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Anthologie permanente : Patrick Beurard-Valdoye

Par Florence Trocmé

Suite et fin de ces deux journées spécialement dédiées à la culture romani. Après le poète rom Rajko Djurić, hier, voici un texte de Patrick Beurard-Valdoye, extrait de son futur livre, Gadjo-migrant, texte qu’il a lu à la rencontre organisée à la BNF, à Paris, vendredi 24 septembre, pour fêter les soixante ans et le numéro 200 de la revue Action Poétique.

 
 
 

amour en cage  
(Premières pages d'un texte à paraître dans la revue L'Étrangère n°26-27, novembre 2010) 
 

la parole volante est proscrite 
 
qu’est prison sans parloir ? 
 
dans ses moments perdus l’Europe est une prison 
 
passe un chiriklo qui tend l’espace et le clôt 
 
en effet les tsiganes volaient des poulets parfois des enfants ils étaient même des voleurs de langue empruntant où ils passaient des mots et sans les rendre allant jusqu’à corrompre leur sens les savants réputés considéraient l’idiome tsigane comme fait d’éléments de bric et de broc volés aux langues pures l’emprunt étant souvent interprété en terme de perte de l’identité linguistique et si l’on avait interdit l’usage de ces mots détournés qu’auraient-ils donc eu à dire sinon à se taire ? aussi les instituteurs faisaient-ils payer une couronne aux garçons surpris parlant le rromani les filles on leur rasait la tête  
quant aux gitanes autant jeteuses de sorts que voleuses d’hommes on se souvenait justement de cette affaire du paysan Janík disparu avec la tsigane sans laisser traces autres qu’un journal intime versifié publié en feuilleton valache dans le morave Lidové Noviny  
le parti agraire prêtait l’oreille aux pétitions paysannes et la loi du 14 juillet combattant la peste tsigane obligeait les nomades et tous mauvestis se livrant à ce mode de vie à se déclarer pour obtenir l’indispensable carnet anthropométrique — la cikánská legitimace — avec empreintes des dix doigts mention de noms et surnoms — mais le prénom rromani que la mère souffle une seule fois à son nourrisson l’administration ne l’aurait jamais — et tout détail hauteur poids visage cheveux barbe yeux front menton nez lèvres dents suivi de dix-neuf pages destinées aux observations particulières (à la rubrique profession de ces illettrés qui n’en avaient pas vraiment le fonctionnaire écrivait tsigane) des panneaux d’interdiction fleurissaient accrochés aux branches des hêtres ou chênes vénérables parce que les tsiganes illettrés savaient tout de même lire dans l’essence et l’écorce — la skuarc des rukka l’écorce qui cache le mystère seule sa partie supérieure le tronc vêtu en effet regardable à l’instar d’un humain — peu à peu on cernait mieux l’idée qu’il fallait sédentariser les juifs noirs les Černí Židé pour les interner un jour 
l’herbe plie sous le vent elle tient encore quand le vent est passé : : te trais 
  
quelques jours après l’application de cette loi deux enfants rroms voleurs de pommes dans un verger furent lelled les journaux moraves en ont fait des tonnes on les emprisonna si bien que le vieux Janáček allegro furioso protesta rédigeant Ils ont déjà trouvé un toit sur la tête en leur honneur écrivant livret et musique de Pour quelques pommes  
 
gerj il y avait de l’orage dans l’air 
 
le morave orage avait été si violent que les detlene étaient réapparus sigo rôdant autour des kumpania le vent avait soufflé la nuit remplie de kamps les âmes des enfants mort-nés s’accrochaient aux brancards aux duris des roulottes chahutées elles hurlaient entre deux éclairs khariben appels shors furieux les plus courageuses des mères bravaient l’effroi du tam et battants de la roulotte tout ouverts face à l’obscur les tsiganes s’époumonaient à crier une kyrielle de prénoms et même parmi eux des noms que personne n’avait jusqu’alors entendus des crénoms à tue-tête des vorbas redoutables car inconnus pour que les petites âmes s’évadent de leur ekel recouvrent l’amour d’une mère or elles hurlaient or hurlaient les cris du ventre surpassaient ceux du vent jusqu’à ce que l’orage noir s’apaisât que les tempéries fassent fuir les detlene respimés dans le n’ikay du nulle part alors les mères s’effondraient aphones en pleurs et fiévreuses tellement soulagées cependant d’avoir retrouvé leurs enfants sképimés [. . . ] 
 
Patrick Beurard Valdoye (©Patrick Beurard-Valdoye) 
Patrick Beurard-Valdoye dans Poezibao :  
bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2 (Le Narré…), Le Narré des îles Schwitters (parution), Le Narré des îles Schwitters, (fiche de lecture), entretiens infinis (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7), extrait 3,  revue Il particolare, le Messager d’Aphrodite (par I.B. Howald) 
 
 
 
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