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Les Francophonies en Limousin – Chronique n°3

Par Sumba

« Amnesia » : une sombre rêverie contre l’oubli

Voici le choc, celui qu’on attendait, celui qu’on attend toujours en allant au théâtre, et qui est si rarement au rendez-vous. « Amnesia », la dernière création de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, présentée pour la première fois en France à l’occasion des Francophonies en Limousin, est un véritable coup de poing, tant politique qu’esthétique. Il y est question d’oubli, mais parler de la défaillance de mémoire est aussi une façon de s’en prémunir.

Les Francophonies en Limousin – Chronique n°3

"Amnesia" par Mohamed Frini

Drôle de silence au Théâtre de l’Union. Perturbant. Ici et là, dans les gradins, des chuchotements se font entendre, qui paraissent déplacés à ceux qui ont compris le pourquoi du mutisme soudain de la salle. « Qu’est-ce qu’ils ont à tous se taire ? Le spectacle n’a pas commencé… » Mais qu’est-ce qu’au juste qu’un « spectacle » ? Les meilleurs ne sont-ils pas ceux qui remettent en question cette notion pour le moins abstraite ? Cette réflexion nous traverse au souvenir des acteurs qui, l’air aguicheur, voire provocant, descendent lentement les escaliers qui mènent vers la scène. Sans dire un mot. La seule force de leurs regards nous pétrifie. Ils semblent nous signifier que le spectacle, c’est peut-être bien nous, nous en train d’attendre que la pièce pour laquelle nous avons réservé commence…

Cette entrée en matière nous place d’emblée dans un état de concentration intense, et nous voilà comme suspendus à une révélation que nous devinons imminente. Mais les mots ne viennent pas. Une fois tous sur scène, les comédiens s’assoient et font mine de s’endormir, adoptant des positions plus invraisemblables les unes que les autres. Ceci n’est pas un simple prologue : le jeu des dix acteurs sera tout au long de la pièce marqué par le même mystère, celui d’automates lancés malgré eux dans un monde absurde. Leurs gestes sont précis, souvent répétitifs, semblables à des tics. Une chorégraphie naît alors de l’agencement des mouvements propres à chaque personnage et des déplacements, que l’on devine millimétrés. Évoluant dans un espace totalement nu, ils créent à eux seuls une atmosphère onirique, burlesque, et chargée d’une menace latente. Soudain des salves retentissent, et l’intrigue se met en place, comme débute un cauchemar sordide.

Mais ce mauvais rêve a des parentés avec la réalité, qui pourraient bien ne pas être fortuites. Dans une « république bananière », le ministre nommé Yahia Yaich est victime d’un incendie qui rappelle celui de la bibliothèque de l’institut des Belles Lettres arabes à Tunis. C’était le 5 janvier 2010. En faisant d’un incendie le point de départ de leur pièce, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar semblent faire écho à cet incident, et en orienter l’interprétation du côté de l’acte criminel. Enfermé dans sa bibliothèque après avoir été limogé, le pauvre Yahia Yaich échappe de peu à la mort, mais sombre dans un état comateux dès lors qu’il est enfermé de force dans un asile psychiatrique. Autour de lui, des individus à l’identité trouble se pressent, qui ont toujours l’air de mener double jeu. Parmi eux, il y a une journaliste qui se déguise en infirmière, un avocat au parti pris on ne peut plus opaque, et aussi des hommes d’affaires versatiles…

Malgré l’onirisme ambiant, on ne peut s’y tromper : un pays réel se profile, qui partage bien des points communs avec la Tunisie. La langue parlée par les comédiens, un tunisois émaillé de français, confirme cette intuition. Le flou, l’entre-deux que restituent à la perfection la mise en scène et le jeu des acteurs, agit alors comme une subtile métaphore du régime politique tunisien, qui cache son autoritarisme derrière un doux visage démocratique. Et ce ministre, qui résiste de toutes ses forces au lavage de cerveau que des puissances invisibles veulent lui faire subir, incarne l’espoir de la Tunisie, une force vive qui parvient encore à tenir debout. En échappant à l’amnésie et à la torpeur, celle qui paralyse les personnages au début de la pièce et qui continue ensuite de les engluer dans une attitude étrange, le ministre est un appel à la lucidité. Et à la résistance.

Résister, c’est bien là l’impératif que nous retenons à l’issue de cette pièce, même nous qui sommes confortablement installés au théâtre, et qui iront ensuite profiter de l’ambiance conviviale du Zèbre, lieu de rencontre des Francophonies… 

Amnesia de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi

Scénario, dramaturgie et texte : Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi
Avec : Jalila Baccar, Fatma Ben Saîdane, Sabah Bouzouita, Ramzi Azaiez, Moez M’rabet, Lobna M’lika, Basma El Euchi, Karism El Ke; Riah El Hamdi, Khaled Bouzid, Mohammed Ali Kalaî
Scénographie : Kaïs RostomMusique : Gérard Hourbette
Lumières : Fadhel Jaïbi
Costumes : Anissa B’diri
Théâtre de l’Union • 20 rue des Coopérateurs • 87000 Limoges
dimanche 26 et lundi 27 septembre à 20 h 30
17 € | 9 €

Article publié sur le site Les Trois Coups. www.lestroiscoups.com


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