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Larry Clark (censuré par la Ville de Paris) m’a-t-il choqué ?

Publié le 07 octobre 2010 par Marc Lenot

Larry Clark veut que son travail sur les adolescents, de Tulsa ou de L.A., soit un miroir, un lieu où les teenagers puissent se reconnaître, entre document et fiction, entre vécu et construit. Lui-même, nostalgique d’être passé à côté de sa propre adolescence, semble n’avoir pu faire ce portrait de manière forte qu’une 2_billy_man.1286467687.jpgfois adulte, avec une certaine distance vis-à-vis non de ses sujets, mais de lui-même. Le sujet essentiel de ses photos, c’est, dit-il, “moi cherchant à redevenir un adolescent, pour donner corps à cette période, dont j’ai le sentiment d’avoir été privé.” Et ses photographies, toutes ses photographies ou presque, sont étonnantes de simplicité, de confiance, d’intimité entre cet homme mûr, père de famille, bien établi, solide, et ces ados incertains, paumés, sur le fil du rasoir. C’est tout sauf du voyeurisme, tout sauf de l’exhibitionnisme, tout sauf de la pornographie de la part du photographe. Regardez Billy Mann (1963) au volant de sa voiture, de son pick-up sans doute, cheveux rebelles, regard intense, torse nu; le soleil joue sur son bras, le temps est suspendu, la beauté intérieure inquiète du jeune homme éclate.

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Beaucoup de ces photographies sont posées, face au photographe, dans des attitudes à la fois narcissiques, gentiment provocatrices et aussi pleines d’une gêne sublimée, d’un malaise. Lonnie (Tulsa, 1963) le solitaire, pose dans un intérieur banal, papier peint et étagères vides dans une posture déhanchée, peu naturelle, mettant en valeur son corps, mains sur les hanches, poils pubiens s’échappant du pantalon; un petit tatouage étoilé sur son torse et sa mèche crantée sont ses deux seules singularités, mais c’est Narcisse en personne que nous avons devant nous, avec son mal de vivre et ses inquiétudes, sa fierté et ses failles. Même en n’allant pas jusqu’aux scènes de drogue, de violence et de sexe, quiconque a, comme moi, élevé des adolescents, avec plus ou moins de bonheur*, entre en résonance avec ces photographies-ci.

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Souvent, le narcissisme se double d’un jeu de miroir. Parfois la pose est plus assumée, plus théâtrale. Acid Lower East Side (à NY, je présume) est plus dure, plus tragique. Si le pavé brillant de la ville sous les halos des réverbères s’inscrit dans l’histoire de la photographie, le personnage au premier plan ressort plus du cinéma fantastique, avec son visage grimé, son air hagard, son regard fixe (acid ?) vers le photographe; les franges blanches de son poncho accrochent la lumière.

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Quand Larry Clark passe à la couleur, plutôt en grands formats, ses photographies s’aèrent, respirent, deviennent plus amples. Ce sourire de Tiffany Limos face au skater Jonathan Velasquez, héros de la dernière série de Clark (2003) est lumineux et éblouissant, pudique et amoureux. Qui n’a pas vibré, adolescent, devant un tel sourire plein de promesses ?

Attendez, c’est bien de l’exposition Larry Clark au MAMVP (jusqu’au 2 janvier), de l’exposition interdite aux moins de dix-huit ans par la Mairie de Paris que vous nous parlez là ? De cette exposition scandaleuse, pornographique, pleine de scènes de sexe que nos édiles bien-aimés ont censurée pour protéger la jeunesse de ses méfaits ? Eh oui, il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans cette exposition : pas mal de corps nus, un ou deux pénis en érection, une vulve en gros plan acrobatique, quelques masturbations, deux ou trois scènes de pénétration photographiées de loin, corps emmêlés, sexes invisibles, rien de plus que ce qu’on peut voir partout en deux clics. Ah oui, j’oubliais, un insolent qui montre ses fesses aux passants. Pas mal de scènes de drogue aussi, assez dures parfois, ce sont elles qui m’ont le plus ébranlé, mais ça m’est sans doute particulier; deux ou trois femmes battues; une série sur la strangulation simulée; et beaucoup de jeux avec des pistolets. En niant la dimension poétique de ce travail, en le considérant d’un point de vue légal comme de la pornographie, Bertrand Delanoë et Christophe Girard, son adjoint à la culture, ont fait preuve d’une frilosité puritaine et peureuse qui laisse pantois. Comme le rappelle un tract de l’Observatoire de la Liberté de Création diffusé à l’entrée, la loi pénale qu’ils ont utilisée comme prétexte a été transformée de ce fait par eux en loi de censure préalable. Ce sont eux qui ont désigné le travail de Larry Clark comme pornographique, en refusant de prendre le moindre risque, en ne faisant preuve d’aucun courage. Puisqu’ils citent le précédent de l’exposition ‘Présumés Innocents’ à Bordeaux, il faut rappeler que, à ce jour, aucune procédure (même si elle fut pénible et longue) contre des oeuvres d’art fondée sur ces articles (lois de 1994 et 2007) n’a abouti à une condamnation. Les juges seraient-ils de meilleurs défenseurs des libertés que nos élus (qui, certes, ont beau jeu de renvoyer à Stéphanie Moisdon, inculpée à Bordeaux, la censure qu’elle -même exerça envers David Hamilton à Lyon) ? Et rappelons quand même que le maire Alain Juppé n’interdit pas l’exposition de Bordeaux, malgré la pression des associations intégristes. En somme, du tandem Delanoë-Girard, il restera, sur le plan culturel, le fiasco du 104 et la censure de Larry Clark…Cherchons plutôt le courage du côté du privé, et non pas de ces élus timorés.

Comme le catalogue est édité à Londres, et non pas par Paris-Musées, en réponse à ma question sur ce point, Christophe Girard répondit que Paris-Musées était une société de droit privé, libre de ses actions et que la Ville de Paris n’avait rien à voir là-dedans…Quelle hypocrisie !

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Ah, au fait, la seule chose qui m’ait choqué dans l’exposition Larry Clark, c’est la quasi absence d’Africains-Américains dans ses photographies : tous les personnages de ces séries anciennes sont blancs; parmi les séries plus récentes on voit des chicanos, un Indien-Américain, une Asiatique. Les seuls Noirs qui apparaissent (à l’exception d’un des ados de punkPicasso), sont cireur de chaussures, jazzmen (sur une photo de journal) ou terroriste brandissant une mitraillette (également sur une coupure de journal, juxtaposée à un portrait de JFK). C’est une Amérique blanche que Larry Clark nous montre ici. Je m’en serais volontiers entretenu avec lui s’il avait pu échapper à la horde de cameramen et de preneurs de son qui le cernaient ce matin. 

* Je ne sais si c’est le cas des deux censeurs de l’Hôtel de Ville; peut-être ceci expliquerait-il un peu leur insensibilité à l’adolescence. Dans le dossier spécial de Libération de ce jour (couverture, plus trois pages; bravo !), Larry Clark déclare : “J’ai tendance à considérer que c’est leur problème avec l’adolescence qui s’exprime par ces accusations.” J’ai écrit que j’aurais emmené mes trois enfants sans aucun problème voir cette exposition à l’âge de 14/17 ans; ayant vu l’exposition, j’en suis encore plus convaincu. J’aurais même ressenti comme un manque le fait de ne pas pouvoir la leur faire visiter.

Mon billet précédent sur Larry Clark a été lu, au moment où je mets ce billet en ligne, 37 732 fois.

Photos courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London. Photos 5, 6 et 7 de l’auteur. Photos 2, 3 et 4 courtoisie du MAMVP.


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