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Décodage de l'image égyptienne - xii. la technique du relief dans le creux

Publié le 25 mai 2010 par Rl1948

 

   Comme annoncé mardi dernier, après avoir très succinctement évoqué un des fragments de calcaire (E 17459) exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'aimerais aujourd'hui, amis lecteurs, rappeler quelques notions concernant la technique égyptienne du relief dans le creux tout en la replaçant dans un contexte historique.

E-17-459.jpg

 

   Certes, ici et là, au travers de plusieurs articles personnels, mais aussi en commentaire à un  billet  rédigé par mon ami Jean-Claude Vincent, en mars dernier, j'ai déjà eu l'occasion de faire quelques brèves allusions à ce procédé de gravure ; certes, j'y avais même consacré une partie d'une vieille intervention plus générale datant d'avril 2008. Mais aux fins de rassembler toutes ces indications éparses, j'ai cru bon, au sein de la rubrique "Décodage de l'image", de vous proposer une synthèse quelque peu plus étoffée sur ce sujet ressortissant au domaine de la gravure.

     D'emblée, vous me permettrez de rectifier un propos chronologique erroné que l'on trouve un peu partout sur le Net, puisqu'il est bien connu que beaucoup reprennent  ce qu'ils y ont lu sans nullement vérifier leurs sources : cette technique qui consiste à créer du relief en creusant une surface en profondeur, ne constitue en rien une création de l'époque amarnienne, c'est-à-dire de cette partie de la XVIIIème dynastie, au Nouvel Empire, caractérisée par une volonté d'entre autres modifier certains aspects de l'art égtyptien, inhérente à Amenhotep IV/Akhénaton. Tout au plus, et pour des raisons que je mentionnerai par la suite, puis-je indiquer que le relief dans le creux connut à ce moment-là une extension relativement importante qui d'ailleurs se poursuivit sous les Ramsès aux XIXème et XXème dynasties.

   En réalité, et l'égyptologue français Pierre Lacau (1873-1963) l'a parfaitement démontré, les deux méthodes  - bas-relief et relief en creux -, caractéristiques du décor que l’on peut tout aussi bien admirer sur une petite pièce, comme celle exposée ici devant nous dans cette vitrine, que sur l’immense surface du mur d'un temple ou d'une chapelle royale, ont coexisté depuis au moins la fin de l’Ancien Empire jusqu’aux ultimes soubresauts de l’histoire du pays ; et ce, à toutes ses périodes artistiques.

   Elles ne furent toutefois jamais le fait du choix arbitraire d'un artiste ; elles ne furent jamais employées au hasard : en règle générale, la gravure en relief servit au décor intérieur des bâtiments, tandis que celle en creux au décor extérieur.

   J'allais presque oublier : quelques précisions techniques, s'apparentant à un semblant de définition, seraient assurément, ici et maintenant, bienvenues.

   S'opposant en quelque sorte à la gravure en bas-relief pour laquelle l'artiste a pris soin d'évider son bloc de pierre initial de manière qu'en ressorte nettement la figuration qu'il désire mettre en évidence grâce à cette légère saillie, celle du relief dans le creux consiste à retirer du champ, sur à peine quelques petits centimètres d'épaisseur, les formes qui figureront la scène.

   Un procédé relevant du même esprit, se prêtant d'ailleurs à intimes combinaisons avec le précédent, consiste à graver un sillon tout autour de la forme que l'on désire, et qui se situe alors sur le même plan que le bloc de pierre proprement dit ; ce qui donne, comme sur le fragment ci-dessus, un dessin qui n'est finalement  qu'une silhouette cernée par des traits creux plus ou moins larges.

   Une raison, toute simple à l’évidence, dès l'Ancien Empire, motiva l’artiste quant à la méthode à  utiliser ; une raison inhérente à l’environnement auquel l’oeuvre était destinée : une gravure en creux, exposée en plein air, donc aux rayons du soleil égyptien, à l’intense éclat du jour favorisant les jeux d’ombre et de lumière, apparaissait avec bien plus de netteté qu’un relief de faible épaisseur. D’autant plus que l'incision pouvait entamer la pierre jusqu’à 2, 5 cm de profondeur.

   Tout au contraire, un bas-relief, à l'intérieur d'un bâtiment dans lequel la clarté est pratiquement inexistante, à  tout le moins considérablement réduite, se détachait de manière plus évidente que le creux.

   Ces assertions, ressortissant en fait au simple domaine de la physique, ont tout naturellement amené les artistes à élever le procédé en convention. C’est ainsi que la présence d'un relief en creux dans un temple, par exemple, signifie que la scène doit être considérée comme se déroulant au dehors. Inversement, l’emploi de la technique du bas-relief impose que l’on comprenne que les événements figurés se passent à l’intérieur. Et il n’est absolument pas rare que pour un même monument, on retrouve mêlés les deux types de gravure : ce qui lui confère une lecture d’autant plus pointue.

   En outre, quand d'aventure un fragment sans origine connue est exposé dans un musée, ou "miraculeusement" se retrouve sur le marché de l'art, l'on peut, grâce à ces conventions que je viens d'évoquer, déterminer avec plus ou moins de certitude, et selon le type de scène, si l'oeuvre provient de l'extérieur ou de l'intérieur d'un monument ; ce qui permet assurément de faire avancer les recherches quant à sa provenance.

   J'ai tout à l'heure épinglé le fait que déjà utilisé à l’Ancien Empire, le relief dans le creux connut un développement particulièrement notoire au Nouvel Empire, et plus précisément à l’époque d'Akhénaton. Il faut en effet savoir que ce pharaon, en l'an 4 de son règne, mit au point une nouvelle technique de construction des édifices qu'il dédia à l'Aton,  le disque solaire qu'il avait grandement contribué à élever au rang de divinité : l'emploi de blocs de grès de taille réduite (52, 5 cm de long en moyenne, c'est-à-dire l'équivalent d'une coudée égyptienne, pour 26, 25 cm de large - une demi-coudée, donc -, et 22, 50 cm de hauteur) que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler d'un terme d'origine arabe "talatat", et dont la particularité, outre leur maniabilité - quelque 55 kilogrammes en moyenne -,  réside dans le fait que les scènes peintes qui y figurent ont préalablement été gravées en creux.

Talatat.jpg

   Sur cette représentation en abyme - photo que j'ai réalisée à partir de la page 39 de l'ouvrage de Robert Vergnieux référencé  dans la bibliographie ci-dessous,  -, vous reconnaîtrez, en creux sur une talatat, la construction d'un mur avec ces blocs très facilement transportables par tout un chacun.

   L'ingénieur et égyptologue français qui a entrepris et poursuit d'ailleurs toujours actuellement l'étude la plus approfondie qui soit à propos des talatats - ne vient-il pas de mettre en place, tout dernièrement,  le projet "ATON-3D" aux fins d'étudier, par la reconstitution informatique en trois dimensions des monuments construits sur décisions royales, la politique architecturale du souverain ? -, explique le choix délibéré et systématique du relief dans le creux en mettant l'accent sur deux raisons qui, en définitive, procèdent d'une même unité idéologique : dans la mesure où c'est le disque solaire qui est considéré  comme le dieu unique par Akhénaton, ce dernier résolut de ne plus envisager de toitures dans les nouveaux temples qu'il lui consacrait de manière que la divinité puisse s'y manifester directement en les illuminant de sa généreuse présence quotidienne. 

     Cette décision architecturale prise par Pharaon, associée à la volonté d'imposer aux artistes la technique du relief dans le creux, permit aux scènes figurant sur les murs ainsi décorés d'être considérées comme se déroulant à l'extérieur et, en outre, d'être nettement plus "lisibles" grâce aux effets ombrés qui se jouaient sur les pierres en raison de la lumière du soleil.

   Sans nulle prétention à l'exhaustivité, mais tout en me basant sur la seule chronologie, j'ajouterai qu'après le court épisode amarnien, le bas-relief "traditionnel" reprit, avec Horemheb et Sethi Ier, ses lettres de noblesse. Ce ne fut qu'au temps des Ramsès, avec, à tout seigneur tout honneur, le deuxième du nom, le grand Ramsès II, que la technique du relief dans le creux revint en force.

     D'aucuns, c'était notamment le cas de feu l'égyptologue français Jean Yoyotte, voulurent à nouveau y voir une raison essentiellement idéologique : Pharaon ne portait-il pas un nom très clairement en faveur du soleil, presque programmatique : Ra mes sou, c'est-à-dire Ra, l'a mis au monde ? Et, dès lors, après avoir stylistiquement tant emprunté à Akhénaton, pourrait-on aussi admettre que Ramsès II présentait quelques dispositions à accréditer les idées atoniennes de son illustre prédécesseur.

   Le parfois très controversé égyptologue belge Claude Vandersleyen (1927), à propos des vastes pans de murs des monuments de ce souverain  traités en relief dans le creux, notamment pour relater la célèbre bataille contre les Hittites, à Qadesh, estime qu'avoir plébiscité cette technique notamment pour détacher, dans ces scènes épiques, la figuration prestigieuse de Pharaon, permettait plus de liberté dans l'épaisseur du relief, la variabilité du creux exprimant avec plus de nuances la rondeur des corps et la profondeur de l'espace.

   L'époque ramesside terminée, si la Troisième Période intermédiaire qui suivit préféra la seule technique du bas-relief, nombre de monuments d'époques ptolémaïque, puis romaine utiliseront les deux types de gravure : c'est probablement ce que certains d'entre vous, amis lecteurs, auront pu constater en déambulant dans les temples d'Edfou, de Kom Ombo, d'Esna ou de Philae, entre autres ... 

(Laboury : 2010, 144-50 ; ID. 390, note 168 ; Lacau : 1967, 39-40 ; Vandersleyen : 1979, 16-38 ; Vergnieux : 1997, 35-79)


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