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« Bibi » de Victor-Lévy Beaulieu chez Grasset (critique)

Par Sumba

« Bibi » ou les Mémoires d’un mythomane virtuose

Un étrange objet littéraire a fait incursion dans le paysage de l’édition française : place à Bibi, de Victor-Lévy Beaulieu ! En le considérant, on peut se demander quel miracle a bien pu faire passer des Editions des Trois Pistoles à Grasset un pavé de 600 pages, qui plus est d’un auteur québécois presque inconnu en France… Lecteurs avertis, un indice à peine perceptible pourra vous aiguiller : les parenthèses qui entourent le sous-titre « mémoires » mettent la puce à l’oreille. Et celle-ci nous dit qu’attention, ce qui suit a des chances de ne pas être un récit autobiographique très conventionnel…

« Bibi » de Victor-Lévy Beaulieu chez Grasset (critique)

Nul besoin de s’aventurer très loin dans le roman pour voir cette hypothèse se confirmer : dès les premières lignes, se dessine un personnage singulier, une espèce de misanthrope ivrogne perdu aux confins de l’Afrique pour une raison obscure. Sous forme de paragraphes plus ou moins longs, plus ou moins enragés et cyniques, ce charmant narrateur nous fait entrer dans les méandres retors de sa conscience, par une première personne qui n’a de cesse que d’affirmer la supériorité de son jugement.

Cet individu qui ne croit pas en grand chose à part en lui-même, c’est Abel Beauchemin, surnommé Bibi. Québécois de souche, il est originaire des Trois Pistoles et fier de l’être. Soi-disant partisan de l’Indépendance du Québec, il cultive un goût immodéré pour les causes perdues, seules à pouvoir alimenter chez lui un désespoir aussi tenace que la poliomyélite qui le ronge depuis l’enfance. Pourtant, ce ne sont pas les qualités qui manquent à celui qui se présente comme un anti-héros pitoyable, égoïste et plein de préjugés. Les mots lui viennent sans qu’il ait besoin de les invoquer, à part peut-être en buvant « tusuite un grand verre de whisky », et ils s’assemblent en des phrases que l’on devine aussi prodigieuses que celles qui forment le roman que nous parcourons avec avidité.

Est-ce à dire que le narrateur, cet individu à priori bien peu sympathique, serait aussi l’auteur du roman ? Rien n’est moins sûr : si Victor-Lévy Beaulieu, sexagénaire hardi au look gentiment provocateur, présente quelques similitudes avec le Bibi du roman, on doute que la moitié des propos tenus dans le livre aient une origine autobiographique. A moins qu’il ne s’agisse des mémoires des fantasmes et des affabulations de l’auteur, en quel cas les situations improbables qui ponctuent le récit seraient un savant mélange de réalité et de fiction. Mais qu’importe, au fond, le degré de liberté pris avec les faits réels. La fabuleuse galerie de personnages névrosés et obscènes qui nous est présentée relève d’un art très maîtrisé du portrait, qui laisse toujours planer un doute quant à leur véritable nature.

« Bibi » de Victor-Lévy Beaulieu chez Grasset (critique)

Victor-Lévy Beaulieu

Si bien que l’intrigue finit par ne plus apparaître que comme un prétexte, certes captivant, au déploiement du langage. La quête menée par le protagoniste qui, après le Laos, la Grande-Bretagne, l’Egypte et l’Ile de Pacques, le mène au Gabon puis en Éthiopie, n’est d’ailleurs motivée par aucun but précis. Seuls des rancards donnés par Judith, nymphomane torturée perdue de vue depuis vingt ans, semblent motiver ce parcours. Preuve probable du désœuvrement de Bibi, d’autant plus que la Judith dont il ne se rappelle plus que les yeux violets, n’est jamais au rendez-vous. Jusqu’à la fin, on se demande si elle n’est pas qu’une chimère accompagnant le vieil alcoolique dans son exploration du surréalisme et de l’absurde. Car ce dernier, par l’écriture, dialogue beaucoup avec Kafka et Artaud, dont les séjours respectifs au sanatorium de Zuraü et à la prison de Rodez le fascinent.

Mais la citation, bien que très fréquente, ne fait que se greffer à une écriture très singulière, sans ponctuation ni majuscules, à la syntaxe fantaisiste et au lexique souvent baroque. Est-ce une langue d’enfance, de solitude ou de folie ? Un peu de tout cela, peut-être. La langue de Victor-Lévy Beaulieu a été pétrie par toute une vie d’écriture, d’influences diverses que l’on retrouve à travers les nombreux québécismes et les références littéraires qui jalonnent le roman. Tout l’humour et le grotesque déployés ne servent alors qu’à poser la question, au combien douloureuse, de l’utilité de l’écriture dans un univers gagné par l’absurde. Autant dire que, vu l’état avancé de dépravation des personnages de Victor-Lévy Beaulieu, les chances pour que les livres nous « délivrent de nos idées reçues, de l’exotisme dont elles sont parées, et nous rapprochent le plus possible de la vérité » nous paraissent bien maigres…

Bibi, Victor-Lévy Beaulieu, Grasset, septembre 2010, 23 €


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