Magazine Culture

Dans les fluides espaces de la pensée

Publié le 15 décembre 2007 par Menear
Ça commence à devenir un peu bancale dans la Recherche avec ce tome plus lourd que les autres (La Prisonnière) et des jours passés à piétiner avant de véritablement rentrer dedans. Sans compter les bizarreries structurelles qui trahissent un projet malheureusement incomplet (des personnages dont on annonce la mort pof comme ça et qui déambulent comme si de rien n'était dans les salons, vingt pages plus loin). Qu'importe, ça ne m'empêche pas de citer, ce passage du début du livre où l'Albertine-prisonnière est au centre des préoccupations.

Alors, comme les œuvres mêmes qui semblent s'adresser seulement à la vue et à l'ouïe exigent que pour les goûter notre intelligence éveillée collabore étroitement avec ces deux sens, je faisais sans m'en douter sortir de moi les rêves qu'Albertine y avait jadis suscités quand je ne la connaissais pas encore et qu'avait éteints la vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien ou l'image du peintre comme dans un creuset, j'en nourrissais l'œuvre que je lisais. Et sans doute celle-ci m'en paraissait plus vivante. Mais Albertine ne gagnait pas moins à être ainsi transportée de l'un des deux mondes où nous avons accès et où nous pouvons situer tour à tour un même objet, à échapper ainsi à l'écrasante pression de la matière pour se jouer dans les fluides espaces de la pensée. Je me trouvais tout d'un coup et pour un instant pouvoir éprouver, pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents. Elle avait à ce moment-là l'apparence d'une œuvre d'Elstir ou de Bergotte, j'éprouvais une exaltation momentanée pour elle, la voyant dans le recul de l'imagination et de l'art.
Bientôt on me prévenait qu'elle venait de rentrer; encore avait-on ordre de ne pas dire son nom si je n'étais pas seul, si j'avais par exemple avec moi Bloch que je forçais à rester un instant de plus, de façon à ne pas risquer qu'il rencontrât mon amie. Car je cachais qu'elle habitait la maison, et même que je la visse jamais chez moi tant j'avais peur qu'un de mes amis s'amourachât d'elle, ne l'attendît dehors, ou que dans l'instant d'une rencontre dans le couloir ou l'antichambre, elle pût faire un signe et donner un rendez-vous. Puis j'entendais le bruissement de la jupe d'Albertine se dirigeant vers sa chambre, car par discrétion et sans doute aussi par ces égards où, autrefois, dans nos dîners à la Raspelière, elle s'était ingéniée pour que je ne fusse pas jaloux, elle ne venait pas vers la mienne sachant que je n'étais pas seul. Mais ce n'était pas seulement pour cela, je le comprenais tout à coup. Je me souvenais; j'avais connu une première Albertine, puis brusquement elle avait été changée en une autre, l'actuelle. Et le changement, je n'en pouvais rendre responsable que moi-même. Tout ce qu'elle m'eût avoué facilement, puis volontiers, quand nous étions de bons camarades, avait cessé de s'épandre dès qu'elle avait cru que je l'aimais, ou, sans peut-être se dire le nom de l'Amour, avait deviné un sentiment inquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de savoir, et cherche à apprendre davantage. Depuis ce jour-là, elle m'avait tout caché. Elle se détournait de ma chambre si elle pensait que j'étais, non pas même souvent, avec un ami, mais avec une amie, elle dont les yeux s'intéressaient jadis si vivement quand je parlais d'une jeune fille: "Il faut tâcher de la faire venir, ça m'amuserait de la connaître". "Mais elle a ce que vous appelez mauvais genre". "Justement, ce sera bien plus drôle". A ce moment-là, j'aurais peut-être pu tout savoir. Et même quand dans le petit Casino elle avait détaché ses seins de ceux d'Andrée, je ne crois pas que ce fût à cause de ma présence, mais de celle de Cottard, lequel lui aurait fait, pensait-elle sans doute, une mauvaise réputation. Et pourtant, alors, elle avait déjà commencé de se figer, les paroles confiantes n'étaient plus sorties de ses lèvres, ses gestes étaient réservés. Puis elle avait écarté d'elle tout ce qui aurait pu m'émouvoir. Aux parties de sa vie que je ne connaissais pas, elle donnait un caractère dont mon ignorance se faisait complice pour accentuer ce qu'il avait d'inoffensif. Et maintenant, la transformation était accomplie, elle allait droit à sa chambre si je n'étais pas seul, non pas seulement pour ne pas déranger, mais pour me montrer qu'elle était insoucieuse des autres. Il y avait une seule chose qu'elle ne ferait jamais plus pour moi, qu'elle n'aurait faite qu'au temps où cela m'eût été indifférent, qu'elle aurait faite aisément à cause de cela même, c'était précisément avouer. J'en serais réduit pour toujours, comme un juge, à tirer des conclusions incertaines d'imprudences de langage qui n'étaient peut-être pas inexplicables sans avoir recours à la culpabilité. Et toujours elle me sentirait jaloux et juge.

Proust, La Prisonnière, Folio, P. 49-50

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Re-generation.fr

    Un excellent site à découvrir, créé par Arnaud Champremier Trigano et Jonathan Halimi : Re-generation.fr.Des personnalités entre 25 et 35 ans, la relève, parlen... Lire la suite

    Par  Va33
    CARICATURES, CULTURE, EXPOS & MUSÉES, LIVRES, MUSIQUE
  • "La mère horizontale", Carole Zalberg

    Décidément, les éditeurs français ne seront jamais des pros du marketing. Après Léo Scheer, c'est au tour d'Albin Michel de nous infliger les premières pages... Lire la suite

    Par  Lise Marie Jaillant
    CULTURE, LIVRES
  • L'affaire Alexandre Lebrun / Sifaoui : suite et re-suite

    J'ai reçu hier un commentaire de Lila, mentionnant un article plutôt bien rédigé et argumenté sur l'affaire Alexandre Lebrun vs Sifaoui. Un point de vue assez... Lire la suite

    Par  Diana
    CULTURE
  • Etag??re ??lastique et bijoux geeky

    Etag??re ??lastique bijoux geeky

    Je viens de d??couvrir deux perles de cr??ativit?? et d’inventivit?? : Ariana Vivenzio et Irina Blok. La premi??re, designeuse de son ??tat cr??e des concepts d... Lire la suite

    Par  Lovny
    CONSO, CÔTÉ FEMMES, CULTURE, DESIGN ET ARCHITECTURE
  • Concours Gonzal??s : 1??re question !

    (No Ratings Yet) Loading ... Bon c’est enore moi qui suis en retard finalement, j’espère que vous ne vous êtes pas découragés donc. Pour commencer ce petit... Lire la suite

    Par  Lovny
    CONSO, CÔTÉ FEMMES, CULTURE, DESIGN ET ARCHITECTURE
  • Volte-face des éditions Volpilière

    Souvenez de l'arnaque des concours de nouvelles à 20 €. Eh bien, figurez-vous qu'Elisabeth Robert et les éditions Volpilière ont fait volte-face: les droits... Lire la suite

    Par  Lise Marie Jaillant
    CULTURE, LIVRES
  • Jericho re là ?

    20 septembre 2006, 20h, CBS. Le moment tant attendu par beaucoup de personnes. Par 11,4 millions de personnes très exactement. Le pilote de Jericho est... Lire la suite

    Par  Nicolas Dumont
    CULTURE, MÉDIAS, SÉRIES, TÉLÉVISION

A propos de l’auteur


Menear 147 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine