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En bête disciplinée

Publié le 28 octobre 2007 par Menear
Un de mes romans préférés, déjà lu une première fois quand j'étais au lycée et que je me décide à relire. Premier passage, tôt dans le récit, avec la première apparition de Béhémoth (dont on ignore encore le nom) et le fantastique de Boulgakov, et ce rôle ambigu du narrateur ; j'adore.

Avec un cri d'étonnement, Ivan regarda au loin et aperçut l'exécrable étranger. Et celui-ci, qui avait déjà atteint la sortie donnant sur la rue du Patriarche, n'était pas seul. Le plus que douteux ancien chantre l'avait rejoint. Mais ce n'est pas tout. La compagnie s'était accrue d'un troisième personnage, surgi on ne sait d'où : un chat énorme, aussi gros qu'un pourceau, noir comme un corbeau ou comme la suie, avec de terribles moustaches de capitaine de cavalerie. Le trio se mit en route vers la rue du Patriarche, le chat sur ses pattes de derrière. (...)
Avec une agilité admirable, le chantre se glissa au vol dans un autobus qui partait vers la place de l'Arbat, et disparut. Ayant ainsi perdu l'un de ses ennemis, Ivan reporta toute son attention sur le chat. Il vit cet étrange animal sauter sur le marchepied de la motrice du tramway. A l'arrêt, prendre brutalement la place d'une femme à qui ce sans-gêne fit pousser les hauts cris, se cramponner à la rampe et, même, essayer de glisser à la receveuse, par la fenêtre laissée ouverte à cause de la chaleur, une pièce de dix kopecks.
La conduite du chat frappa Ivan d'un tel étonnement qu'il demeura cloué près d'une épicerie qui faisait le coin de la place. Là, il fut frappé d'étonnement une seconde fois, et beaucoup plus fortement encore, par la conduite de la receveuse. Dès qu'elle vit, en effet, le chat essayer de s'introduire dans le tramway, elle cria, avec une colère telle qu'elle en tremblait :
- Pas de chats ici ! C'est interdit aux chats ! Allez, ouste ! Descends de là, ou j'appelle la milice !
Qu'un chat cherche à s'introduire dans un tramway, il n'y aurait eu là, somme toute, que demi-mal. Mais qu'il prétende payer sa place,c 'est cela qui était stupéfiant. Or, ni la receveuse ni les voyageurs n'en semblaient autrement troublés. Et non seulement le chat se montra capable de payer, mais encore il agit en bête disciplinée. A la première apostrophe de la receveuse, en effet, il arrêta net sa progression, descendit du marchepied et demeura debout près de l'arrêt du tramway, lissant sa moustache à l'aide de sa pièce de monnaie. Mais dès que la receveuse eut tiré le cordon de la sonnette et que le tramway se fut ébranlé, le chat agit comme toute personne qui se voit chassée d'un tramway qu'il a, pour une raison ou une autre, absolument besoin de prendre. Il laissa défiler devant lui les trois wagons, puis sauta à l'arrière du dernier, s'accrocha d'une patte à une espèce de gros tuyau qui sortait de la paroi, et... roulez. Il économisait ainsi dix kopecks.

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, trad : Claude Ligny, Pocket, p.81-82

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