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Politique de la jouissance

Par Contrelitterature

par Jean-Louis Bolte

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Man Ray (1890-1976)
Portrait imaginaire de D.A.F. de Sade, 1938

Huile sur toile et panneau de bois, 55 cm x 45 cm

« Français, encore un effort pour devenir républicains »

Donatien Alphonse François de Sade

Dans un article récent du Figaro [1], Luc Ferry nous livre sa réaction à chaud devant ce fait divers où l’on a vu « un jeune homme de vingt-trois ans lynché par une bande de salauds parce qu'il n'avait pas la cigarette qu'ils exigeaient de lui ». Loin de voir dans cette violence un comportement de « bêtes sauvages », comme a pu le dire un auditeur à la radio qui traitait de l'événement, Luc Ferry soutient au contraire vigoureusement qu'il s'agit bien d'un comportement humain, puisqu'il n'y a que l'homme qui puisse « prendre le mal comme projet, [en] torturant pour s'amuser », se plaçant ainsi « en excès par rapport à toute logique naturelle ».

Et de poursuivre sa réflexion comme suit : « On objectera que le sadisme est, après tout, une passion comme une autre, et qu'il existe bel et bien une biologie des passions. Mais cette “explication” naturaliste sombre toujours dans la tautologie : elle explique le sadisme par la jouissance prise à la souffrance de l'autre... c'est-à-dire par le sadisme ! La vraie question est ailleurs : pourquoi cette de volonté de transgresser l'interdit, pourquoi cet excès dans le mal, lors même qu'il ne sert à rien, qu'il est irrationnel, extérieur à toute logique utilitaire ? ».

Très bonne question. À laquelle Luc Ferry, écartant très justement pourtant « l’explication naturaliste », s'interdit de répondre en posant a priori l'impossibilité de trois éléments essentiels de la réponse :

  • tout d'abord il pose que le sadisme est « une passion comme une autre » – et précisément non, car le sadisme est la racine de toutes les passions, au sens où Luc Ferry entend le mot « passion », à savoir les passions de jouissance ;
  • il pose ensuite fort justement que le sadisme est « jouissance prise à la souffrance de l'autre », mais pour y voir une « tautologie » – or ce n'est pas de tautologie qu'il s'agit, mais plutôt de la structure singulière, métagéométrique, propre à la jouissance, liée à son caractère indéfini ;
  • et enfin, il pose que le sadisme « est irrationnel, extérieur à toute logique utilitaire » – or, si quelque chose permet d'analyser la logique utilitaire, et plus précisément utilitariste, c'est bien la logique sadique.

Et la logique sadique nous mène tout droit au nom propre de la jouissance.

III. LE NOM PROPRE DE LA JOUISSANCE

Jouissance dérégulée, jouissance bruyante et jouissance silencieuse

Dans le monde des frères (mais sans père), monde de la jouissance dérégulée, c'est-à-dire volontairement coupée de la loi naturelle (de la loi mosaïque), ladite jouissance peut être bruyante ou au contraire procéder à bas bruit. Dans ce cas on dira qu'elle est silencieuse.

Bien entendu, ce mot de « jouissance » ne désigne pas seulement la jouissance sexuelle, mais toutes sortes de passions, conscientes ou inconscientes. Et d'abord les diverses passions du corps, en particulier toutes les formes d'addictions, sans oublier les diverses formes de violences, des sports extrêmes jusqu'à la guerre, de l'agressivité verbale jusqu'au meurtre. Mais aussi les passions de l'esprit que longtemps on a appelé des vices, de l'orgueil à l'envie, du mensonge à la haine, ou de la médisance à la calomnie. Et ainsi de suite.

« Jouissance » a également un sens juridique, on parle de la jouissance d'une propriété. En droit des biens, on peut jouir de ce qu'on possède. Or ce sens est devenu pertinent en théorie de la jouissance en ce qu'il exprime la prétention fraternitaire à un droit absolu sur l'être. À la faveur du blanc-seing délivré par son positivisme juridique, la fraternité postmoderne a trouvé là l'occasion de développer très significativement le champ de sa jouissance. L'homme d'aujourd'hui en effet, qui diffère de l'ancien en ce qu'il dispose d'une technoscience surdéveloppée, y a pris l'impression d'être propriétaire de l'être lui-même, au point qu'il entreprend de le modifier et même de « créer » des « êtres » nouveaux.

Dans le monde des fils, l'être naturel se présente comme un prêt divin. L'idée de le posséder ou de le modifier lui est complètement étrangère. Mais, dans le monde des frères (mais sans père), le déploiement massif de la technoscience, sur lequel ce monde prenait ses fondations, a assuré une extension plus que substantielle au champ des jouissances classiques : le « droit » de  refabriquer l'être.

C'est précisément parce que ces jouissances sont dérégulées, autrement dit parce que nous nous y abandonnons désormais sans frein, qu'elles tournent mal – ou plutôt qu'elles tournent en mal. C'est dire que de plus en plus ouvertement, elles nous entraînent vers une catastrophe globale.

Nous dirons donc que la jouissance est bruyante, lorsqu'elle vient à s'étaler dans le spectacle, lorsqu'elle est médiatisée et qu'il lui est fait grande publicité. D'ailleurs, c'est le spectacle en soi qui se présente avant tout comme jouissance et, à vrai dire, il en constitue à lui seul presque tout le bruit. C'est en effet en lui que vient se résumer notre goût pour tous les états du sexe, pour l'hypocrisie et l’avachissement, et pour toutes sortes de crimes et de malversations, et ainsi à l'avenant.

Par contre, la jouissance est silencieuse lorsqu'elle s'exerce à notre insu et qu'elle est une menace pour nous, autrement dit lorsqu'elle nous entraîne vers tel ou tel désastre, bien malgré nous : par exemple le sida qui vient à nous tomber dessus là où nous ne l'attendions pas, l'accident de voiture dans lequel nous entraîne un chauffard, ou plus directement toutes sortes de malveillances d'autrui visant notre personne. Certes, nous sommes au courant de ces pratiques par notre expérience ou par le spectacle, encore lui, mais là, nous ne sommes pas en train de nous distraire devant une fiction : nous la vivons à nos dépens. Sans oublier que, nous aussi, nous pouvons dérailler et la faire vivre aux autres.

Ce qu’on appelle « secret », dans les Sociétés dites secrètes, doit être considéré comme la jouissance la plus silencieuse qui soit. En réalité, cette jouissance spéciale qu'est la jouissance la plus silencieuse qui soit, est véritablement le but de notre enquête. Car nous allons découvrir, en dévoilant la jouissance la plus silencieuse qui soit, ce qui fonde les tenants et aboutissants de toute la politique de la jouissance, et même de toute jouissance. Et c'est dans la mesure où nous pourrons localiser ainsi « toute la jouissance » [2], c'est-à-dire où nous aurons la force de nous extraire du monde des frères (mais sans père), que nous pourrons nous prévaloir de la puissance de dévoilement de l'Autre.

L'Autre qui, revenu du désert, se trouve au temps où il reprend l'initiative, initiative certes qu'il n'avait jamais perdue, pour nous souffler, par la voix de ses petits prophètes le nom qui dit toute la jouissance.

Bien entendu, l'Autre vient surtout pour nous dire le nom de l'autre jouissance. Il y a la jouissance, celle qui nous fait mal, et il y a l'autre jouissance, celle dont nous n’avons même pas idée. Ce que l'Autre vient dévoiler, en ce temps de dévoilement, ce n'est pas seulement ce qui nous fait mal, c'est surtout ce bonheur que nous ne pouvons même pas imaginer, et qu’Il vient nous proposer de vivre, ici et maintenant. Mais avant cela, il doit écarter ce dernier obstacle de la jouissance.

Or donc, faisons un pas de plus vers le dévoilement de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

la Politique de la jouissance est Logique du contrôle

Il est évident que dans le large éventail des jouissances, il y en a de plus ou moins bruyantes et/ou plus ou moins silencieuses. Il s'agit ici d'insister sur l'une d'elle dont on peut dire qu'elle est plutôt très silencieuse : la jouissance du contrôle. Et s'il faut y insister, c'est que nous allons y trouver le dernier mot de la politique de la jouissance. C'est en effet dans cette catégorie des jouissances du contrôle que va se révéler cette jouissance si spéciale, cette jouissance qui, dans le monde des frères (mais sans père) ne peut pas ne pas prendre la forme du secret. Car cette jouissance si spéciale  ne supporte pas la lumière.

Le contrôle, hors son exercice légitime ou légal, c'est-à-dire le contrôle aux fins de jouissance, peut adopter plusieurs modes, depuis le harcèlement moral jusqu'au complot plus ou moins vaste en passant par toutes sortes d'intrigues de petit et haut vol, mais de toute façon la structure est toujours la même : la jouissance est ici celle que procure tel ou tel ascendant, ou mieux, tel ou tel pouvoir sur autrui. Les formes de jouissances du contrôle sont diverses, et vont du simple harcèlement jusqu'à la plus féroce tyrannie, et s'appliquent ainsi par degré de manière plus ou moins calculée.

On se trouve ici dans le cadre d'un schéma binaire – fondé sur l'opposition entre un sujet (actif) et un objet (passif) – qui déploie une gamme allant du couple harceleur/harcelé ou exploiteur/exploité, passant par le couple maître/esclave et menant, au pire, jusqu'au couple bourreau/victime. C'est dans ce contexte de jouissances silencieuses que se nouent les nouveaux rapports de pouvoir, c'est-à-dire que se prépare la tyrannie qui vient

Pour analyser correctement cette structure binaire, nous avons besoin des secours d'un « spécialiste ». Et ce spécialiste, c'est le Marquis de Sade. Sade, en effet, est un auteur incontournable à deux titres, deux titres qu'il possède à l'origine de notre modernité : c'est d'abord un révolutionnaire, qu'on voit hanter les années de la Révolution et dont la silhouette jacobine se profile dans telle page de Michelet, alors que Taine, dans son Histoire de la France Contemporaine, le caractérise de « monomaniaque », aussi dément qu'un Marat, pareillement assoiffé de meurtre et, en tant que tel, tout pétri de la méchante grimace politique de nos origines : l’amour de la guillotine. Mais Sade est aussi un écrivain, qui a compris par son art même, l'étendue de l'empire de la jouissance sur l'humanité, et qui a pris au sérieux, jusqu'au bout, la logique de cet empire. Que Sade soit sataniste par-dessus le marché n'est que la conséquence de cette double distinction d'origine.

Dans « La Philosophie dans le boudoir », Sade place un pamphlet politique qu'il intitule : « Français, encore un effort pour devenir républicains » [3]. Par là, il introduit explicitement la distinction entre deux sortes d'efforts républicains. Il est facile de comprendre, à la lecture de son texte, que le premier effort, c'est celui de l'utilitarisme « modéré » des Lumières ;  le second, par contre, celui d'un utilitarisme radical, est celui qui doit soumettre tout être au despotisme de la jouissance. Cet utilitarisme, à proprement parler « sadique », réclame un droit à la jouissance sur tout et tous, et en particulier sur les corps, exposés à un usage illimité, dans le contexte d'une dérégulation absolue des lois mosaïques (c'est-à-dire des dix commandements). Sade sait que le mal, par « nature », a besoin de se développer dans toute l'ampleur qu'il peut déployer. En visionnaire qu'il est, il voit l'avenir des Lumières et de la Révolution jusqu'à l'extrême de méchanceté qui leur est promis. C'est à cet extrême de méchanceté que va droit l’utilitarisme « sadique ».

Ces deux niveaux d'utilitarisme ne se distinguent pas tant par l'objet qui est visé, que par la qualité de jouissance qui peut en être obtenue. Ainsi, le niveau du bien-être est celui, facile, de la satisfaction immédiate. Dans le monde des frères (mais sans père), c'est le niveau du confort, « le luxe, et même la mollesse », comme s’exprimait Voltaire. C'est le niveau où la jouissance déçoit, parce qu'en se réalisant, elle s'évanouit. Ce paradoxe, qui traduit l'échec du principe de plaisir, amorce une insatisfaction qui inaugure le désir d’une répétition, caractéristique du temps d’une jouissance molle. C’est le temps du pain blanc de la jouissance – historiquement, le temps pour nous désormais finissant de la consommation. Se prépare ainsi la mise en place d’un deuxième temps, lui-même nécessairement réitéré, qui se révèle être celui de la jouissance au sens strict, la jouissance dure. La multiplication des addictions en donne la mesure : destruction et autodestruction sont la règle.

Cette structure, invariablement orientée vers le pire, est toujours le signe du passage de la fraternité à l'antifraternité. Car si la fraternité est centrée sur une jouissance de confort, une recherche de bien-être et de facilité – l'antifraternité l'est au contraire sur l'Autre pris comme objet de jouissance : là, il s'agit de profiter d'autrui, physiquement, psychologiquement, moralement, et même spirituellement, d'en faire son objet, et à la fin de jouir de sa souffrance.

La Politique de la Jouissance  est nécessaire souffrance de l'Autre

Le principe républicain de Sade dit exactement ceci : une jouissance réussie ne peut être fondée que sur la souffrance d'autrui pris comme objet de mon bon plaisir. Ce principe, que nous allons expliquer maintenant, constitue le fonds même, le réservoir en quelque sorte énergétique, de ce qui alimente la jouissance du contrôle. Entendons-nous bien : la jouissance du contrôle est nécessairement jouissance de la souffrance d'autrui. Et non pas jouissance ignorée, mais jouissance voulue. La jouissance du contrôle, au sens des frères, en position ici d’antifrères, est donc celle qui s'obtient en mettant consciemment en œuvre la souffrance d'autrui. C'est « la souffrance qu'il faut » aux frères pour accomplir jusqu'au bout leur politique de la jouissance.

Sade, avec sa lucidité de sataniste conséquent, a compris et systématisé cette tendance radicale propre à la jouissance de contrôle, qui consiste à se soutenir sur la souffrance d'autrui. Où l'on voit que jouissance et souffrance sont l'envers et l'endroit d'une même structure. Toutefois, où l’on peut vérifier qu’il y va de la structure de toute jouissance, la jouissance sadique est là aussi confrontée à  son évanouissement. Et c'est ici que se noue la vérité dernière de toute jouissance.

Car même pour un bourreau, faire souffrir autrui ne va pas de soi : la jouissance peut y trouver une déception. Et Sade, de fait, dans son dispositif bourreau/victime, bute sur ce gros « problème », cet échec de taille, qui est celui de la mort de la victime. C’est qu’une fois morte, la victime ne sert plus la jouissance d e son bourreau puisque sa souffrance ne peut se prolonger – et c'est pourquoi nous voyons très souvent, dans le récit sadique, le bourreau jurer et sacrer de dépit en voyant sa victime lui échapper dans la mort. Dès lors, il n’a plus d’autre issue que satanique : obtenir pour sa victime la seconde mort – la seconde mort, c'est-à-dire l'enfer [4]. La seconde mort, c’est-à-dire l’existence sans l’être.

Alors sa jouissance pourra s'éterniser, se prolonger indéfiniment dans la souffrance éternelle de sa victime. À condition bien sûr que celle-ci tombe en enfer. Et que lui-même l’y suive. Le problème se réduit alors aux termes pratiques suivants : il faut que l’enfer existe et que la victime meure en état de péché mortel. Que, d’autre part, le bourreau se damne avec elle.

C'est ainsi qu'en dernière analyse, la jouissance de contrôle, cette « souffrance qu’il faut » aux frères en position d’antifrères, est jouissance satanique.

§§§

Maintenant il suffit, respirons un peu. Allons au large de cette infestation, et contemplons le visage de Celui qui ne peut nous tromper.

À « la souffrance qu'il faut », au sens des frères, c'est-à-dire la souffrance telle que nous venons de la définir, s'oppose « la souffrance qu'il ne faut pas », toujours au sens des frères. Et la souffrance qu'il ne faut pas, au sens des frères, c’est celle du Christ.

Pourquoi ne la faut-il pas ? Parce qu'elle fait exister l'Autre, l'Autre qui pour les frères ne devrait surtout pas exister au sens fort, ou du moins ne devrait « exister » qu’en un sens faible, pour s'anéantir dans la jouissance. De sorte que dans le monde des frères (mais sans père), si l'Autre « existe », ce ne peut  être que pour perdre son être. Pour l’utilité de la jouissance.

Les frères veulent, c’est-à-dire désirent, que l'Autre n'existe pas, parce qu'ils soutiennent le principe de son non-être, et ce principe, c’est l’enfer. Les frères veulent, c’est-à-dire désirent, un monde sans autrui, un monde fermé sur lui-même, dont très peu se rendent compte que c'est l'immédiate antichambre de l'enfer. Car, si l'Autre existait, il desserrerait notre enfermement dans l'étant, il barrerait la prétention de l'Un qui veut se faire Tout. Il ferait s'écrouler la Grande Babylone [5].

Quand nous disons que la souffrance du Christ fait exister , en position ici d’antifrères,, ce n'est possible que si cette souffrance équivaut à l'envers de toute jouissance humaine, ce qui, d’un point de vue rationaliste, présente un double impossibilité : tout d'abord « toute la jouissance » c'est impossible puisque du côté de l'Autre, en tant qu'il n'existe pas, la jouissance est indéfinie, elle est toujours à venir [6] ; et deuxièmement, dans la mesure où le mode d'être de la jouissance est de n'être pas, comment un envers de souffrance qui épongerait toute la jouissance pourrait-il avoir quelque consistance ?

La réponse tient dans le fait que l'Autre, en tant qu'il existe, localise, c'est-à-dire rend local, l'Autre qui n'existe pas, en brisant notre enfermement dans le n'être pas, en dénouant ainsi la conspiration contre l’être. La souffrance du Christ est en effet substantielle au-delà de toute limite. Elle est substantielle dans la mesure où l'être du Christ, en position d’Autre qui existe, est le garant d’une interface réelle entre l’être et l’étant. Car le Christ est l’Autre historique qui, destiné à l’enfer et à la privation d’être par son supplice et sa mort, en est revenu. Le Christ est cet Autre qui, destiné à la seconde mort, à la destruction de son être propre, en triomphe et pose de ce fait que l’Autre, en tant qu’il existe, est indestructible.

Et, dans la mesure où l'Autre existe, Il nous révèle le nom de toute la jouissance. Il nous révèle le nom secret du monde des frères (mais sans père).

Le nom secret qui nomme chaque frère et qu’ils ignorent, pour la plupart. Lorsque ce nom va venir à leurs oreilles, et il va bientôt résonner à leurs oreilles, ils en seront horrifiés. Presque tous horrifiés... car il y a ceux, les Grands Frères, le petit nombre des initiés, qui savent, parce qu’ils sont en possession du « secret ».

Politique de la jouissance et secret

Dans le monde des frères (mais sans père), il n'y a qu'un secret, au sens et frères, qui vaille : et le nom de ce secret est Satan. Satan est le nom ultime de la jouissance, et c'est aussi le nom de toute la jouissance.

Satan est le nom de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

La politique de la jouissance gravite autour de ce secret, les représentations de la jouissance gravitent autour de ce nom secret.

Le dispositif de « la souffrance qu'il faut », que nous dévoile Sade, est la vérité ultime de la politique de la jouissance de notre temps. Il dit la vérité de la fraternité, c'est-à-dire la vérité de son envers plus ou moins inconscient, qui est envers d'antifraternité. Et donc qui est enfer pur et simple.

La vérité qu'il nous révèle, le voile qu'il lève pour notre bénéfice, c'est celui de l'antifraternité qui est au cœur de la fraternité. La fraternité même que nous propose le monde des frères (mais sans père) mène à l’enfer. De telle façon que depuis que nous sommes tous frères, libres et égaux, nous sommes toujours plus exposés, toujours plus livrés, au pouvoir de l'Autre sans être de la jouissance, à son contrôle et à sa fondamentale antifraternité : se lèvent alors les pires figures historiques propres à nous tourmenter, depuis le prochain sadique en passant par le nazi et le tueur en série, et jusqu'à la figure du Grand Frère, dans laquelle se tient en réserve celui qui aspire à être la plus parfaite incarnation de Satan. Figures qui rédupliquent leur modèle secret, de manière toujours plus fréquente et massive, comme un écho qui s'amplifie, à mesure que se rapproche la manifestation de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

Autour du secret de la jouissance la plus silencieuse qui soit, les frères gravitent chacun selon l’orbite de sa méchanceté désignée. Dans les cercles externes, on trouve les frères plus ou moins inconscients de la chose qui, centralement mais dans le plus grand silence, développe son contrôle. Les plus inconscients sont les ignorants, enfermés dans leur jouissance de premier rang, c'est-à-dire dans ce confort consommatoire qu'ils prennent pour la « vie ». Cette première catégorie de frères, attroupée et multiple, est dans le refoulement : autrement dit, ce sont les frères qui ne veulent pas savoir. Leur pensée est opinion et leur désir de vérité, le plus souvent, s’interrompt à leur confort. Que la vérité leur revienne comme culpabilité, ils la nomment « dépression ».

Il  faut ainsi souligner que si les élites arrivent à mettre en place des projets mijotés discrètement de longue date, comme ce fut le cas pour le Nouvel Ordre Mondial, ils bénéficient tout de même de la volonté d'ignorance du public qui, jouissant d’« évolutions » du mode de vie qui l’ont caressé longtemps dans le sens du poil, c’est-à-dire qui sont allés dans le sens de sa veulerie, a fermé les yeux avec complaisance. Aux manœuvres et intrigues des élites a répondu  nécessairement, durant des décennies, la tolérance des masses.

À un niveau de moindre inconscience, on trouve une seconde catégorie, celle des frères qui sait qu'il vaut mieux ne pas savoir, et qui, par cette promotion à ce rang, comme récompense de leur misérable complaisance, participe au déploiement des jouissances bruyantes. Cette catégorie, où l'on peut trouver, en particulier, les responsables des médias et une certaine fraction du personnel politique, se trouve entre refoulement et déni. Le déni est signe d’une perversion de la pensée : dans le déni, ce qui est affirmé, c’est le primat assumé de la jouissance sur le réel. Le choix de jouissance est déjà jouissance, sans retour de culpabilité.

Nous rangerons à cette place les critiques de ce qu'on appelle, dans un sens bien différent de celui de Popper, dans un sens purement médiatique, « les théories du complot », critiques à la fois bardées de leurs certitudes et souvent pleines d'ironie, autrement dit présentant toutes les garanties de la sottise, qui tendent, avec le temps, à se retrouver si lamentablement démenties par les faits, qu'on ne peut que soupçonner en elles un dispositif de jouissance – plus ou moins passionnément inconscient – au service, du déni social.

Mais le premier de ces dénis est bien le rejet, le refus constitutionnel du nom propre de la jouissance. Fort officiellement, et fort laïquement, Satan n’existe pas [7]. C’est ici que Sade, allant au bout de la démarche des Lumières, nous prend par la main et éclaire pour nous ce déni fondateur de la politique de la jouissance, dont la fonction dernière consiste à maintenir dans l’ombre ceci : la politique fraternitaire a nécessairement pour envers une politique qu’il faut dire antifraternitaire – et surtout ceci : l’envers et l’endroit de cette politique se trouvent sur les deux faces d’une même réalité embabouinée  de telle sorte que ces deux faces n’en sont qu’une [8].

Une fois franchis les cercles des jouissances bruyantes, on trouve ceux qui découpent les jouissances silencieuses. Il est évident, à mesure que l'on s’approche du centre secret de la structure concentrique ainsi formée, que les frères s'engagent dans un déni de plus en plus décidé, de plus en plus pervers, directement proportionnel à la croissance de leur cynisme. Dans ces cercles internes, se dégage le cœur de la politique de la jouissance, avec ses principes et ses maximes, qui ne peuvent jamais exprimer que trois sortes d'objectifs liés :

  • Il faut détruire l'ordre ancien, c'est-à-dire l'ordre judéo-chrétien, et en particulier le catholicisme : il y a donc exigence de destruction. Cette exigence résume la nature ontico-pratique de la conspiration contre l'être aujourd'hui. C’est la thèse.
  • Il faut construire, en lieu et place de cet ordre ancien, un Nouvel Ordre Mondial, c'est-à-dire une structure dictatoriale, communisante et néo-païenne, de l'humanité dirigée par les initiés qui sont dans le secret. Cette exigence exprime la nature ontico-pratique de la construction du Un qui se fait Tout – ou si l’on veut, de notre enfermement dans l'étant. C’est l’antithèse.
  • Le troisième objectif est lié au nom secret de la jouissance : Satan désire la damnation du plus grand nombre, ce à quoi ses sbires s'activent, la plupart sans le savoir. Mais pas tous... Là se réalise la synthèse, l’horrible synthèse de la jouissance.

Exigence de destruction, dictature mondiale, damnation du plus grand nombre, voilà en quelques mots toute la politique de la jouissance.

§§§

Mais bien sûr, l'Autre, au désert, dans le désert du monde des fils, – l'Autre attend son heure pour, ce désert, le faire fleurir, ou plus exactement faut-il dire, quoiqu’avec précaution, refleurir. L’Autre prépare l’heure de son avènement.


[1] Le Figaro, 28 avril 2010, in débats opinions, Lynchage à Grenoble : « des bêtes sauvages » ? Hélas non... par Luc Ferry,

[2] Toute la jouissance, c'est impossible, disait Lacan. Les mots y manquent. Et c'est bien vrai, dans le monde des frères (mais sans père), qui enferme notre âme dans le langage. Par contre, il est possible de la nommer toute, c'est-à-dire de lui donner le nom qui la dit toute, du point de vue du monde des fils.

[3] Là encore, je me permets de renvoyer le lecteur à un de mes articles paru dans Contrelittérature nº 8 : « L'attracteur de jouissance », dans lequel je traite de ce pamphlet de Sade, de son commentaire par Lacan dans son « Kant avec Sade » et de la métagéométrie de la jouissance qu'on peut en inférer.

[4] Ap. 20,14 : « Cet étang de feu, c'est la seconde mort ».

[5] Ap. 18, 2 : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande ».

[6] On reconnaît ici la position d’une certaine psychanalyse, celle de Lacan, qui dans son choix d’un nominalisme intégral, ne peut considérer l’Autre que comme un lieu de langage défaillant à la fin de ce qu’il n’est qu’un dispositif pour le sujet. Position à la rigueur légitime, mais très étroitement locale – localisée au dispositif de la cure – et absolument pas généralisable.

[7] Luc Ferry, pourtant par ailleurs fort honnête homme, n’échappe malheureusement pas à cette croyance lorsque, dans sa chronique citée en ouverture, il écrit : « Le démoniaque, justement parce qu’il est d’un autre ordre que celui de la nature, échappe à toute rationalité ».

[8] La métagéométrie de cette réalité est la bande de Moebius. Cf. note n° 3.


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