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Le kabbaliste de prague - marek halter

Par Tinusia

LE_KABBALISTE_DE_PRAGUEDans ce roman, Marek Halter, nous emmène à la fin du Moyen-Âge, au début de la Renaissance.

Nous sommes à Prague, en 1574. Le narrateur est David Gans, cosmographe, historien et astronome, né en 1541 et mort en 1613, l'un des disciples préférés du rabbi Juda Loeb (le « MaHaRal de Prague »). David Gans fait partie de ceux qui ont approuvé la grande théorie de Nicolas Copernic selon laquelle le Soleil se trouve au centre de l'Univers et la Terre tourne autour de lui, au moment même où l'œuvre de ce savant est mise à l'index par l'Église catholique et où l'Église réformée entreprend, elle aussi, une "chasse aux sorcières" contre les adeptes du système copernicien.

Marek Halter fait référence à des personnages et des lieux existant ou ayant existé, notamment :

- Le MaHaRal (מהר"ל, acronyme hébreux de Moreinu ha-Rav Loew, "notre chef spirituel le rabbin Loew"), l'un des grands penseurs du judaïsme dont la recherche tourne autour du thème de l'exil et de la vocation d'Israël à partir des textes sacrés tel le Talmud et la Kabbale.

- Tycho Brahe, dit "l'homme au nez d'or", astronome danois, qui produit un modèle d’univers cherchant à combiner le système géocentrique de Ptolémée et héliocentrique de Nicolas Copernic.

- Johannes Keepler, qui a découvert que les planètes ne tournent pas en cercle parfait autour du Soleil, mais en suivant des ellipses.

- Rodolphe II, souverain introverti et mélancolique, médiocre politique, piètre combattant, admirateur de la vie et des femmes, protecteur des arts et des sciences, mais aussi furieusement épris d’ésotérisme (son entourage fourmillait d’alchimistes et d’astrologues).

PRAGUE, Marek Halter nous la décrit dans son roman comme la ville aux deux visages : celui des "Gentils", les non-juifs, et celui des Juifs. Les uns se méfient des autres, chaque clan prétendant que l'autre est nuisible. C'est ainsi qu'ont lieu les persécutions des Gentils envers les Juifs (ce qui a été appelé, au XIXème siècle, "pogrom" [du russe погром], terme décrivant le lynchage massif, spontané ou prémédité, des Juifs) : ce serait eux, bien évidemment,  qui auraient volontairement propagé la Peste afin de décimer les Gentils (ils avaient seulement mis en place de strictes mesures de prophylaxie qui avait empêché l'épidémie de se propager dans et hors les murs derrière ils devaient rester confinés).

Voici le contexte historique et socio-politique dans lequel Marek Halter plante le décor de son nouveau roman. En s'appuyant autant sur les faits avérés que sur les légendes, il construit un texte comme lui seul sait le faire. Tout est harmonie, tout est cohérence. Marek Halter écrit comme il conterait. Et chaque page de ce livre m'a semblé comme un moment d'écoute de l'histoire du peuple Juif que cet écrivain retrace, sans concession, sans justification hasardeuse. J'ai retrouvé dans "Le Kabbaliste de Prague" la belle plume de l'auteur de "La mémoire d'Abraham" (1983) et des "Fils d'Abraham" (1989). Une plume alerte, déliée, qui ne pontifie pas, qui ne prêche pas : aucun prosélytisme dans ses écrits, même pas une volonté de nous donner une leçon d'histoire. Marek Halter parle de son histoire, de ses ascendants et de leur histoire qui ont engendré la sienne.

Prague, en ces temps, est la proie de terribles massacres, d'horribles carnages, perpétrés par les "chrétiens du pape et ceux de la Réforme" contre les enfants d'Abraham. Prague n'est pas le seul lieu de ce chaos : en France, en Moravie, en Bohême, en Hongrie... "le feu, le fer, la haine".

Mais, grâce à l'empereur Maximilien, la paix revient.

Deux hommes, Isaac et Jacob, se font la promesse d'unir leurs enfants alors qu'ils ne sont encore même pas conçus. Et ils prennent David Gans, le narrateur, à témoin de ce serment. Leur engagement, sans bien sûr qu'ils en aient la conscience, sera à l'origine de l'histoire de ce Kabbaliste de Prague. C'est à ce moment que naît le roman de Marek Halter. Avant que ne viennent au monde Éva, fille d'Isaac et petite-fille du MaHaRal, et Isaïe, fils de Jacob.

David est un disciple du MaHaRal, un des plus fervents, mais aussi un des plus distingués. La confiance est établie entre les deux hommes et c'est naturellement à David que le MaHaRal confie le soin d'enseigner les mathématiques à sa petite-fille (n'est-il pas érudit en la matière ?).

Mais quand "un mal que chacun connaissait, un mal terrible et invisible qui infestait l'air d'une promesse de dévastation", quand la peste - ce mot qui surgissait de l'abîme et menait à l'abîme - apparaît dans la cité de Prague, les Gentils se déchaînent à nouveau contre les Juifs, racontant [qu'ils sont] la cause du mal, [qu'ils] ont payé des lépreux qui ont approché la ville pour qu'ils empoisonnent de leurs chairs malades l'eau des puits. [Ils les] accusent d'avoir fait pourrir des rats venus de chez les Ottomans ! Ils prétendent [qu'ils ont] passé un pacte avec le Diable. Et pour preuve : les juifs comptent moins de morts que les Gentils !

Et comme "depuis bientôt mille six cents ans, aux yeux des chrétiens, [les juifs étaient] les fils de Judas, le peuple qui avait trahi le Christ, [ils] ne voulaient plus voir en [eux] que la cause de leur souffrance".

"Leur haine nous menaçait plus que la peste elle-même", déclare David Gans.

Le MaHaRal demande à David de sauver sa petite-fille de ces fléaux en l'emmenant en Pologne, à Cracovie. Ainsi fut dit, ainsi fut fait et, pendant dix années, David poursuit l'instruction de la fillette, pour laquelle il a grande affection.

Après avoir ramené Éva à Prague, auprès de son grand-père, de ses parents et de son promis, David entreprend de voyager et de rencontrer les savants de son temps :il visite les universités de Leipzig, Ratisbonne, Worms, Cologne, Bâle et envoie, par le biais des voyageurs qui vont à Prague, des "rapports" au MaHaRal qui se charge de les transmettre à l'Empereur Rodolphe. La route est semée d'embûches, David se fait attaquer et sauvagement rouer de coups.

Il rencontre enfin Galileo Galilei, mathématicien de renom, puis sur ses conseils, Tycho Brahé, le créateur de l'Uraniborg, après cinq mois d'une long voyage vers le Danemark. Ce dernier lui demande de lui apprendre la Kabbale. La Kabbale, c'est "ce qui est caché derrière les mots". Tycho Brahé enjoint David Gans de le recommander auprès de l'empereur Rodolphe pour qu'il vienne s'installer à Prague.

À son retour à Prague, David retrouve Éva, devenue une jeune et belle femme, de laquelle il tombe amoureux. Mais il se rappelle le serment scellé entre Isaac et Jacob : Éva est la promise d'Isaïe... C'est sans compter avec la personnalité sans concession d'Éva qui refuse cette union et s'enfuit à la veille de ses noces avec un riche marchand de Worms, de vingt-cinq ans son aîné.

Le chaos s'abat sur la communauté juive de Prague et David est sollicité pour ramener Éva, dont on apprend qu'elle est gravement malade. Elle est habitée par le "dibbouq" qui, chaque nuit s'empare d'elle malgré les exorcismes que son mari Bachrach a fait pratiquer. C'est Bachrach qui décide de ramener Éva à Prague, en compagnie de David. Mais le départ est précipité par une nouvelle insurrection des chrétiens contre les Réformés, d'abord, puis les Juifs. Ils retrouvent Prague soumise, elle aussi, à la pression des chrétiens (Bachrach y trouvera une mort horrible). La ville juive se barricade, se claustre, accablée de terreur.

C'est Éva qui incitera son grand-père le MaHaRal a créer LE GOLEM, pour protéger son peuple...

Je ne dévoilerai pas davantage ce magistral roman, pour lequel point n'est besoin d'être féru d'histoire et de judaïsme pour s'immerger dans l'épopée que Marek Halter décrit avec maestria.

Marek Halter est un "passeur" de mots, d'histoire, d'histoires. Comme dans la majorité de ses romans, il s'appuie sur des faits réels pour leur donner souffle et vie. Comme dans la majorité de ses romans, il donne aux femmes un rôle prépondérant dans l'infléchissement des événements de l'Histoire.

C'est avec une incomparable maîtrise qu'il nous donne à connaître la mémoire de son peuple.


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Durant la deuxième guerre mondiale, le ghetto de Prague a été préservé... Hitler avait peur de l'irrationnel, et l'histoire de ce Rabbin, celle de ce Golem lui ont provoqué des frissons d'angoisse. Il aurait voulu transformer Prague en une sorte de "musée de la race éteinte" - et, comble ! - le musée juif de Prague a été construit par les nazis en 1942.

Des rabbins, internés dans les camps de concentration nazis, ont été torturés par le "commando Golem", dans le but d'obtenir le secret du Golem et de faire revivre ce robot humanoïde qui, selon le gré de son créateur, pouvait être préservateur ou persécuteur.


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