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Nancy Huston, dernière

Publié le 02 août 2010 par Irigoyen
Nancy Huston, dernière

 Nancy Huston, dernière

C’est sans doute le roman le plus connu de Nancy Huston. Sachez, si vous habitez Strasbourg ou sa région, que ce livre sera adapté à la scène, celle du TNS en l’occurrence, du 8 au 16 avril 2011.

Je crois qu’on peut encore utiliser le terme de « variations » ici. Variations familiales cette fois puisque les intervenants appartiennent à la même tribu. Quatre narrateurs de quatre générations différentes se succèdent. Le premier s’appelle Sol. Il s’agit d’un enfant de 6 ans, un gamin surdoué qui paraît bien sûr de lui à première vue :

 

à l’école je dois me retenir personne ne doit soupçonner

Ma superintelligence mes superprojets mes superpouvoirs

Le discours ressemble à s’y méprendre à celui de l’ancien président américain, George Bush. La guerre en Irak bat son plein – je vous ai déjà parlé des nombreuses références que fait Nancy Huston à l’actualité –. La Maison-Blanche tient un discours de plus en plus guerrier, mais qui s’apparente en fait à la méthode Coué.

La famille de Sol défend cette guerre. Son père, Randall, est programmateur informatique travaillant pour le compte d’une entreprise impliquée dans le conflit – elle fabrique des robots guerriers -. Pas étonnant, dans ces conditions, que le petit reprenne le message familial à la manière d’un perroquet. Et pourtant cette certitude n’est qu’apparente.

Nancy Huston campe en effet cette famille américaine modèle en Californie, ville située sur une ligne de faille – qui risque donc d’être emportée par un tremblement de terre -. Ensuite, Sol voit apparaître sur son visage des nævus qui nécessitent des opérations.

Cette fois maman doit m’apprendre un nouveau mot, nécrose, ce qui veut dire qu’une partie de la peau autour de ma tempe est carrément morte parce que les microbes ont si bien réussi à l’attaquer. C’est comme les rebelles en Irak, dit papa. Ils sont incontrôlables, donc si on veut empêcher le terrorisme de s’étendre, il faut entrer dans Fallujah et tuer tout le monde.

 

Deuxième narrateur : Randall donc, le père de Sol, que son entreprise envoie en Allemagne. Pour comprendre l’importance que va représenter ce séjour dans l’histoire familiale il est nécessaire de revenir sur le passé de Randall. On apprend que cet homme, de religion juive, avait pour père un dramaturge. Sa mère est une goy convertie au judaïsme. Elle dit avoir découvert un secret dans la famille de son mari. Secret que l’on n’apprendra évidemment que plus tard. L’itinéraire de la famille passe par Haïfa, en Israël où Randall apprend l’hébreu, une cohabitation linguistique qui lui inspire d’ailleurs ces mots :

Le monde n’est pas exactement le même quand chaque objet a deux noms différents ; c’est bizarre de penser ça

 

Tout se complique quand Randall dit à Daniel, son professeur :

Ma mère pense que mamie Erra a été dans une fontaine de vie en Allemagne, mais je ne sais pas ce que c’est

 

Réplique cinglante de l’enseignant :

 Je suis venu ici pour donner des cours à un petit garçon juif, non à un rejeton de SS

Dans ce roman, les énigmes se multiplient. Elles révèlent la fragilité d’êtres qui prennent progressivement conscience de leur identité et qui sont surtout bousculés dans cette quête. Bousculés par des rencontres. Ainsi, lorsque Randall croise le chemin de Nouzha, jeune femme palestinienne dont il tombe fou amoureux.

Nancy Huston montre ici combien les itinéraires soi-disant tracés à l’avance peuvent tout d’un coup prendre un autre cours. Cela se vérifie d’ailleurs à la lecture du récit de Sadie, la mère de Randall, troisième personnage dont la narration éclaire le lecteur quant à l’énigme. Sadie qui, dans sa jeunesse, se souvient d’avoir vu un jour un jeune homme débarquer à la maison et coucher avec sa mère.

Il faut attendre la quatrième et dernière narration pour avoir le fin mot du mystère. Disons, pour ne pas tout dé voiler, qu’à l’origine de ces zones d’ombres il y a la guerre et des parents qui n’en sont pas vraiment. Il y a des enfants à qui on a volé la vie.

J’attends avec impatience de voir comment cette histoire va être adaptée au théâtre l’année prochaine

Nancy Huston, dernière

 

Ce roman a pour cadre le pays de naissance de l’auteur. Nous voici donc au Canada. Un homme, Paddon, vient de mourir. Il était le grand-père de la narratrice, Paula. Celle-ci entreprend de raconter l’histoire de cet aïeul qui laisse derrière lui des notes personnelles :

Mamie m'a fait parvenir une grosse enveloppe encombrante sur laquelle est griffonnée de sa main ferme LIVRE DE P., enveloppe bourrée de vieilles pages noircies de ta main à toi, tes nombreuses mains, certaines exubérantes d'autres pitoyables et d'autres lasses – oh Paddon je les vois encore, tes mains, les doigts trapus et forts en train de tasser le tabac ou de jouer du piano, étonnamment agiles en dépit de l'âge et de l'arthrite, faisant apparaître des airs qui dansaient follement et se heurtaient contre d'autres airs, m'apprenant à glisser le pouce par-dessous l'index en un clin d'œil, tordant des cure-pipes pour les transformer en animaux, me tapotant sous le menton en guise de bonsoir – d'accord, tu m'as légué ces pages et maintenant il est à moi ton livre, la responsabilité est toute à moi.

Paddon est un fils de colons irlandais que l’on accompagne lors de ses études de philosophie – période durant laquelle il souffre de ne pouvoir échanger des arguments avec des professeurs bien trop imbus d’eux-mêmes -, lors de ses virées chez les prostituées ou, plus tard encore, quand il se met à enseigner. Tout se complique quand Paddon décide de prendre une année sabbatique alors que sa femme est enceinte du troisième enfant, John (après avoir déjà accouché de Ruthie et Frankie).

C’est à cette période que Paddon fait la connaissance d'une autre femme. Miranda, est une descendante d'Indiens qui vit avec sa fille Dawn.

Elle (Miranda) ne t'a pas parlé de son père ce jour-là, sinon pour te dire qu'il était mort d'alcoolisme, cette forme lente de suicide qui s'offre à ceux qui n'ont pas le courage d'employer les formes rapides – encore que de plus en plus d'Indiens l'avaient, ce courage, ils étaient en effet plus nombreux chaque année à se glisser un fusil dans la bouche ou à sa taillader les veines ou à se précipiter sous un train en marche, la seule méthode à laquelle ils ne recouraient jamais était la pendaison parce que le nœud coulant rend impossible l'expulsion de dernier souffle, piégeant l'âme dans le corps pour toujours et l'empêchant de passer dans l'autre monde, jamais ils n'avaient pardonné aux Blancs d'avoir infligé à certains d'entre eux cette punition, cet état de suspension horrifiante entre la vie et la mort.

Comme dans Lignes de faille - avec les personnages de Randall et Nouzha -, Nancy Huston insiste sur l’importance d’une rencontre entre un personnage central du roman et une femme. Miranda est celle qui ouvre les yeux à Paddon sur une autre réalité qui lui était alors inconnue, celle des native Americans. Mais toute cela sera de courte durée car l’amante, malade, perd chaque jour un peu plus la mémoire.

Voici donc Paddon vivant une double vie, balloté entre deux univers, deux conceptions philosophiques. Ce qui s’accompagne chez lui d’une violence terrible contre sa propre famille. Il y a en particulier une scène terrible où il bat sa fille parce qu'il a intercepté une lettre que la petite voulait adresser au Premier Ministre. Elle avait osé réclamer des lunettes aux plus hautes autorités du pays parce que les faibles ressources familiales interdisaient un tel achat.

Ainsi, tu as appris à vivre au jour le jour et à marcher très doucement sur la mince croûte de normalité qui s'était formée sur la plaie purulente de tes espoirs.

Au-dessous, au fond, au fin fond de toi toujours, près de l'os, il y avait la peur.

Ce livre relaie enfin une vieille question philosophique sur la dualité entre le corps et l'esprit :

Toi Paddon, tu étais tellement fasciné par ton intelligence que tu avais du mal à comprendre à quoi servait le corps

Plus loin :

et tu disais que le corps n'était qu'un microbe tandis que l'esprit était un flocon de neige, que le corps était puanteur et pourriture tandis que l'esprit était perfection géométrique, que le corps était chaos et prolifération tandis que l'esprit était calcul glacé et contrôle.

Nancy Huston poursuit donc ici l'exploration du thème de l'identité en montrant les contradictions humaines, le tiraillement que cela crée chez un individu.

L'intime comme champ de bataille permanent en somme.

Nancy Huston, dernière

 

Ici, il est question d’une femme qui se voit contrainte de choisir entre sa carrière de danseuse et ses enfants.

Ce corps est sorti d'elle

… est la première phrase du livre. Phrase merveilleuse qui donne lieu à au moins deux interprétations. Car on peut très bien envisager ce corps comme étant celui d’Angela, la petite fille de Derek et de Lin, en train de naître. Mais le corps peut tout aussi bien être celui de Lin, qui est sorti de lui-même depuis longtemps pour l’appeler à continuer la danse. D’autant que, quelques pages plus loin, Nancy Huston nous dit, à propos de cette même Lin :

Au bout d'une heure de travail, en général, elle pénètre dans ce lieu où ce n'est plus elle qui produit la danse mais la danse qui la produit, la danse qui s'empare de ses pieds et de ses bras et de sa taille et la fait tournoyer, la retient et la relâche selon son gré.

Le livre montre donc comment Lin voit son corps appelé par l’exercice d’un art qui lui tient tant à cœur. On voit bien la distance qui, doucement, va s’installer entre cette mère et sa fille – elles seront deux après la naissance de Marina -. Cet espace vide sera progressivement comblé par Rachel, l’amie d’enfance de Lin :

Au lycée, elles s'étaient reconnues sur-le-champ : notes excellentes, cernes sous les yeux, goût prononcé pour le silence. Telles des jumelles sinistres elles avaient été pâles et hâves et crispées ensemble, serrées dans des vêtements noirs, fumant cinquante cigarettes par jour tout en s'affamant jusqu'à l'émaciation parce qu'elles tenaient à rester à l'extrême limite de la vie, aussi près de l'os que possible

 

Deux jeunes femmes qui ont plusieurs points communs :

Ce n'est pas que leurs idéaux fussent ternis : non, elles n'avaient jamais eu d'idéaux parce qu'elles n'avaient jamais eu de mère

Un rapide coup d’œil à la biographie de Nancy Huston nous apprend que cette dernière a vu sa maman quitter le foyer familial lorsqu’elle avait sixans. J’avoue avoir découvert cela bien après l’interview que m’a accordée l’auteur – je ne l’aurais de toute façon pas entraîné sur ce thème même si je l’avais su plus tôt -. Il serait dès lors tentant de penser qu’il s’agit là du livre le plus personnel de l’auteure. Surtout lorsqu’on lit ces mots :

Lin sait que sa mère s'appelait Marilyn et que c'était une fugueuse

Virevolte montre bien de l’intérieur comment s’organisent les choses quand un des parents met les voiles. Il y a toujours chez Nancy Huston cette écriture qui permet de reconstruire patiemment le puzzle pour tenter sinon d’excuser du moins de comprendre.

Comprendre par exemple la relation un peu particulière qu’entretient Lin avec Joe, son père, dont l’une des seules activités semble être de passer les journées à boire dans son sordide domicile.

On suit, en parallèle, l’évolution de Rachel qui va bientôt prendre la place de Lin. Pour l’heure, l’amie d’université a une relation avec un certain Sean Farrell. Elle va ensuite partager le lit de Derek qui va divorcer de sa danseuse de femme.

La performance, ici, consiste à montrer avec minutie la façon dont les rôles changent dans cette structure familiale. « Simplement » parce qu’une femme, également mère de famille, décide que sa liberté est à ce prix. Liberté de devenir ce qu’elle pense être au fond d’elle-même, une danseuse.

Vous vous doutez bien que ce parcours est semé d’embuches. En particulier pour Lin dont les relations avec Marina ne cesseront de se compliquer jusqu’à la scène finale. Nancy Huston interrompt alors l’histoire juste avant un moment qui promettait d’être clef.

Quel égard pour notre liberté de lecteur !

Je crois que ce roman est à mettre en regard de L’empreinte de l’ange.

Nancy Huston, dernière

Il s’agit de la rencontre, dans le Paris d’après-guerre, entre une jeune Allemande, Saffie, et un flûtiste français – quand je vous dis que les musiciens sont légion chez Nancy Huston -, Raphaël Lepage. L’appartement de ce dernier est le lieu où tout commence. Saffie s’y présente après avoir répondu à une annonce de Raphaël qui disait avoir grand besoin d’une aide ménagère. La cohabitation prend petit à petit une tout autre tournure. Lepage, attiré par cette femme secrète voire énigmatique tente de l’attirer à lui. Et cela semble marcher :

Il se met à défaire, un à un, adagio, adagio, les boutons de sa blouse. Puis il la retourne, la met à genoux, et elle y reste

La tentative est couronnée de succès, mais, même mariée, même après la naissance d’Emil, son enfant, Saffie ne change pas d’attitude.

 

on dirait qu'elle ne sait pas ce qu'elle mange (...) Le regard plongé dans le vide, elle s'essuie les lèvres avec le coin de sa serviette bleue.

 

La vie de Saffie va être bouleversée après une autre rencontre. Celle d’Andràs, un Juif hongrois exilé à qui elle apporte la flûte défectueuse de son mari. Les visites se succèdent. Y compris avec le petit Emil :

C'est ici, dit-il que l'ange pose un doigt sur les lèvres du bébé, juste avant la naissance – Chut !- et l'enfant oublie tout. Tout ce qu'il a appris là-bas, avant, en paradis. Comme ça, il vient au monde innocent.

Un enfant qui grandit en construisant un autre rapport avec ce père de substitution. La confrontation finale entre Emil et Raphaël n’en sera que plus fatale. Je n’en dis pas plus.

L’empreinte de l’ange est le roman avec lequel je suis entré dans l’œuvre romanesque de Nancy Huston. Vous comprendrez donc qu’il a une importance un peu particulière à mes yeux.

A la relecture, je me surprends à avoir les mêmes palpitations que lorsque j’ai découvert cette histoire. Preuve que l’écriture agit toujours avec autant de force.

Et si cette histoire a une place centrale pour moi c’est aussi parce que, vous l’aurez sans doute compris entre les lignes, il pose la question de l’hérédité de la culpabilité. Celle du peuple allemand devant ses victimes.

Une question douloureuse abordée avec force.

Bien sûr, je pourrais parler d’autres romans de Nancy Huston. Évoquer le charme de son écriture lorsque je lis Trois fois septembre. Oui, le charme de l’écriture malgré ces mots d’un des personnages principaux figurant dans Instrument des ténèbres.

 

la haine est une de mes grandes spécialités intimes, mon cœur renferme toute une université qui n’enseigne que la haine, propose des séminaires en haine avancée, distribue des doctorats en haine.

Je pourrais continuer d’entrer dans le texte de cette auteure afin d’en souligner la singularité, la douce poésie. Auteure qui dresse presque une méthodologie dans ce même Instrument des ténèbres :

Ce qui m’exaspère dans l’écriture c’est son caractère successif. Je ne parle pas de l’ordre chronologique (je suis évidemment libre de me servir de flashes-back si je le veux), mais du simple fait d’être obligée d’écrire une histoire – on voudrait créer à la manière de Dieu – tout d’un seul coup, dans un fabuleux éclat d’énergie – le big-bang, le minuscule fœtus, la chose qui est, dans l’instant, et qui peu à peu se diversifie, se spécialise, s’étendant dans tous les sens à la fois… Le roman est d’une linéarité enrageante. Imagine-t-on Dieu en train de fabriquer Adam comme les enfants jouent au pendu : d’abord la tête, ensuite le cou et les épaules, puis un bras, puis l’autre ? Ou en train de créer une galaxie étoile par étoile ? Même la Création telle que la Genèse la décrit est absurdement laborieuse, absurdement humaine : le premier jour Il fit ceci, le deuxième jour cela… grotesque !

Mais je préfère maintenant vous laisser partir vous-mêmes à la (re)découverte de cette œuvre à l’univers si touchant.

Chacun de nous transporte en soi le centre de l’univers.

Non sans vous avoir d’abord laissé en compagnie de l’auteure. J’espère que vous ferez un beau voyage littéraire comme ce fut mon cas ces derniers temps.

Nancy Huston parle au cœur. Il suffit donc de lui ouvrir le nôtre.


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