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TV augmentée : l'âge de raison

Publié le 23 août 2010 par Anthony Hamelle

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Alors que Rémy Pfimlin prend les rênes de France Télévisions et, à en croire les bruits de couloir, s'apprête à mettre l'accent sur le développement de la stratégie numérique du groupe en recrutant Bruno Patino, voici un sujet à creuser - déjà abordé ici même au printemps 2009. Après les premières expériences en politique-spectacle (investiture de Barack Obama début 2009), les suivantes en sport-spectacle (commentaire des matchs de Foot en direct) ou les plus récentes en politique (campagne électorale britannique), 2011 marquera certainement l'entrée de la télévision augmentée dans l'âge de raison.

La TV augmentée va profondément modifier la nature du rapport que les consommateurs et citoyens ont à l'écran, passant d'un état passif de spectateur à celui, actif, de co-créateur de l'expérience télévisuelle. Comme pour toutes les industries ayant été confrontées à l'essor du web 2.0 et de ses usages sociaux, l'industrie télévisuelle va devoir apprendre à partager voire, mieux encore, à animer l'espace télévisuel avec ses téléacteurs.

Ce que la TV augmentée n'est pas : la participation des téléspectateurs aux émissions ou leur collaboration avec les journalistes

Pour plus de clarté, écartons ainsi de ce billet ce que la TV augmentée n'est pas, ce qui ne fait que modifier certaines modalités de l'expérience télévisuelle sans en modifier la nature.

A l'image de l'émission Partageons nos idées (BFM TV & Cisco), la possibilité offerte aux internautes d'intervenir par téléphone, webcam, SMS ou courriel dans une émission télévisée laisse les producteurs, journalistes et présentateurs pleinement aux manettes, décidant de manière isolée des sujets à traiter, des angles empruntés et des informations apportées. Il s'agit d'un simili de télévision augmentée, pas davantage.

Le crowdsourcing d'informations (surtout de faits divers, d'accidents et de catastrophes naturelles à en juger par les témoins de BFM TV ou encore iReport de CNN) est une autre variante de ce que la télévision augmentée n'est pas, laissant encore le monopole de la définition de l'expérience télévisuelle aux médias. En revanche, on notera que la possibilité, notamment offerte par CNN, de débattre des sujets d'actualité crowdsourcés implique davantage le téléspectateur et le rend quelque peu actif, d'autant plus qu'il peut échanger avec les producteurs de CNN. Néanmoins, cette activité  de discussion sur Internet reste le plus souvent séparée du visionnage effectif des émissions depuis son canapé. Nous pouvons dire qu'il s'agit ainsi de production augmentée puisque les journalistes disposent d'un vivier élargi d'informations et de témoignages auquel ils n'auraient peut-être pas eu accès (aussi facilement) sans ces outils. Pour autant, le téléspectateur ne sort pas de son état passif devant son écran...

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Relevons enfin ce qui relève non pas d'une forme de convergence entre les médias télévisuels et leurs spectateurs mais simplement de la capacité accrue qu'ont les individus de produire et de diffuser, de manière parfaitement autonome, leurs contenus. Ces derniers se retrouvent régulièrement à l'écran dans des émissions telle les Perles du Net sur Direct8 qui ont d'une certaine manière remplacé les Vidéo Gag et autres séquences purement divertissantes - c'est sans surprise que les contenus à première vue contingents et dérisoires, comme les LOL Cats ou les exploits de Rémi Gaillard, fournissent le gros des contenus de ces émissions. C'est un autre sujet, mais il convient de regarder au-delà de la contingence pour mesurer toute l'importance de ces contenus humoristiques ou dérisoires, comme l'a fait Danah Boyd dans cet excellent billet : Hacking the Attention Economy.

Ce que la TV augmentée est : la création d'une nouvelle dimension par et pour les téléacteurs, sans nécessairement que les journalistes soient impliqués

Ce sont deux facteurs concomitants qui permettent d'ouvrir une nouvelle dimension télévisuelle : la forte croissance de la statusphère et la consommation simultanée de différents médias.

La statusphère est constituée de réseaux sociaux et de plate-formes de micro-conversation qui rendent les conversations plus labiles, plus "temps réel" pour reprendre l'expression consacrée. Ainsi, ce sont plus de 15 millions de Français (plus de 500 millions de personnes dans le monde) qui peuvent échanger des "statuts" - c'est-à-dire de courtes informations sur leur activité du moment (vacances, lectures, boulot, émission regardée) - avec leurs communautés respectives sur Facebook. Ce sont quelques dizaines de milliers de "leaders d'opinion" et autres trendsetters français (plus de 100 millions dans le monde apparemment) qui peuvent échanger de manière encore plus réactive de tels statuts sur Twitter. Ce sont des millions de micro-conversations que les individus lancent chaque jour. Ces micro-conversations, par nature éphémères et rattachées à un événement vécu en direct par leurs locuteurs, constituent un terrain naturel pour accompagner les émissions télévisées. En outre les plate-formes de la statusphère, Facebook et Twitter en tête, facilitent le rattachement des conversations aux émissions de TV, respectivement grâce aux fonctionnalités de streaming et aux hashtags.

Tout ceci resterait cependant théorique si les téléspectateurs n'étaient pas, en même temps qu'ils regardent la télévision, internautes. Étude après étude la tendance à la consommation simultanée des médias, TV et Internet en tête, se précise. L'autorité britannique des médias et des télécommunications, l'Ofcom, a récemment confirmé cette propension en indiquant que la consommation simultanée de plusieurs médias représentait un cinquième du temps total de consommation des médias - taux encore plus élevé chez les moins de 25 ans.

Un troisième phénomène vient renforcer la propension de la télévision à être augmentée : l'intégration au hardware même de cette vocation. Après la TV connectée de Samsung et Yahoo! permettant d'afficher des widgets directement sur l'écran, Google se lance en effet dans l'aventure avec Google TV - et Apple serait serait sur les talons de celui-ci avec son projet d'iTV... N'oublions pas le rôle d'interface d'augmentation que les tablettes, à l'image de l'iPad, vont être amenées à jouer.

La dimension ainsi ajoutée à la télévision comporte deux niveaux. Le premier, directement accessible, est la "socialisation" accrue de l'expérience télévisuelle puisque tout internaute peut discuter de l'émission qu'il regarde avec ses communautés (amis, famille, collègues) sur Facebook ou avec d'autres personnes regardant l'émission (grâce aux fameux hashtags tels #csoj pour Ce soir ou jamais, #avdj pour A vous de juger, #adp pour L'amour est dans le pré ou encore #kohlanta) sur Twitter.

Le second niveau de la nouvelle dimension télévisuelle tient à la nature même des échanges tenus sur Facebook et, plus particulièrement, Twitter - un quart des tweets contiennent des liens. En effet, allant au-delà des simples opinions ou avis, de plus en plus d'internautes agrémentent leurs mises à jour de liens, c'est-à-dire d'informations supplémentaires (articles, billets de blog, fiches Wikipedia, etc.) permettant d'augmenter la perception ou la connaissance des thèmes abordés pendant une émission.

A titre d'exemple revenons sur la très intéressante augmentation de l'émission A vous de juger du 20 mai dernier par le ministère du Travail (disclosure : avec lequel j'ai collaboré dans le cadre de mes activités professionnelles) et le Parti Socialiste à l'occasion d'un débat sur la réforme des retraites. Chaque acteur s'est attaché à enrichir les débats en publiant des liens renvoyant vers des articles détaillés permettant aux téléacteurs (utilisant le hashtag #avdj) de disposer d'arguments précis, chiffrés et substantiels.

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Que l'on soit parti politique, institution ou entreprise la télévision augmentée constitue une opportunité à ne pas manquer. En effet, la télévision reste le média dominant du point de vue du temps passé - près de 4 heures par jour en France et plus largement en Europe. Aussi, rattacher à la télévision l'édifice que l'on a bâti sur le web social (pages Facebook, site web, compte Twitter, etc.), sans négliger bien évidemment les briques faites de user generated content, permet-il de dépasser les approximations parfois imposées par les formats télévisuels et de rentabiliser davantage les efforts entrepris sur Internet. C'est ainsi que réputation et e-réputation peuvent se rejoindre et se renforcer mutuellement, ainsi que l'on peut réduire l'écart de perception existant entre ces différents espaces médiatiques.

Pour les médias, la télévision augmentée permet de contempler des stratégies bien plus efficaces de fidélisation des téléspectateurs en rendant leur expérience plus stimulante. La constitution et le maintien de bases de données de hashtags Twitter, la généralisation des diffusions en direct dans Facebook, la participation en direct des journalistes de la rédaction aux conversations de la statusphère ou, à terme, la personnalisation des services complémentaires (sous forme d'applications mobiles) selon les lieux de consommation (Foursquare, Facebook Places) sont parmi les quelques pistes à suivre. Une telle approche ne manquerait d'ailleurs pas de faire écho à la "promesse" de TF1...


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