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Notes de lecture – Albert Londres

Publié le 28 septembre 2010 par Ruminances

Notes de lecture – Albert Londres

Une librairie c’est comme le Net : on s’y rend pour se procurer un ouvrage, on repart avec d’autres, parce que celui que nous cherchions n’est pas là, où parce que la découverte de nouveaux vous pousse vers d’autres horizons.

Cela fut le cas récemment. Allant chercher un Henri Calet que Didier Goux m’avait recommandé et qui tardait à franchir la barrière bureaucratique des expéditions, je découvrais dans la collection Arléa, diffusion Seuil, une série de petits bouquins fort bien présentés de monsieur Albert Londres. Ceux-ci représentant une partie de l’œuvre complète publiée par cette même collection en 2008.

Mon colis sous les bras, je le déposais sur une pile à laquelle sont venus s’ajouter depuis d’autres ouvrages sur lesquels je n’ai pas eu le temps d’y revenir. C’est en faisant du rangement que Londres est sorti de la brume où il se trouvait. Depuis, j’ai tout avalé et vais me procurer le reste de l’œuvre.

Homme de santé fragile, mais à l’énergie farouche, Albert Londres est né à Vichy en 1884 et mort dans l’incendie d’un bateau qui le ramenait de Chine en 1932, à l’âge de 48 ans. Entre ces deux dates, il s’est forgé un caractère et donné au journalisme ses lettres de noblesse.

De voyage en voyage, Albert Londres a dessiné les contours d’une géographie mentale avec la curiosité pour viatique et la justice pour obsession. De reportage en reportage, il a façonné les chemins de la découverte, jeté des ponts d’une rive à l’autre pour que, dans sa diversité, l’homme découvre ce qui l’unit ou le sépare de son semblable, en bien ou en mal.

Forçats de la route
Dans ce reportage de 1924, c’est le Tour de France cycliste qu’il met en lumière. Le moment est héroïque et le journaliste, tel un conteur halluciné, nous donne de l’exploit, de la souffrance et des drames qui l’émaillent une photographie que le Musée de la littérature sportive affiche avec fierté comme référence. En passant, villes, villages et habitants sont décrits d’un trait génial. A un cycliste au ravitaillement, un monsieur plein de bonnes intentions : « Vous avez le temps, trois minutes… » Le cycliste : « Non, monsieur le notaire, ce n’est pas que je sois pressé, mais mon masseur m’attend à deux cents kilomètres d’ici pour me remettre le coeur en place, alors, vous comprenez… » La réplique est de Jean Alavoine.

Dans la Russie des Soviets
Albert Londres est le premier journaliste occidental à se rendre, en 1920, au prix d’un voyage kafkaïen, au coeur de la République des soviets, à Petrograd, aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Sans fioritures, il nous rapporte ce qu’il voit, ce qu’il entend. Il nous donne à sentir – déjà ! – la mesure de sa terreur devant le spectacle qu’il découvre. L’homme tel qu’il sera tant que durera ce « paradis » pour lequel ont bandé des légions d’imbéciles manipulés : un chien. Prémonitoire, Albert Londres écrit ceci à propos du bolchévisme : « l’acte fondamental de leur doctrine est l’antiparlementarisme… » Un peu plus loin, il chasse le clou avant bouchage de la trace : « le bolchévisme n’est pas l’anarchie, c’est la monarchie, la monarchie absolue, seulement le monarque, au lieu de s’appeler Louis XIV ou Nicolas II, se nomme Prolétariat 1er. »

L’Homme qui s’évada
Magnifique récit sur la vie d’Eugène Dieudonné, jeune ébéniste, militant anarchiste, homme de bien, condamné comme complice de la bande à Bonnot. Alors qu’il n’a rien à voir dans l’affaire, la justice française, jamais avare d’une injustice, l’expédie aux îles du Salut. De son arrivée à son évasion tout est raconté au fil du rasoir. Un livre qui se lit comme un roman et se crache comme on crache sa haine à la face d’une justice de classe. Des hommes qui ne sont plus des hommes, tant les conditions de vie – si on peut appeler cela ainsi – sont hideuses, ne tenant au fil de l’humanité que par un effort surhumain.

Albert Londres ramènera Dieudonné en France en 1927, avec, disons-le, le concours actif de la justice brésilienne. Comme toujours, la France fut dernière à innocenter l’innocent !

Terre d’ébène
De loin le plus dense de ces quatre reportages. Embarqué pour un périple de quatre mois qui le conduira au Sénégal, Niger, Haute-Volta (Burkina-Faso), Côte d’Ivoire, c’est un Albert Londres révolté qui se dresse sur le chemin du colonialisme. Sans concession, le ton cassant, avec objectivité et colère, il dénonce, fustige et condamne une politique d’où la France et sa grandeur ne sortent point grandies. Encore une fois, le reporter, fera honneur à sa devise : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »

PS. Clin d’œil à notre ami Gérard Lambert, libraire à Saint-Nazaire. 16 ans déjà ! De même pour l’ami Rémi (c’était hier) : à peine pubère et déjà barbu !

Collection Arléa -- diffusion Seuil -  prix du volume entre 7 et 8€


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