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Un malade sous mes paupières

Publié le 25 mars 2008 par Menear
Plusieurs jours que j'avais noté la page de cet extrait de La bâtarde sur les lignes de mon cahier bleu (anciennement vert) sans avoir eu l'occasion de le citer réellement sur le blog. Je rattrape mon retard.

« Je ne sais pas ce que j'ai, répète chaque jour Gabriel, je suis claqué. » Je ne m'inquiète pas. Il est vidé de sa substance depuis qu'il a eu une typhoïde. Pas soif, pas faim. Il se plaint de son ventre, de ses reins. Il ne se plaint pas. Il répond à mes questions. Il souffre puisqu'il devient un vieillard. Il a eu d'abord un visage vert, ensuite un visage gris. Je lui ai donné ma place dans le lit-cage. Il essaie de se reposer tout habillé, avec son béret sur la tête, il ne veut pas que j'aille chercher un médecin. C'est aussi la maladie du découragement. Sa barbe pousse, cela me rassure. Il ne peut pas uriner. J'amène et je remmène la cuvette vide dans l'évier. Rien, il ne veut rien. Il referme ses yeux absents. Je m'en vais au cinéma, je pourrai mieux penser à lui. Je n'ai pas regardé l'écran. J'ai regardé un malade sous mes paupières. Je rentre tôt du cinéma, il veut uriner, je le porte jusqu'à la cuvette des cabinets. Il vieillit d'heure en heure. Il urine du sang. Je le recouche dans le lit-cage, j'ai peur de le casser. Le bruit des ressorts du lit-cage me donne chaque fois un frisson. Il s'est installé dans son mal, il ne me répond pas lorsque je lui dis que je vais chercher un médecin. J'appelle Police-Secours. Arrive un médecin désincarné. Je lui montre le sang dans les cabinets. « C'est grave, c'est très grave », me dit-il? Il se charge de l'hospitalisation de Gabriel. Rentrer dans la chambre devient une tâche de bête de somme. Je me dis : Il est encoure là, comme je me le dirais d'un mort. Je n'ose pas me pencher sur lui parce qu'il est parfaitement immobile et silencieux. Parfois un ange assis dans la chambre pendant que les avions rasent le toit, parfois un ange avec le monument de ses ailes rouges, fauves et bleu pâle se heurtant au mur et à la vitre, parfois un ange avec une tête d'abruti cesse de me regarder pour se nettoyer les ongles des doigts de pied avec une fourche.
On sonne. Ils sont trois, ils n'ont pas de civière. Coiffé de son béret basque, vêtu de sa pèlerine, Gabriel s'en va à l'hôpital assis sur une chaise. Ils ne veulent pas que je monte dans l'ambulance. Je m'enfuis chez le médecin ; j'aurai des nouvelles à la fin de la matinée.
Où est Gabriel ? En salle d'opération ? Les infirmières ne me répondent pas.
J'ai revu Gabriel. Il a un appareil bizarre à côté de lui. C'est le bocal avec le sérum qu'on lui injecte goutte à goutte. C'est lent, c'est douloureux. Il s'est débrouillé. Il verse en cachette le sérum dans un verre, il boit d'un trait pour reposer tranquille. C'est ce qu'il dit à un malade. Il ne me regarde pas, il ne me parle pas. Il donne ce que je lui apporte. Le lendemain je vois sur la table du voisin le vin que je lui ai acheté.
- Pauvre femme, m'a dit l'épouse du voisin de lit.

Violette Leduc, La bâtarde, L'imaginaire, P. 358-359

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