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"L'entreprise des Indes" Erik Orsenna

Par Manus

Erik Orsenna -  de son vrai nom Erik Arnoult, est né à Paris en 1947.  Tant son parcours professionnel que littéraire conduisent cet homme à rejoindre les grands de ce monde ; curieux de tout, homme insatiable de découvertes, il se discipline pourtant à deux heures d'écritures par jour.  Sa bibliographie se verra récompensée de divers prix, notamment le Goncourt, en 1988, pour "L'exposition coloniale"; tandis que, quelques années plus tard, il sera élu à l'Académie française

Non seulement l'écriture tient une place importante dans sa vie, mais comme il l'annonce lui-même sur son site, les voyages, la mer, et la musique le passionnent tout autant.

C'est par cette voie maritime que l'auteur décide cette fois d'emmener le lecteur.  Dans "L'entreprise des Indes" ed.Stock, 2010, nous pouvons sans hésitation évoquer d'une oeuvre dès plus aboutie d'Orsenna.

On pourrait hausser les épaules en songeant à ce roman qui serait noyé parmi tant d'autres ayant traité de la vie de Christophe Colomb.  Sauf qu'Orsenna emprunte des chemins de traverses, nullement explorés avant lui.

Le roman commence d'entrée de jeu : Bartolomé, le frère cadet de Colomb, prend la parole.  C'est lui qui racontera la vie de son frère, creusant dans les profondeurs de sa mémoire de cartographe, les moindres détails pouvant nourrir sa narration.  Récit adressé à Jérôme et Las Casas, dominicains de leur état, soucieux d'entendre pour la dernière fois les aventures de Colomb, par la bouche de Bartolomé, approchant le trépas.

Bartolomé, sachant encore à peine marcher, puisera son énergie dans ce qu'il lui reste de vie pour faire revivre son frère aîné, décédé depuis.  

Allant jusqu'à boire la lie du calice, le vieillard réussit, sans relâche, à tenir le lecteur en haleine : peu à peu, l'esquisse de Christophe Colomb prend forme, et nous apercevons - telle une veuve scrutant du haut de la falaise le retour du mari parti en mer - avec un intérêt nouveau, cet inconnu s'offrir à nous.

Cartographe de son métier, aimant les petitesses de ce monde, Bartolomé sera confronté au retour de son frère suite à son naufrage le 13 août 1476, au large du Portugal.

Dès cet instant, durant huit années, les deux frères ne se quitteront quasiment plus, et le jeune frère se verra rapidement enrôler à la grande Entreprise, projet poussé par cette folie, cette fièvre de découvertes, qui caractérise à ce point Colomb.

Mais Orsenna n'en reste pas là.  Outre le récit passionnant de la vie de Christophe Colomb qui maintient les deux dominicains à l'écoute de Bartolomé, l'auteur appuie là où le sang de la culpabilité coule encore : le massacre des indiens, génocide qui, selon les interrogations soulevées par l'auteur, surtout au début et à la fin le roman, incitent le lecteur à juste titre, de se poser la question : "Pourquoi, mais pourquoi ?"

C'est donc à l'île d'Hispanola, ville de Santo Domingo, au Palais du Vice-Roi des Indes, en 1511, que Bartolomé, pour la première fois de sa vie, racontera son frère, qu'il connaît depuis le début de ses jours, et dont il aura vu naître son idée et grandir sa fièvre.

Erik, dans un extrait à la p 31, explique de manière savoureuse le rapport que Bartolomé entretient avec la cartographie lors d'un dialogue entre Andrea et ce dernier :

"- D'où te vient une telle habilité dans la petitesse ?

- D'une pratique depuis toujours.

- Et justement, pourquoi cette pratique ?

- J'ai peur.

- Peur de quoi ?

- Quand les choses sont trop grandes.  Quand elles me dépassent.

- Pourquoi avoir choisi de travailler aux cartes ?

- Les cartes vivent de la petitesse.

- Que veux-tu dire ?

- Les cartes sont petites, comparées au monde qu'elles décrivent.  Une carte aussi grande que le monde n'aurait pas d'utilité. (...)"

C'est ainsi que nous voyons le fonctionnement de Bartolomé, qui pourtant, bien malgré lui, sera le complice et compagnon de Colomb lors des grandes aventures.

Le lecteur ne pourra s'empêcher de se dire qu'à chaque page lue, il sera déçu, soit par une écriture qui se ramollirait, soit par le fil de la structure qui perdrait son sens ténu; or il n'en n'est rien.  A chaque ligne, les mots et les phrases se reposent sur notre palais, nous permettant ainsi de nous laisser imprégner par la justesse du ton, par ce style épuré qui conduit à lire avec délectation.

J'ai beaucoup aimé lorsque l'auteur évoque la vieillesse, et l'explique à sa façon :

"Qu'est-ce que la vieillesse ?

Cette île que je suis se met à rétrécir, rongée chaque année davantage par la mer impitoyable qu'est le temps.  Un à un, des pans entiers de ma vie sont tombés à l'eau : le rire, l'amour, le goût du vin.  Je me déplace de moins en moins loin.  Je rencontre et mange et dors et rêve et me souviens de moins en moins.  J'entends de plus en plus faiblement, je vois de plus en plus mal. L'ombre m'assiège.  Bientôt, elle m'avalera.

Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai fait ce choix d'une île pour ultime séjour : l'île me rappelle que je suis comme elle; comme elle, fragile; comme elle, menacé.  Le spectacle de l'île m'apprend à mourir."

Je ne peux que vous souhaiter bon vent, et bon voyage, à la lecture de ce roman dont émanent déjà les senteurs du large ...

Panthère.


 


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