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Dans les réserves du musée

Publié le 06 juin 2010 par Marc Lenot

J’ai ouï dire qu’il y a peu, à trois reprises (pour la Toussaint, la Saint-Valentin et la Fête du Travail), quelques privilégiés furent invités par Pierre Huyghe pour une visite-performance dans les réserves du Musée des Arts et Traditions Populaires à Neuilly, aujourd’hui fermé au public. Je n’en fus pas, mais les rumeurs évoquent des scènes à la Eyes wide shut. La visite des réserves du Victoria & Albert Museum que je viens de faire à Londres, est moins exclusive, mais peut-être plus riche de sens. Blythe House est un immense édifice industriel en brique, ancien bâtiment postal, et on y admet (jusqu’au 27 juin) quelques visiteurs à la fois, soigneusement encadrés. L’évènement-exposition titré The concise dictionary of dress, organisé par Artangel, est une visite de ces réserves (essentiellement des costumes) faite dans une logique à la fois surréaliste par ses rapprochements inattendus, warburgienne par les liens ainsi ouverts, poétique (genre haïku) par les définitions proposées et psychanalytique dans son essence même.

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La visite est faite de surprises et de découvertes. Dans une tourelle sur le toit, cette femme diaphane est une sentinelle surplombant Londres; nous ne la verrons que de dos, statue de résine en habit XVIIIème. Breeze est son nom (réalisée par Simon Ings), mais chacun des éléments de l’exposition est accompagné d’une liste de mots, d’analogies et d’énigmes, assemblée par un psychanalyste co-curateur de l’exposition : celle-ci est Armoured et l’esprit bat la campagne, tentant de raccorder sa légèreté et son armure, son profil sombre et secret et sa provocation, sa fragilité et sa position.

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Dans les portiques de rangement, on va découvrir l’empreinte dans la cire de robes de Chanel, Grès, Poiret et Lanvin. Cette confrontation entre positif et négatif, entre tissu et cire, entre chatoiement des couleurs et matité de la cire, entre fluidité habitée et vivante des soies et lourdeur mortuaire des formes en creux, est dissimulée et ne se livre qu’après la manoeuvre du lourd mécanisme de translation des casiers de rangement; le visiteur, incertain, un peu anxieux, se retrouve entre le plein et le vide, à la merci d’un enfermement. Pretentious est le nom de cet ensemble.

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Son antithèse absolue se nomme Plain : dans une immense salle de tissus enroulés dont nous ne saurons rien (comme des couvre-meubles dans une maison abandonnée), quatre robes blanches, sans atours, sans couleurs, sans fanfreluches. Même les cartels les décrivant sont blancs eux aussi. Seule la forme essentielle compte : ce sont des robes de Balenciaga ainsi dépouillées.

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Voici un cabinet secret, derrière une porte blanche : la perspective s’y perd comme chez Escher ou Callot, nous ne saurons rien du contenu des casiers excepté trois vitrines : deux musiciens nains bossus et grotesques en porcelaine (des Gobis), et un simple gant blanc. C’est Measured, aussi défini (mais comment traduire ?) par the fitted as fitting.

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Il y a une dizaine d’autres pièces auxquelles on accède aux quatre coins du bâtiment, après déverrouillage des portes, marche dans les corridors, perte des repères. Comme dans une maison silencieuse et hantée, à la recherche de souvenirs, de traces, de sens, on va de surprise en surprise. Tight n’est pas la moindre, à laquelle on accède un par un, plaisir solitaire dissimulé au milieu de caisses de bois, au fond d’une alcôve interdite : qu’ai-je vu là ? une robe victorienne (1865) et une photographie érotique de la même époque (1855) assemblées je ne sais comment, montrant je ne sais quoi (big balls, dit The Guardian; moi je pensais à Nadar ; tout ce qu’il ya de plus féminin, dit le texte du dossier de presse). Le trouble s’installe. ‘Le triomphe de la continence’, dit, entre autres, le petit texte d’accompagnement, et non pas de définition; et aussi ‘la limite entre le confort et la torture’. Bien vu.

C’est tout l’intérêt de cette exposition in situ que de questionner en surprenant, de faire réfléchir en dérangeant, d’ouvrir de nouvelles avenues. Les mots y pèsent autant que les objets, et c’est rare.

Toutes photos courtoisie Artangel : The Concise Dictionary of Dress, Judith Clark & Adam Phillips, 2010.  Commissioned and produced by Artangel.  Photo by Julian Abrams.


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