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Reliefs sous la mine

Publié le 14 avril 2008 par Menear
Entamer le temps des relectures, c'est toujours le plus démoralisant, le plus pénible, le plus agaçant. Dans cet ordre ou dans un autre. Parce que c'est à ce moment là qu'on se rend compte (je dis « on » comme je pourrais dire « je », simplement je me distancie volontairement pour atténuer la chiantise de la chose, si tant est que ça veuille dire quoi que ce soit) que ce n'est pas bon, que c'est à refaire encore et, pire, que ce n'est que le début, que ça restera « à refaire » encore longtemps, longtemps, longtemps... On commence donc les relectures du manuscrit de « Coup de tête » qui traîne sur mon bureau depuis six mois ou presque. Je commence.
J'ai l'amère impression de corriger une copie qui ne décolle pas. Sur soixante pages relues et corrigées jusque-là, je sauve peut-être un passage de quinze pages qui me plaît, qui ne bougera pas beaucoup. Peut-être dix pages à revoir en intégralité. Le reste à refaire, c'est à dire qu'on garde la base mais qu'on la réécrit parce que ce n'est pas assez bon en l'état. En l'état. Quinze pages sur soixante de convenable, ce n'est pas beaucoup.
Dans les marges, dans les blancs, les espaces, les interlignes (quand il y en a) et même parfois par dessus le texte raturé, j'écris :
MD
TMD
Nul
Non
Bof
Bizarre
Moche
Inutile
Mal foutu
A refaire
A revoir
A reformuler
A oublier
A amputer
A se flinguer
Incohérence
Impression d'incohérence
Impression incohérente
Nul nul nul
Moche moche moche
Certainement pas
Vraiment ?
Ah bon ?
C'est censé vouloir dire quoi au juste ?
Putain non mais je rêve
Bordel non mais c'est pas possible d'être aussi
, etc.
Lorsque je barre des paragraphes (voire des pages) entiers, je sens onduler sous la mine de mon crayon les reliefs qu'ont imprimé les caractères sur la feuille vierge. Je ne pensais pas qu'il y en aurait. Ce qui fait qu'à chaque nouvelle ligne tracée de long en large sur la page, je ressens physiquement contre mes doigts ce texte que j'étouffe et je censure.
Mais le problème va bien au-delà des mots. Ce n'est pas un problème de pure formulation. Ça va chercher plus loin. Maintenant deux ans que je suis (par intermittence, certes, mais deux ans tout de même) sur ce projet de roman. Et en deux ans, trois versions différentes au moins et tant d'autres version intermédiaires pour les relier les unes entre elles. Et en deux ans, j'ai toujours sauté du coq à l'âne, j'ai toujours embrayé vers d'autres petites choses parallèles (rarement finies, soit dit en passant). Et toujours je suis revenu vers « Coup de tête ». Sauf qu'entre temps, ma vision des choses avait changé, j'y avais vu d'autres éléments, d'autres profondeurs, d'autres scènes, d'autres personnages. Et à chaque fois, s'y atteler à nouveau, rechanger tout ou presque à nouveau. Ce qui fait qu'en réalité, je passe mon temps à réécrire le même premier jet, différent pourtant, mais identique dans ses lacunes et imperfections. Deux ans après, je suis toujours scotché au mêmes problèmes. Mes personnages sont aussi peu calibrés qu'au début, je n'ai pas de plan, mon narrateur est trop ambivalent. Ces trucs là, ce genre de trucs.
Alors j'essaye de recalibrer. En retard. A l'arrache. Ça ne fonctionne pas vraiment mais au moins ça pourrait donner l'impression que ça ne se casse pas la gueule.
La solution, pourtant, je la connais. Me concentrer sur le texte. Finir ces corrections. Bâtir un plan précis et exhaustif auquel je me tiendrais. Commencer la réécriture. Ne pas dévier du projet. Ignorer les autres idées, les autres appels. Aller au bout du bout du bout de mon truc. Ne pas dévier. Réécrire et corriger à nouveau jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune source d'incertitude, jusqu'à ce que ce soit évident enfin. Et m'en tenir à ça. Faire en sorte que ce roman là on le termine avant de pouvoir dire « maintenant trois ans que je suis dessus ». Et se rappeler qu'il y a deux ans, j'écrivais ici-même : « ce petit roman était pensé pour être « fulgurant », c'est-à-dire qu’il devait être conceptualisé, écrit et terminé en un laps de temps très court. C’était sa raison d’être. ».
Ah oui, ah merde, comme on dit.

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