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Tout Borges, et plus encore

Par Larouge

Tout Borges, et plus encore…

[ 25/05/10  ]

Buenos Aires, 1975. Le jeune et brillant attaché culturel français à Buenos Aires, Jean-Pierre Bernès, trente-cinq ans, normalien, agrégé d'espagnol, chanteur et musicien de talent, est invité à dîner par son amie Silvina Ocampo et son mari Adolfo Bioy Casares en compagnie de Jorge-Luis Borges. Dans son attachant récit, « La vie commence », Bernès raconte avec amusement la mise en garde que Silvina lui adressa avant de passer à table. « Prépare-toi, s'écria-t-elle, avec un étrange sourire presque provocateur, à manger des mots auxquels tu devras répondre ! » A la suite de ce dîner mémorable où l'on fit assaut de citations en passant d'une langue à l'autre, « Georgie » déclara à Silvina : « Ce jeune diplomate français avec qui nous avons dîné hier soir doit à tout prix devenir notre ami… ». « Cette adoption par le trio », poursuit Bernès, « allait m'enraciner dans un contexte amical, ludique mais parfois surprenant. »

Pourquoi Borges s'était-il entiché de ce jeune homme ? « Je crois qu'il y avait trois raisons à cela. D'abord, j'étais la France. Il me disait : « Vous venez du pays de la littérature ». La deuxième, c'est que j'étais universitaire et que j'avais enseigné son livre "Fictions" à l'Ecole normale supérieure. Enfin, mais cela, je ne l'ai appris que bien plus tard, il connaissait mon nom. »

En 1868, l'arrière-grand-mère de Bernès, Josèphe, s'était rendue en Argentine pour cacher un enfant naturel qu'elle faisait passer pour son petit frère. Elle s'est installée à Junin, au bord de la pampa, où elle devint amie avec la grand-mère de Borges, Fanny Haslam. « Borges savait tout cela en me recevant la première fois, mais il ne m'en a jamais rien dit. Ces liens, je les ai découverts beaucoup plus tard, après sa mort. » Pourtant, parfois, Borges suggérait, soulignait : « Sachez lire les mystérieuses bifurcations du destin ! » Un jour, sous forme de boutade, à la fin d'une tirade très borgésienne, il conclut : « Et je pense que nous sommes cousins. »

Dix ans de bataille juridique

Du 4 janvier au 4 juin 1986, juste avant la mort de Borges, les deux hommes préparent ensemble l'édition de la Pléiade, prestigieuse collection où se disait fier de « coudoyer ses amis Montaigne, Kafka et Cervantes ». Bernes s'attelle à classer, hiérarchiser, modifier selon les voeux de l'auteur, réviser certaines traductions, corriger certaines erreurs, exhumer des textes rares, inconnus ou inédits. Borges laissera dans certains cas des erreurs de traduction, affirmant, non sans humour, que « parfois le texte est considérablement amélioré par les errata ».

Le premier tome de la Pléiade sort en 1993, le second en 1999. Salués par la critique, les deux volumes sont vite épuisés. Malheureusement, la veuve de Borges, Maria Komada, qui avait pourtant salué à sa sortie l'excellence du travail de bénédictin accompli, fait obstacle à toute réimpression. Il semblerait qu'elle se soit offusquée, entre autres, de la date indiquée de sa rencontre avec Borges. Finalement au bout de dix ans de bataille juridique et la médiation d'un expert, Jean Cannavagio, un compromis a été trouvé. Quelques modifications, comme l'indique un « Avertissement » à la nouvelle édition, ont finalement été apportées : corrections, indication de variantes dans les traductions, déplacement de notes ; compléments, suppressions, reformulations ou corrections dans les appareils critiques ; des fautes d'impression ont également été supprimées.

Parfois, sur les bords du lac Léman, en ce début de 1986, les deux hommes marquent une pause et abordent d'autres sujets -ce que Borges appellera « mes récréations de la Pléiade » -, sur un ton libre et, semble-t-il, assez vachard. Un magnétophone a enregistré ces conversations. Vingt-deux cassettes de 90 minutes chacune que personne n'a encore écoutées. « Certaines révélations secrètes, inattendues et parfois même cruelles, en particulier pour l'univers contemporain des lettres », précise Bernès, « ne seront révélées, transmises et partagées que dans une seconde étape, dans le futur lointain, depuis ma dernière demeure ». Malgré la curiosité, on souhaite à Jean-Pierre Bernès de vivre longtemps et paisiblement sur les bords du bassin d'Arcachon.

THIERRY GANDILLOT, Les Echos

source: www.lesechos.fr/info/loisirs/020558921809-tout-borges-et-plus-encore-.htm

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