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Au mensonge de la littérature

Publié le 31 décembre 2007 par Menear
Extrait tiré du Temps retrouvé, dernier volume de la Recherche, extrait qui m'a paru important parce qu'il cristallise les désespoirs artistiques du narrateur juste avant les grandes révélations proustiennes qui caractérisent le Temps retrouvé. Force est de constaté que ces errances là m'intéressent, me touchent plus, que les réponses apportées par la suite et qui au fond m'atteignent peu.

La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai ne me guérit pas plus que la première ; et beaucoup d’années passèrent avant que je la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer à Paris, la pensée de mon absence de dons littéraires, que j’avais cru découvrir jadis du côté de Guermantes, et que j’avais reconnue avec plus de tristesse encore dans mes promenades quotidiennes avec Gilberte avant de rentrer dîner, fort avant la nuit, à Tansonville, et qu’à la veille de quitter cette propriété j’avais à peu près identifiée, en lisant quelques pages du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge de la littérature, cette pensée, moins douloureuse peut-être, plus morne encore, si je lui donnais comme objet non une infirmité à moi particulière, mais l’inexistence de l’idéal auquel j’avais cru, cette pensée qui ne m’était pas depuis bien longtemps revenue à l’esprit, me frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que jamais. C’était, je me rappelle, à un arrêt du train en pleine campagne. Le soleil éclairait jusqu’à la moitié de leur tronc une ligne d’arbres qui suivait la voie du chemin de fer. « Arbres, pensai-je, vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus. Je suis pourtant ici en pleine nature, eh bien, c’est avec froideur, avec ennui que mes yeux constatent la ligne qui sépare votre front lumineux de votre tronc d’ombre. Si j’ai jamais pu me croire poète, je sais maintenant que je ne le suis pas. Peut-être dans la nouvelle partie de ma vie, si desséchée, qui s’ouvre, les hommes pourraient-ils m’inspirer ce que ne dit plus la nature. Mais les années où j’aurais peut-être été capable de la chanter ne reviendront jamais. » Mais en me donnant cette consolation d’une observation humaine possible venant prendre la place d’une inspiration impossible, je savais que je cherchais seulement à me donner une consolation, et que je savais moi-même sans valeur. Si j’avais vraiment une âme d’artiste, quel plaisir n’éprouverais-je pas devant ce rideau d’arbres éclairé par le soleil couchant, devant ces petites fleurs du talus qui se haussent presque jusqu’au marchepied du wagon, dont je pourrais compter les pétales, et dont je me garderais bien de décrire la couleur comme feraient tant de bons lettrés, car peut-on espérer transmettre au lecteur un plaisir qu’on n'a pas ressenti ?
Un peu plus tard j’avais vu avec la même indifférence les lentilles d’or et d’orange dont il criblait les fenêtres d’une maison ; et enfin, comme l’heure avait avancé, j’avais vu une autre maison qui semblait construite en une substance d’un rose assez étrange. Mais j’avais fait ces diverses constatations avec la même absolue indifférence que si, me promenant dans un jardin avec une dame, j’avais vu une feuille de verre et un peu plus loin un objet d’une matière analogue à l’albâtre dont la couleur inaccoutumée ne m’aurait pas tiré du plus languissant ennui, mais si, par politesse pour la dame, pour dire quelque chose et aussi pour montrer que j’avais remarqué cette couleur, j’avais désigné en passant le verre coloré et le morceau de stuc. De la même manière, par acquit de conscience, je me signalais à moi-même comme à quelqu’un qui m’eût accompagné et qui eût été capable d’en tirer plus de plaisir que moi, les reflets de feu dans les vitres et la transparence rose de la maison. Mais le compagnon à qui j’avais fait constater ces effets curieux était d’une nature moins enthousiaste sans doute que beaucoup de gens bien disposés qu’une telle vue ravit, car il avait pris connaissance de ces couleurs sans aucune espèce d’allégresse.

Proust, Le Temps retrouvé, Folio, P. 161-162

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