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Les farfadets de la rue Mazarine

Par Celinexcoffon
A la fin du XVIIIe siècle, vivait au n° 54 de la rue Mazarine Alexandre Berbiguier de Terre-Neuve du Thym. Cet original, que nous appellerions aujourd'hui paranoïaque, publia une importante étude de trois volumes et 274 chapitres intitulée : "Les Farfadets, ou Tous les démons ne sont pas de l'autre monde". Soigné sans grand succès à la Salpêtrière par Philippe Pinel, pionnier de la psychothérapie, il resta toute sa vie persuadé d'être persécuté par des farfadets s'introduisant dans toutes les maisons, dont les plus malicieux se seraient substitués à des personnalités publiques.
" Ces monstres s'introduisent comme bon leur semble dans toutes les maisons, se glissent dans les meubles les plus soigneusement fermés ; ils ont même l'adresse de se placer entre la jarretière et la culotte. Ils se procurent l'agrément d'être à toute heure du jour et de la nuit dans les appartements, d'assister au lever et au coucher des dames, d'être témoins de tout ce qu'elles font et disent dans le secret ; de contribuer souvent, par des attouchements qui n'appartiennent qu'à l'époux légitime, à porter les femmes à des actions qui les rendent coupables envers leurs maris, sans que pourtant elles aient de véritables reproches à se faire... "
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« Les insectes connus sous la dénomination de puces sont très souvent des farfadets. Mais ils sont punis d'avoir usé d'un tel subterfuge, car leur méchanceté est rétrécie par la petite dimension de l'animal, et leur bonheur de faire le mal est presque imperceptible. En revanche, ce furent des farfadets autrement habiles, ceux qui persécutèrent Jeanne d'Arc ; et ils surent se déguiser en juges, prêtres et bourreaux. Mais les plus attrapés, c'est encore eux, car ils ont travaillé à la gloire et au bonheur éternel de Jeanne d'Arc, comme ils travaillent à ma gloire et à mon bonheur éternel. "
Las de les observer et d'en être victime, Berbiguier rédigea donc cette étude et usa de moyens "radicaux" pour se débarrasser de ces persécutions. Il utilisa alors tous les procédés de la magie pour venir à bout de ses ennemis : il piquait d'épingles un cœur de bœuf et le lardait de coups de couteau, jetait du sel et du soufre dans son feu, et maintes pratiques divinatoires. Enfin, il inventa un piège radical : les bouteilles-prisons, dont il nous livre le secret :
"Lorsque je les sens, pendant la nuit, marcher et sauter sur mes couvertures, je les désoriente en leur jetant du tabac dans les yeux ; ils ne savent plus alors où ils sont. Ils tombent comme des mouches sur ma couverture. Le lendemain matin, je ramasse bien soigneusement ce tabac avec une carte et je les vide dans mes bouteilles, où je mets du vinaigre et du poivre. Je cachette la bouteille avec de la cire d'Espagne... Je veux faire présent d'une de mes bouteilles au conservateur du cabinet d'Histoire naturelle. Il pourra placer dans la ménagerie ces animaux d'une nouvelle espèce... "
Lucifer s'inquièta alors de ses agissements et lui envoya des lettres de menace, que Berbiguier reproduisit dans son livre. Les farfadets étaient partout : prenant la forme d'un serpent ou d'une anguille, d'un sansonnet ou d'un oiseau-mouche, ils le privaient de ses facultés intellectuelles et le faisaient éternuer, ils harcelaient son écureuil et faisaient souffler le vent pour briser son parapluie, ils étaient la cause des entorses et ils incendient les granges et les châteaux, ils rendaient les hommes impuissants et engrossaient les jeunes filles. Les farfadets se camouflaient même sous l'apparence des plus respectables savants de son époque.
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Berbiguier s'était lui-même adjoint le nom de Terre-Neuve du Thym afin, dit-il, ne pas être confondu avec les autres Berbiguier. Il projetait aussi d'acheter une " terre neuve " où il ne ferait pousser que du thym, mais il mourut avant d'avoir réalisé son rêve de pouvoir ainsi éloigner les farfadets à jamais.
Le " cas Berbiguier " s'est taillé une place dans les annales de la psychiatrie française et ses farfadets continuent à alimenter les dictionnaires de démonologie, mais c'est dans le domaine littéraire que son nom est le plus souvent évoqué. Théophile Gautier a brossé son portrait imaginaire dans Onuphrius, un conte fantastique paru en 1832, et Flaubert a consulté Les Farfadets en 1872 pour documenter Bouvard et Pécuchet. Considéré par Raymond Queneau comme un archétype du fou littéraire, il peut être vu comme le précurseur d'un Nerval ou d'un Nodier, qui feront de la folie de l'écrivain et de l'intrusion du surnaturel dans le quotidien le double thème d'un courant important de la littérature romantique.
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Source : Guide de Paris mystérieux (Tchou), Wikipédia

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