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Un hymne à la paix (16 fois), de Laurent Grisel (par Florence Trocmé)

Par Florence Trocmé

 
 
Grisel.jpg C’est un livre exigeant, sur un sujet non seulement difficile mais « casse-gueule » que vient de donner Laurent Grisel. Donné de surcroît, autre démarche importante, à la coopérative d’édition publie.net, faisant le pari que désormais une part importante de la littérature se publie là, ce mode d’édition, par l’inventivité et la légèreté de ses structures, par l’attitude engagée de ses animateurs, permettant de contourner certains filtres économiques et politiques trop actifs sans doute dans l’édition classique.  
 
Le livre de Laurent Grisel s’intitule Un Hymne à la Paix (16 fois). Il enlace, tresse, combine quatre voix, celles de l’Homme, de la Femme, du Bourreau et de la Justice, selon une construction très inspirée par la musique. Après l’exposition des voix soli (4 séquences), après les duos (6), voici les trios (4) et les quatuors (2) ; construction musicale  en 16 séquences, autour du thème central, la paix, mais un thème varié par le jeu des voix et par le jeu des « attaques » différentes. Il y a contrepoint, les voix s’enlaçant, se contredisant, tentant de se rejoindre, non pas dans un unisson mortel mais dans une polyphonie vivante, contrastée, chatoyante. Et il y a bien sûr le contre-sujet, dont on pourrait dire qu’en fait il s’agit de la mort, mais dans ses habits de guerre, de torture, d’injustice, d’exclusion, bref la pulsion délétère et entropique qui s’affronte à la pulsion vitale, hymnique.  
 
Le sujet est périlleux, l’approche aussi. Je parlerai même de courage dans le cas de la démarche de Laurent Grisel. Non content de s’affronter à ces thèmes redoutables, il exclut tout lyrisme, tout pathos au profit de ce qu’on pourrait nommer le lieu commun. Avec une sorte de condensation de tout un ensemble de choses sues, lues, entendues, voire même de « clichés », dont la force est d’être extrêmement évocateurs et par leur vertu de clichés précisément de convoquer tout un monde intérieur d’images, de réminiscences de l’Histoire, mais aussi des livres, un carnet d’aïeul, des lettres, des récits ou non-récits des survivants des camps, de Shoah de Lanzmann...La neutralité du cliché le rend porteur de mondes, dans l’ordre du personnel et du collectif. 
 
Autre aspect passionnant de ce livre, l’exploration par la voie de la poésie, de la question de la vérité. A partir d’un schéma au fond assez simple, quatre voix et leurs combinaisons possibles, Laurent Grisel explore à froid, de manière neutre, quatre façons de voir les choses. Créant quatre voix archétypales en quelque sorte, sans craindre là encore le recours au plus évident, au plus commun, mais jouant sur les oppositions, par le travail de la langue, par les allitérations, par un jeu très subtil de redites, de thèmes secondaires.  
On peut suivre par exemple le Bourreau. Aucune complaisance envers le bourreau, la volonté de rapporter sa vérité, de façon distante et non impliquée, ce qui est évidemment extrêmement difficile. Il ne s’agit pas de le justifier mais de rapporter son point de vue, pas de se mettre à sa place mais de rendre compte, de façon neutre si possible, de la place qu’il a occupée. Et l’auteur parvient souvent à un tel niveau de généralisation qu’on a l’impression de se trouver devant un théâtre d’idées, où les personnages seraient des entités à la fois vivantes, incarnées mais aussi ces grandes questions qui nous traversent tous et notamment celle, cruciale, de savoir comment nous agirions en de telles circonstances. Ce livre met en pièces tout manichéisme et toute tentation/tentative de simplification, tout recours à la bonne conscience. 
  
Multiplication en effet des voix antagonistes, des points de vue, pour construire, par diffractions en quelque sorte, une image de vérité qui ne soit ni simpliste, ni grossière, mais vivante. Pas de pathos mais des phrases choc dans leur apparente banalité ; ainsi précisément dans la bouche du bourreau ce « j’exécutais » à double tranchant, c’est bien le cas de le dire, éternel discours du meurtrier, j’ai fait ce qu’on m’a dit de faire. Le bourreau qui dit aussi « leur mort ma vie ». D’autant plus glaçant que sans jugement apparent là encore. Plutôt une sorte de dissection sans recul du cliché, du lieu commun. Et une confrontation de ces lieux communs qui justement ne font pas un terrain d’entente, quoique puisse tenter le quatrième protagoniste, la Justice.  
 
On peut sans doute entendre ici la voix du poète : « tes pouvoirs, sers-t-en pour fouiller, pour faire/se contredire, bafouiller, pour déchiffrer/la dérobade » (15) Ne s’agit-il pas en effet de  « forcer » dérobades, faux-fuyants et mensonges. C’est le rôle difficile de celui qui voudrait faire émerger la vérité et qui tente de « remettre ensemble ce qui a été séparé ». (16). Il faut pour cela, formule très impressionnante, difficile à appréhender dans toutes ses dimensions, répétée plusieurs fois comme un leitmotiv : « lier le style et le sang ». Ce pourrait être l’annonce de ce qu’est le projet de ce livre, à condition de redire qu’il n’y a ici aucun pathos, aucun lyrisme, plutôt quelque chose de clinique, de l’ordre du constat. Dans l’impersonnel apparent, par l’impersonnel, faire surgir mille figures de douleur, par exemple la mère dont le fils a été tué (et surgissent toutes les mères de toutes les places de mai du monde) 
 
« Combien de voix dans votre voix » ? lit-on dans la séquence 9, un duo entre la Femme et la Justice. C’est aussi le mode d'être de ce projet, autour de la voix en creux, en retrait de celui qui écrit et qui est comme le canal, le courant porteur de voix multiples. Comme s’il avait écouté, inlassablement ces différentes voix, ce qui émane d’elles, ce qu’elles nous disent, à tous. Comme s’il s’était fait vecteur, essentiellement, sans modifier, gauchir, adapter ce qui le traversait. 
Travail de poésie éminemment que ce livre, par la construction, par la tentative de transplanter le cliché et de trouver le moyen d’en réactiver la puissance latente, par le travail sur les mots, les reprises, le rythme, la condensation extrême, sans rien de superflu, sans rien de gratuit ni de complaisant. Travail de poésie aussi en ce sens que ce livre est de ceux dont on pourrait dire qu’il est de longue traîne. Il revient à la conscience, souvent de manière inattendue, mais en réalité chacune des fois, innombrables en une seule journée d’aujourd’hui, où les questions de la guerre, de la violence, de l’agression sur autrui s’imposent.  
 
 
On peut aussi lire ici un « journal de lecture », notes prises en lisant Un Hymne à la paix (16 fois) avec en contrepoint, là aussi, quelques réponses de Laurent Grisel à tel ou tel énoncé. On peut lire aussi une autre note de lecture consacrée à ce livre par Antoine Emaz  
 
par Florence Trocmé 
 
Sur le site de Publie.net (on peut feuilleter des pages du livres, en lire des extraits. On peut aussi le télécharger (5,99 €) 


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