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L' Octobre russe de Serge Rivron

Publié le 18 août 2010 par Popov

Par un beau matin de début d’hiver, le narrateur d’ « Octobre Russe » décide de rejoindre un ami metteur en scène à Moscou. Le metteur en scène n’est autre que Christophe Feutrier qui connut en juillet dernier les honneurs du « in » au Festival d’Avignon et qui en cette période troublée de l’après-Onze septembre (époque du récit) se débat comme un diable pour tenter de donner figure honorable à « Entre nous » une pièce qu’il joue dans la capitale soviétique. Cela commence comme un roman russe : le narrateur est fauché et écrivain et c’est en autobus qu’il effectue le périple vers Moscou pour aider son copain Feutrier. Dans des bus qui datent « au moins de son entrée en classe de sixième » et qui retrouvent au pays des ex-Tsars une seconde jeunesse (ils échappent en tout cas à la maison de retraite médicalisée des mécaniques grabataires) il traverse, sourire moqueur et triste aux lèvres, une Europe Centrale dessinée par Dubout et revisitée par Kusturicka. Une fois à Moscou et après avoir reniflé les traces posthumes de ses passions d’adolescence (une balade à L’étang du Patriarche , les ruelles obscures où lui apparaîtrait Béhémot ou autres perfide félidé de Boulgakov) après avoir reluqué un soupirail qui pourrait être celui d’un sous-sol Dostoievskien, après s’être amusé de tout cliché dont peut se gausser un voyageur raffiné et littéraire(babouchkas, défilé touristique sur la place rouge, déambulation de rigueur dans la galerie Tretiakov, reliquats de propagande …) l’auteur perd son cyrillique et le froid de la Russie post-communiste gagne -notamment par les extrémités-les oreilles plus précisément. Et ce qu’il entend n’est pas toujours à la hauteur des idées reçues. Le passachok(alcool local a remplacé le Kazatchok et on boit tant dans la russie de Tsar Poutine que l’auteur en vient à inventer un nouveau verbe du premier groupe, « vodker » qu’il utilise jusqu’au participe présent ( « pendant que d’autres vodkant… »). L’auteur Rivron est venu en terre soviétique avec quelque espérance : faire traduire Crafouilli son premier livre (à priori intraduisible tant la langue y est inventive, rabelaisienne, bourrée de néologismes et de mots-valise) et pousser jusqu’à l’extrême Est, son avantage dans les milieux de la coopération culturelle d’état (le français bien sûr qui depuis Descartes se plaît à rendre visite à ses pauvres). De plus, depuis Gide ou Céline et tant d’autres, le voyage en Russie est un passage quasi obligé pour un écrivain français. Notre « touriste engagé » pousse le vice jusqu’à approcher la momie de Lénine en son mausolée(toujours l’adolescence)et se recueillir devant le visage cireux du personnage historique. Détail anecdotique pour évoquer l’humour irrésistible de l’auteur : la momie est habillée en Hugo Boss,« quand t’es momie , t’es toujours au dernier cri. » Ailleurs, Rivron retrouve la veine du sémiologue et s’étonne de la manière de franchir les « seuils » en Russie. A travers la symbolique des portes, il perçoit l’insaisissabilité de l’âme russe (un très beau passage du livre). Dans la façon de franchir un seuil, il y a peut-être le secret de la résistance au totalitarisme ajoute-t-il. La russie moderne ressemble hélas à un film d’Eiseinstein d’avant-Octobre. On y boit mal et beaucoup. On y patauge dans un « kaki marronnasse » qui devient la couleur dominante des façades et des âmes. Parfois les cafés sont des tord-boyaux comme celui des buffets de gare, celle de Koumanskaia ou celle d’Iaroslav. On y mange mal et se passe beaucoup de patates chaudes. Les stations de métro suintent l’angoisse. Dans cette Russie post –illusions perdues on accepte encore les pots de vin et il faut toujours recourir à des stratégies d’humiliation pour tirer les vers du nez de concierges rompues à la délation. La corruption plane. Tout Zinoviev vibre entre les lignes faussement désabusées de Rivron (un auteur qu’il aime, a lu et filmé). Et on se laisse volontiers accompagner par ce guide étrange qui nous présente une série de personnages attachants de Ludmila Rochkovane, martyr de la culture russe à Sacha, intermittent du spectacle , « vodkant » plus que que de raison qui poursuit le rêve sans espoir de venir en France, de Milena au prénom kafkaïen ou autres « jolis jeunes gens » comme ce couple de sibériens bobos ! D’autres sont moins glamour tel Gatov, ex-apparatchik aujourd’hui pourvoyeur de subventions aux compagnies théâtrales françaises et qui d’un diktat peut faire lever tous les rideaux. Serge Rivron n’épargne pas non plus le milieu culturel français à Moscou : attachés d’ambassade, « détachés » (de l’éducation nationale) et leur salaires de mafieux russe), artistes français rattachés (hilarant dialogue avec Nilda Fernandez, artiste « mitique »), milieu feutré et faux derche, où l’objectif unique des participants consiste s’assurer les meilleures places aux pince-fesses. L’ épisode drolatique, de la visite du Premier ministre de l’époque (Lionel Jospin) à son ambassade en fournit une illustration digne de Balzac. Très vite cependant, le séjour d’affaires » de Rivron prend l’allure d’un rite d’initiation… « Si l’on n’a pas la chance que le vent d’un Octobre en Russie s’engouffre et ranime en nous jusqu’au plus infime de nos atomes, on reste condamné à ne voir jamais dans l’évidence que la banalité. « Peu à peu, l’auteur se désintéresse des arcanes de la représentation culturelle à l’étranger pour revenir à l’essentiel. Sous des allures de récit de voyage le texte de Rivron développe en filigrane (presque en palimpseste) une formidable métaphore de la condition des auteurs, la galère de l’homme de plume d’aujourdhui, le calvaire de qui vit dans une époque sans style .Derrière la fantaisie du voyageur, c’est bien la liberté de l’écrivain qui se joue. Liberté par exemple de partir en plein hiver, en Russie , en milieu hostile mais de haute littérature pour aider un ami, liberté d’en ramener un texte et une vision d’un monde qui autrement ne pourrait être parlé que par la bouche des maîtres. Liberté et aussi courage : le texte téléchargé gracieusement plus de 5000 fois sur Internet a été publié par souscription.

« Octobre Russe » de Serge Rivron(Editions Pluton, mai 2010)


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