement cette intervention, il en est resté là.

Alors, bien sûr, on pourrait se dire qu'il vaut mieux tard que jamais et que, cette fois-ci, le P C F veut réellement que des affaires comme celle de Pliouchtch n'aient plus lieu en Union Soviétique.

Mais ce n'est justement pas le P C F qui a porté à la connaissance de l'opinion publique l'affaire Pliouchtch, ce n'était pas lui qui était à l'origine de la campagne pour sa libération.

Il s'est simplement résolu à s'associer à une campagne qui sensibilisait l'opinion publique.

Il a simplement saisi l'occasion et le prétexte pour, sous une justification libérale, accomplir un nouveau pas dans la voie du compromis et de la servilité vis-à-vis des hommes politiques de la bourgeoisie française.

14. — Mais à qui le P C F voulait-il plaire en abandonnant la dictature du prolétariat et en se démarquant de l'Union Soviétique ? Au Parti Socia­liste ?

Non. Tout en étant associés par le Programme commun, le Parti Commu­niste et le Parti Socialiste sont également concurrents. Ils veulent gagner les mêmes électeurs. On voit que, depuis deux ans, le Parti Socialiste progresse dans l'électorat et, en particulier, au détriment du Parti Communiste. Une partie des électeurs, partisans du Programme commun, considèrent que puisque le programme est le même, il vaut encore mieux voter pour le parti qui dénonce le stalinisme et la dictature en URSS que pour celui qui a l'air de s'en réclamer. En se démarquant de l'Union Soviétique, le P C F ne cherche pas à faire plaisir au P S, il cherche au contraire à lui enlever un argument. Mais dans cette concurrence entre P C F et P S, le résultat le plus clair c'est que le P C F ressemble de plus en plus au Parti Socialiste.

Etre associé au stalinisme est sans doute un handicap pour le P C F dans sa rivalité avec le Parti Socialiste, même aux yeux d'une partie de l'opinion ouvrière. Mais renoncer à la dictature du prolétariat, ce n'est pas rompre avec le stalinisme et ses méthodes. Ce n'est pas la dictature du prolétariat qui a éloigné certains ouvriers du P C F, ce sont les méthodes staliniennes … Or, ces méthodes, le P C F n'y renonce pas. Par contre, abandonner la référence à la dictature du prolétariat, c'est renoncer à construire la démocratie pour les ouvriers. En faisant cela, le P C F choisit dans son programme et ses statuts de ressembler encore un peu plus au parti de Jules Moch, Guy Mollet, Defferre et Mitterrand.

15. — Veut-il plaire alors à l'opinion publique bourgeoise ?

Fondamentalement, oui. Le Parti Communiste Français veut accéder au pouvoir dans le cadre de la société existante. Or cette société est dominée par la bourgeoisie.

Alors le P C F ne peut devenir un parti respectable comme les autres qu'en étant admis, comme tel, par la bourgeoisie.

A plus forte raison, le P C F ne peut espérer parvenir au gouvernement, ce conseil d'administration des affaires politiques de la bourgeoisie, qu'avec l'accord entier de celle-ci.

Et l'opinion publique bourgeoise, celle qui est de droite comme celle qui se prétend de gauche, reproche au P C F à la fois ses liens avec l'Union Soviétique et ses références, même formelles, à la révolution et au commu­nisme. Abandonner explicitement certaines de ces références, comme la dictature du prolétariat, et se démarquer de l'Union Soviétique, est une manière pour le P C F de montrer publiquement qu'il est sensible aux exi­gences de la bourgeoisie, et qu'il est prêt à les satisfaire.

16. — L'abandon de la référence à la dictature du prolétariat changera-t-il quelque chose pour le Parti Communiste ? Aura-t-il plus de chances de devenir un parti de gouvernement ?

Cela n'est même pas dit.

En abandonnant cette référence, le P C F a fait un pas de plus pour montrer à la bourgeoisie qu'il renie ses origines et qu'au fond il n'y a pas de raison qu'il subisse un traitement à part, puisqu'il ressemble de plus en plus au Parti Socialiste qui, lui, est accepté par la bourgeoisie comme un parti à part entière.

Mais le P C F n'est pas au bout de ses peines. La bourgeoisie veut plus encore. Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il est prêt, tout comme le Parti Socialiste, à perdre toute influence dans la classe ouvrière plutôt que de faire quelque chose de gênant ou de nuisible à la bourgeoisie.

Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il n'est plus sensible à des criti­ques venues de sa gauche, comme il l'est encore aujourd'hui.

En 1968, par exemple, le P C F, par l'intermédiaire de la C G T, a joué un rôle décisif dans la généralisation de la grève. Pourquoi a-t-il agi de cette ma­nière, ce que la bourgeoisie lui a reproché par la suite ?

Parce qu'il craignait d'être débordé sur sa gauche, parce qu'il craignait de perdre de l'influence sur la classe ouvrière et peut-être même de se saborder, comme il s'est sabordé en milieu étudiant pour s'être opposé à la lutte des étudiants.

Eh bien, la bourgeoisie demande au P C F d'être prêt à se saborder, plutôt que de nuire aux intérêts des possédants.

Mais pour donner ces preuves à la bourgeoisie, le P C F sera obligé de sacrifier son audience dans les usines, de sacrifier tout ce qui fait qu'aux yeux des travailleurs, il apparaft plus comme le parti des travailleurs que le Parti Socialiste.

Quand il ressemblera complètement au Parti Socialiste, alors la bour­geoisie pourra l'accepter. Mais il ne lui servira alors plus à rien.


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