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Salle 5 - vitrine 2 : l' ostracon e 14341

Publié le 08 juin 2010 par Rl1948

C'est, souvenez-vous amis lecteurs, au terme de l'analyse du premier des deux ostraca exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous nous sommes séparés la semaine dernière, tout en nous promettant de nous retrouver aujourd'hui matin pour nous pencher sur le second d'entre eux, sachant que les autres initialement placés à leurs côtés ont maintenant rejoint le pupitre-vitrine de la salle 28, au premier étage.

E 14 341

      A l'instar de celui que nous avons découvert mardi, cet éclat de calcaire (E 14 341) de 5, 50 cm de hauteur et de 8, 20 cm de long, datant de la XIXème ou de la XXème dynastie, soit entre les 13ème et 11ème siècles avant notre ère, provient lui aussi du village des artisans de Deir el-Médineh : il représente, peinte en noir, une scène de chasse dans laquelle un bouquetin aux cornes imposantes est saisi au col par un chien.

      Compagnons omni-présents tout à la fois du guerrier, des militaires, mais aussi du chasseur, les chiens furent  à la fin de la préhistoire domestiqués aux fins de participer à des exploits cynégétiques dans lesquels leur habileté à pister, leur célérité à poursuivre et rabattre le gibier ne manquèrent pas d'être appréciées, à l'époque néolithique déjà, par les populations nilotiques dont, souvenez-vous, chasse et pêche constituaient, comme le prouve à l'envi le thème de cette vitrine, les activités cardinales en matière de recherche de nourriture.
    Sur la présence du chien en tant qu'animal de compagnie, vous me permettrez aujourd'hui de ne pas m'étendre, préférant l'envisager quand, dans un proche avenir, nous nous tournerons vers la vitrine 3, ici derrière nous, qui précisément est consacrée à ces bêtes que l'homme apprivoisa pour garder près de lui.
    De sorte qu'en étroit rapport avec notre ostracon, je me cantonnerai ce matin, après en avoir déterminé les origines, à simplement évoquer le chien en tant qu'animal utilitaire, auxiliaire du chasseur.

    Archéologiquement parlant, les égyptologues semblent s'accorder sur le fait que ce serait déjà au Nagada I, (± 4250 avant notre ère), - du nom d'un des très rares ensembles urbains d'époque pré-dynastique mis au jour en Haute-Egypte -, que le chien serait associé à une scène de chasse :  en effet, c'est de cette époque, dite aussi "amratienne" - du nom, cette fois, d'un site de Moyenne-Egypte actuellement appelé el-Amrah - , que date une coupe exposée au Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou sur laquelle l'on distingue un personnage muni d'un arc et de flèches, maintenant en laisse quatre lévriers à oreilles levées et queue enroulée.
    Il faut en effet savoir qu'aux niveaux ostéologique et biologique, les zoologistes pensent que tous les chiens africains dériveraient d'un type de canidé (Canis lupaster - "Ounesh", en égyptien), très proche à la fois du chacal et du loup.
    Tant dans leurs représentations sur les murs des chapelles des mastabas de l'Ancien Empire que dans la dénomination qu'ils leur attribuaient, les Anciens confondirent fréquemment les trois animaux, en réalité fort proches les uns des autres.
    Partant de la constatation qu'il n'existe aucune sous-espèce de loup en Afrique, Louis Chaix, du Département d'Archéozoologie du Museum d'Histoire naturelle de Genève, suggère que les chiens y seraient déjà arrivés en partie domestiqués, probablement en provenance du Proche-Orient ou la Péninsule arabique où vivaient des loups le plus souvent de petite taille ; et ce, dès l'époque néolithique, il y a 9 ou 8000 ans : des ossements datables de ces temps lointains ont en effet été découverts dans le désert égyptien occidental, mais aussi sur des sites nubiens, comme à el-Kadada, d'approximativement 7000 ans.

     Ce furent donc ces chiens lévriers qui, dès l'aube de la civilisation égyptienne, furent les accompagnants, si pas les principaux "héros" des activités cynégétiques.

     Selon les données fournies par la Fédération cynologique internationale basée à Thuin, en Belgique, deux typologies essentielles de canidés sont décelables dans les peintures, les reliefs ou tout autre forme d'art égyptien : soit la race appelée "Lévrier des Pharaons", caractérisée par un poil court roux/fauve plus ou moins soutenu, des oreilles lévées et une queue très souvent enroulée, ce qui sous-tend déjà un signe de domestication ; soit celle dénommée "Sloughi", également caractérisée par un type levretté, un poil court, mais dont les oreilles sont tombantes.

     Et quand on exploite "statistiquement" la documentation égyptienne, l'on se rend très vite compte que c'est le Lévrier des Pharaons que l'on retrouve presque exclusivement représenté dans les chapelles funéraires des mastabas de l'Ancien Empire ; que les deux types cohabitent au Moyen Empire et qu'en revanche, c'est la race sloughi qui majoritairement domine au Nouvel Empire. Ce qui, une nouvelle fois, peut faciliter la détermination de l'origine chronologique d'un fragment inconnu sur lequel figurerait un chien.
    Je citais ci-avant les mastabas de l'Ancien Empire : peut-être certains d'entre vous, amis lecteurs, auront-ils "croisé" ces lévriers lors d'une visite à Meïdoum, chez Nefermaât ou Metchen (IVème dynastie) ; ou à Saqqarah, dans ceux de Mererouka (VIème dynastie) ou de
Ptahhotep (Vème dynastie) comme reproduit ci-dessous (merci à Thierry, d'OsirisNet)

Lévriers - Mastaba de Ptahhotep.jpg


    Vraisemblablement en conséquence directe d'apports relationnels avec les pays asiatiques frontaliers, le Moyen Empire voit s'installer la race des lévriers à oreilles tombantes qui, à part égale comme je viens de le signaler, participent avec ceux à oreilles dressées à des scènes de chasse, mais aussi accompagnent des militaires dans un exploit guerrier ou, plus quotidiennement, des policiers-chasseurs patrouillant sur les pistes et dans les carrières du désert, notamment au Ouadi Hammamat.
    De cette même époque date un titre qui n'apparaît que dans des documents administratifs et quelques inscriptions rupestres se situant entre les XIème et XIIIème dynasties : celui de maître-chiens qui, en égyptien classique, s'écrit avec le déterminatif du lévrier, facilement identifiable grâce à ses hautes pattes, son corps élancé, son museau pointu, ses oreilles droites et sa queue enroulée 
Levrier.png

     Ce signifiant iconique qui dans l'écriture égyptienne termine tous les termes ayant rapport avec le chien ("tchesem") se retrouve donc dans l'appellation de simple maître-chiens, mais aussi dans celle de son chef  hiérarchique et que les égyptologues traduisent volontiers par "brigadier". Ce titre supérieur est quant à lui attesté soit sur l'une ou l'autre stèle d'Abydos, mais surtout sur une statue en granite d'un certain Montouhotep, brigadier de maîtres-chiens à la XIIème dynastie, conservée au Museo archeologico de Venise, sous le numéro d'inventaire 63.

     Tous ces documents, qu'ils soient administratifs, consignés sur des stèles ou sur cette ronde-bosse de Venise nous apprennent que la fonction s'apparentait, à tout le moins sur le terrain, à celle des policiers-chasseurs que j'évoquais tout à l'heure.

     Il faut également savoir, et c'est loin d'être négligeable, que ces hommes et leurs lévriers pouvaient seconder le corps des militaires qui, en Nubie, au niveau des forteresses cantonnées au sud de la première cataracte, visaient à maintenir l'ordre aux marges du pays ; sans oublier une mission logistique : chasser un gibier qui approvisionnerait en nourriture immédiate les soldats eux-mêmes.

     Au Nouvel Empire, on ne rencontre plus, dans les scènes cynégétiques des hypogées, tels ceux d'Ouser (TT 21 - Règne de Thoutmosis Ier) ou de Rekhmirê (TT 100 - Règne de Thoutmosis III - Amenhotep II), que le sloughi, le lévrier à oreilles rabattues.
    Enfin, vous étonnerai-je si je termine en ajoutant qu'à Deir le-Médineh, ces chiens de chasse sont très fréquemment représentés sur les ostraca figurés qui furent jadis exhumés par Bernard Bruyère ?
    Tels bien évidemment celui qui nous occupait aujourd'hui, mais aussi l'éclat de calcaire E 14366 qui, voici quelques années seulement comme je vous l'indiquais mardi dernier, fit partie de ceux transférés en salle 28 du premier étage de ce Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.
    Pour ceux d'entre vous qui, après le conseil prodigué lors de ma  précédente intervention, n'auraient pas eu le courage de monter les voir dans le meuble vitré disposé devant une des fenêtres surplombant la Cour Carrée, je consens, par pure gentillesse, à présenter ici une photographie de cette scène nous donnant à  admirer trois de ces lévriers s'attaquant sauvagement à une hyène en fuite, horrifiée, furieuse, le poil démesurément hérissé ...

E 14 366 (salle 28)


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