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Les îles de Jean Grenier

Par Sylvie

1933

Les Iles

  

Editions "L'imaginaire", Préface d'Albert Camus en 1959

  

Jean Grenier, philosophe français (1898-1971), a été le professeur de philosophie d'Albert Camus à Alger. Relativement méconnu, c'est pourtant ce texte présenté ici qui a incité Camus à écrire (d'où l'admirable préface datant de 1959).

  

Les deux intellectuels proposent pourtant deux philosophies différentes : Camus privilégie l'engagement et l'action alors que Grenier prône la contemplation ; il a d'ailleurs écrit un essai sur l'esprit du Tao.

Cet opus n'est pas une récit de voyage, comme le titre pourrait le laisser entendre. Il s'agit avant tout d'une métaphore de la condition humaine, confrontée très tôt au sentiment du néant, du vide. Mais l'homme est happé par le désir d'absolu pour combler sa soif de désir. Alors il navigue constamment, d'îles en îles, pour combler son désir.

Les îles, ce sont ces instants divins, très rares mais si intenses, qui font que notre désir est comblé et que l'on atteint l'absolu un bref laps de temps. Ces instants peuvent venir tout simplement de la contemplation d'un paysage, d'un rêve éveillé.

On notera un passage très intéressant sur l'Inde, comparée à l'esprit grec rationnel ù l'homme est la mesure de toute chose ; l'hindouisme est le choix du renoncement, du dépouillement pour atteindre directement l'absolu. La mesure de l'homme, l'attrait du monde sensible n'est pas une étape nécessaire.

A ce titre, justement, n'imaginez pas un texte aride, intellectuel. C'est au contraire un texte très poétique (les îles nommées : Pâques, Kuerguelen, Borromées ne sont pas décrites mais s'apparentent à ces instants magiques qu'a vécus le narrateur). Grenier privilégie les anecdotes concrètes et n'hésite pas à parler de son chat Mouloud ou du boucher du coin dans des dialogues savoureux.

Voici quelques extraits significatifs :

"La perfection, je le sais, n'est pas de ce monde, mais dès qu'on entre dans ce monde, dès qu'on accepte d'y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l'oreille : puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ? Alors ce sont les courses, les voyages...Mais quels beaux instants que ceux où le désir est prêt d'être satisfait.

Il n'est pas étrange que l'attrait du vide mêne à une course, et que l'on saute pour ainsi dire à cloche-pied d'une chose à une autre. La peur et l'attrait se mêlent -on avance et on fuit à la fois ; rester sur place est impossible. Cependant, un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé : la contemplation muette d'un paysage suffit pour fermer la bouche au désir. Au vide se substitue immédiatement le plein. Quand je revois ma vie passée il me semble qu'elle n'a été qu'un effort pour arriver à ces instants divins ;...

Fleurs qui flottez sur la mer et qu'on aperçoit au moment où on y pense le moins, algues, cadavres, mouettes endormies, vous que l'on fend de l'étrave, ah, mes îles fortunées ! Surprises du matin, espérances du soir, vous reverrai-je encore quelques fois ? Vous seules qui me délivrez de moi et en qui je puisse me reconnaître. Miroirs sans tain, cieux sans lumière..."


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