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Quelque chose de grand et inattendu qui ne se produit pas

Publié le 23 juin 2008 par Menear
En attendant l'heure de mon premier (et avant-dernier) cours de la journée, je lis ce passage – je me suis fait facilement à l'aridité juste de l'écriture de Bauchau – je tombe sur cette phrase qui sert de titre à mon billet et je me dis que j'ai trouvé mon extrait-à-citer. Pourtant cette phrase est simple, presque banale. Modeste. Je ne m'explique pas son impact.
Quelques jours plus tard, on fête chez Narsès le solstice d'été. Il y a beaucoup de membres du clan, venus de Grèce ou d'au-delà de la mer, mêlés à des voisins et à des malades de Diotime.
Quand le soir approche, Antigone vent annoncer à Œdipe que Narsès l'invite à la fête du Solstice et veut le recevoir comme un hôte d'honneur. Œdipe semble d'abord ne pas comprendre. Il fait deux fois non de la tête, puis sans protester davantage se lève et suit Antigone.
Quand il entre dans la lumière du feu et des torches, Narsès, Diotime et tous les convives se lèvent. Clios est frappé par la souffrance et la majesté de son visage. A la fin du repas, chacun attend quelque chose de grand et d'inattendu qui ne se produit pas. Diotime se penche vers Œdipe : « Nous n'avons plus d'aède, veux-tu chanter pour nous ce soir ? » A la grande surprise d'Antigone, il accepte et se lève. Diotime le conduit devant le feu et le fait monter sur une large meule de pierre d'où il domine un peu l'assemblée. Diotime s'assied sur la meule et Antigone se pose, angoissée, à côté d'elle.
Œdipe tourne d'abord sur place, avec les mouvements lourds dont, le soir, il accompagne les danses de Clios. Il tente, avec un effort énorme, de chanter. Il ne sort de ses lèvres que des sons confus, un râle sans rythme et sans paroles. Antigone a le sentiment de le voir se noyer très lentement. Diotime se lève, elle fait face à Œdipe et lui dit : « Souviens-toi que tu es un Clairchantant. » Il cesse de s'efforcer, il vide ses poumons, il les emplit d'air et un son, celui que l'on attendait et que pourtant on n'avait jamais entendu, s'élève et plane dans l'air du soir. La voix d'Oedipe atteint le corps qu'elle émeut, elle soulève l'esprit qui exulte en pressentant ce qu'elle lui signifie. Lorsqu'elle descend vers le coeur, on découvre qu'elle est l'inspiration, l'exploration des mystères, des trésors encore dormants dans la mémoire.
La voix d'Œdipe n'était pas, comme on le croyait, faite pour commander ou deviner des énigmes. Avec surprise, avec bonheur, Antigone et tous ceux qui l'écoutent s'aperçoivent qu'elle était depuis toujours prédestinée au chant.
Quand Œdipe s'arrête, l'assemblée reprend son souffle. Les voix s'élèvent, les coupes circulent et Diotime en se penchant vers Antigone lui dit : « Nous avons trouvé notre aède. »
Henry Bauchau, Œdipe sur la route, Babel, P.186-187.

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