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La couleur de la guerre d'Arkady Babtchenko

Publié le 21 janvier 2010 par Kiwibleu By Patricia Ramahandry

Pour continuer à vivre, pour avoir été accro à la guerre, Arkadi Babtchenko nous livre ses deux guerres en Tchéchénie dans un recueil de nouvelles qui claque comme l'horreur et la fascination. C'est cru, violent, apocalyptique, chirurgical. Ou comment un jeune homme, étudiant en droit à la faculté de Moscou, promis à un avenir brillant comme l'argent et les belles voitures, a vu sa vie bouleversée...

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Qui êtes-vous Arkady Babtchenko ?

Seeing_Babchenko_off_2-_Photo_d___AB.jpgEn 1996, Arkady avait 18 ans. Il était étudiant en droit à la faculté de droit de Moscou. Son avenir semblait tout tracé : carrière d'avocat-argent-grosse voiture. Mais non, il est devenu journaliste, écrivain et vétéran de guerre. Quand sa vie a basculé, les Tchéchènes avaient quelques vélléités indépendantistes, Eltsine était au pouvoir, Grachov était son ministre de la Défense et... Arkady avait le bon âge pour être conscrit et enrôlé dans l'armée russe.
Il eut droit à six mois d'entrainement et de bizutage avant qu'on l'envoie rejoindre l'horreur. Là-bas, il devra lutter contre la faim, le froid, la mort des uns, des autres, les attaques ennemies... et aussi les brimades physiques pratiquées au sein de l’Armée russe. Et tant d'autres choses encore.
En 1998, il rentre d'urgence à Moscou. Alors qu’il devait partir combattre à Grozny, son père vient de mourir. Il reprend ses études...
livre_en_anglais.jpgMais un an plus tard, en 1999, alors qu'éclate la deuxième guerre de Tchéchénie, il repart mais cette fois comme volontaire. La Tchéchénie, la guerre ne l'avait pas quitté. Il n'était jamais revenu à sa vie d'avant...
Aujourd'hui, Arkadi à Moscou avec sa femme et son fils. Il est journaliste pour le principal journal d’opposition Novaya Gazeta. il a rejoint l’initiative d’un ancien soldat qui s’est battu en Afghanistan, et qui a créé, en 1998, un site internet intitulé The Art of War. Plus de deux cents anciens soldats des dernières guerres s’expriment sur ce site et au travers d’un magazine, Iskusstvo Voyny (art de la guerre, en russe), grâce à des textes, des poèmes ou des dessins.
Il y a 3 ans, il avait pour collègue Anna Politkovskaya, assassinée le 7 octobre 2006.

Ecrivain de guerre

couv.jpgLire ses treize récits passent par l’horreur et la fascination. C'est cru, violent, apocalyptique, chirurgical. Son écriture témoigne, et tente de réhabiliter les anciens combattants. Lecteurs, Ô lecteurs, nous sommes ses psychothérapeutes.
Jonathan Littell, le romancier des Bienveillantes, ne s'est pas trompé en louant la sécheresse de ces récits qui sont bien plus que des récits, de minutieux comptes rendus de l'Apocalypse, heureusement dépourvus de toute dimension esthétisante. Que dire de plus ? lisez Babtchenko, de toute urgence. Ces nouvelles sont extraordinaires.

Nouvelles de Tchéchénie

Tandis qu' Arkadi Babtchenko nous raconte sa guerre sans esthétisme, Jonathan Littell nous montre la Tchétchénie d'après la « paix », sans optimisme. Il faut dire qu'elle ne tient qu'à quelques filaments : une corruption généralisée, sans limites, un régime de terreur, surement soutenu par Moscou, tant que les indépendantistes ne parlent pas trop fort. Ramzan Kadyrov, le président tchéchène, avec ses cylindrées de luxe et ses costumes Armani voudrait bien nous faire croire que le calme et la prospérité sont revenus en Tchéchénie... mais à quel prix ? Celui de la terreur d'Etat.
Anne Le Huérou,chargée de mission à la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), déplore :

Beaucoup de défenseurs des droits de l'Homme comparent le régime de Kadyrov aux années 1936-1938, lors de la pire période de la terreur stalinienne. Il semble que désormais, le seul choix restant soit de se rallier à Ramzan Kadyrov.


Le Caucase russe connaît un regain de violences depuis plusieurs mois, la rébellion islamiste s'y montrant de plus en plus active. Les attaques ou explosions, notamment celles visant les forces de l'ordre, y sont quasi quotidiennes. Aussi ne peut-on pas se demander si la rébellion est en réaction à la terreur instaurée...
Dans le Le Monde, Piotr Smolar écrivait le 26 novembre 2009 :

L'année 2009 restera dans l'histoire de la Tchétchénie comme celle d'un paradoxe sanglant. Le 16 avril, après une décennie d'existence, l'opération antiterroriste conduite par les forces fédérales russes a été officiellement levée. Mais le semblant de stabilité qui paraissait atteint ressemble à un régime de non-droit et de terreur. C'est ce qui ressort du rapport du commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Thomas Hammarberg, après une visite dans la région, en septembre. Son rapport, publié le 24 novembre, dresse un tableau particulièrement alarmant de la situation.


Dans Le Monde, Marie Jégo écrivait le 18 décembre 2009 :

La guerre au nord du Caucase n'est pas qu'un conflit entre les forces de l'ordre et la guérilla islamiste. La réalité est plus complexe. Sous le tapis, une autre guerre fait rage entre les élites locales pour l'appropriation des flux financiers venus de Moscou. Régions les plus pauvres de la Fédération russe, l'Ingouchie, la Tchétchénie et le Daghestan sont à 90 % dotées par le centre, bien décidé à mettre les moyens pour lutter contre le terrorisme. Avant tout, la guerre dans le Caucase est l'affaire des « siloviki » (néologisme formé sur « sila », la force), ces officiers issus des services de sécurité (le FSB, ex-KGB) réputés proches du premier ministre Vladimir Poutine, qui en est lui-même issu.


Voilà, je n'ai pu m'empêcher de vous donner quelques nouvelles de là-bas... Je vous invite à méditer ce qui s'est passé, se passe et se passera en Tchéchénie à la lumière du remarquable recueil de nouvelles d'Arkadi Babtchenko.


Ecouter ''Le Songe du Soldat'', nouvelle extraite de "La Couleur de la Guerre"/Gallimard 2009

Interview de l'auteur par Agnès Baritou (avant la parution en français de La Couleur de la Guerre)

ArtOfWar: donner la possibilité d’expression aux vétérans des guerres et des conflits armés. Site géré par Arkadi Babtchenko.



Bon dimanche !


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