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La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Par Wellreadkid

la-carte-et-le-territoire-michel-houellebecq.png "La carte et le territoire" est de ces romans qui fait couler beaucoup d'encre, dont on parlait des mois avant sa sortie et qui se présentait comme un monument de la rentrée littéraire 2010, comme le possible lauréat du prestigieux prix Goncourt. Le prix Goncourt, Houellebecq était déjà pressenti pour l'avoir, en 2005, avec "La possibilité d'une île". Auteur controversé, chacun de ses nouveaux livres attire l'attention des critiques et des médias. Cette année, il est au programme d'un cours de littérature de l'université Paris 7, en tant que représentant de la littérature française contemporaine.

 Mais de quoi peut bien parler "La carte et le territoire", ce roman au titre plutôt énigmatique qui s'explique par une citation tirée du récit? Question difficile ! A première vue, on vous dira que ce roman parle de Jed Martin, artiste peintre et photographe, qui rencontre le succès grâce à ces deux arts. On vous dira que Jed se caractérise par un profond problème affectif probablement dû au suicide de sa mère quand il avait sept ans, qu'il a laissé partir deux femmes très importantes pour lui, et qu'il voit son père s'enfoncer dans la morosité et la sénilité à l'occasion de leurs repas de Noël.  On peut également dire que ce roman parle de Houellebecq. En effet, le lecteur a la surprise de voir débarquer l'auteur lui-même dans la trame narrative : d'abord sollicité par Jed pour son exposition, puis modèle d'une des oeuvres de Jed, il est, dans la troisième partie, la victime d'un meurtrier sanglant.

  Si les deux premières parties sont cohérentes, le lecteur est surpris de découvrir qu'à l'ouverture de cette fameuse troisième partie, il met les pieds en plein dans une enquête policière. Il a l'impression d'ouvrir la porte sur un autre roman. Difficile de classer ce livre : peut-on dire que c'est un roman policier parce qu'en effet, il en a toutes les caractéristiques à la fin? L'enquête arrive de manière quelque peu impromptue, comme si l'auteur avait brutalement changé d'avis et obéit à un caprice en songeant que tiens, un meurtre, ça ferait bien. Évidemment, le lecteur averti aura remarqué les indices semés par l'auteur. Ou pas.

  L'originalité de ce livre tient essentiellement à la présence de l'auteur comme personnage : outre le fait que l'on peut penser à Jed lui-même comme à un alter-ego de l'auteur, il est très clairement nommé et mis en scène. Présenté comme un ivrogne dépressif, une sorte de rustre qui a eu le bonheur d'être finalement bon écrivain, Houellebecq, d'anecdotique au début, devient pleinement un des personnages principaux. Le lecteur pénètre dans un univers qui lui était inconnu : la demeure, au sens propre de l'auteur. Il découvre ses lectures, son peu de goût pour le jardinage. Auto-dérision ou pique à l'envers des médias pour qui Houellebecq est toujours l'occasion d'évoquer un nouveau scandale, l'on ne sait vraiment. Toujours est-il que l'on peut comprendre cet essai comme une manière de signifier que l'auteur est toujours présent dans son récit, qu'on ne peut lire un livre détaché de son auteur : l'écriture est un processus intime, on y met forcément quelque chose de soi. Quant à son propre assassinat à travers les mots? Serait-ce une autre manière de choquer? Est-ce une manière de s'auto-massacrer avant que les critiques ne le fassent? Cette mise en abîme plutôt violente n'est probablement quelque chose que tous les auteurs pourraient se permettre.

  Et justement, Houellebecq s'en permet, des choses ! Avec une légère anticipation, il nous dépeint des personnages réels, pas souvent à leur avantage : Beigbeder apparait presque jaloux de Houellebecq, l'ancien président de TF1 est décrit comme un ivrogne, Julien Lepers passe pour un idiot...Houellebecq annonce même le coming-out de Jean-Pierre Pernaut. On sourit, évidemment. Mais au-delà des "people" français de 2010, Houellebecq décrit une France en pleine mutation et nous prévoit, pour les décennies à venir, un élan vers la campagne, un engouement pour les régions, une passion pour le terroir. Un retour à la nature en somme.

  Et cela se lit-il bien? Eh bien, oui ! Car Jed, bien que solitaire et finalement assez peu marqué, est relativement attachant. Ou peut-être parce que plusieurs visions de l'art son développées. Peut-être que ça tient au style de l'auteur. Là encore, il est difficile de trancher, c'est un tout. En tout cas, "La carte et le territoire" est fortement pressenti pour le Goncourt, dont la remise des prix se tiendra début novembre et, de toute évidence, il a effectivement toutes ses chances (et obtiendra sinon sûrement le prix Renaudot).


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