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Antoine Senanque, L'homme mouillé, Grasset

Publié le 20 octobre 2010 par Irigoyen
Antoine Senanque, L'homme mouillé, Grasset

Antoine Senanque, L'homme mouillé, Grasset

C’est un livre qui m’a plongé dans un abîme de perplexité. J'imagine déjà votre réaction à la lecture de ces mots. « Le rédacteur de ce blog serait-il atteint du syndrome de la périphrase », ce mal qui consiste à ne pas se mouiller ? Et bien non.

Si je suis à ce point perplexe c'est parce que je ne suis pas certain d'avoir tout compris de ce roman – mais a-t-on jamais « compris » un roman ? -. Je continue de me demander si je ne suis pas passé à côté d'un message subliminal.

L'homme mouillé est l'histoire de Pal Vadas, un employé des postes dans la Hongrie de l'entre-deux-guerres. Le pays naît des ruines de l'empire austro-hongrois mais va bientôt être amputé d'une bonne partie de son territoire et de sa population au lendemain du fameux traité de Trianon de 1920.

Mais six mois plus tard, dans leur quartier, les morts ne montaient pas. On les rencontrait autour de soi, à la place des vivants. Il avait vu les cadavres des soldats revenus du front mêlés à ceux des commerçants, des voisins, d’une vieille amie que sa mère avait recueillie. Les morts formaient sur terre une file d’attente pour le ciel.

On lit, dès les premières pages, toute la noirceur de l'époque et la montée des périls. Cela n'inquiète pas Pal Vadas pour qui il y a une revanche à prendre. Il se tourne alors naturellement vers l'Allemagne qui, en annexant l'Autriche – l'Anschluss de 1938 –, pourrait être d'une aide précieuse.

Pal Vadas souscrit à l'expansionnisme germain. Cette adhésion se double chez lui d'une manifestation physique inhabituelle : il sécrète de l'eau de mer.

Il pinça donc l’épiderme et vit sourdre un liquide brun en quantité abondante, qui continua à s’écouler de tous les pores après qu’il eut relâché la pression de ses doigts. Il pressa à nouveau et le même phénomène se produisit : un écoulement qui ne s’épuisait pas, comme le sang des stigmates de grands hallucinés.

On pense d'emblée, bien sûr, à La métamorphose de Franz Kafka. D'autant qu'Antoine Senanque retarde au maximum le questionnement sur ces curieux effets :

De quoi suis-je malade ?

On l'aura compris, l'auteur pose la question de l'engagement personnel quand l'horreur s'installe. Pal Vadas est un homme qui croit trouver le salut pour son peuple grâce à un chancelier moustachu. Quand il aura enfin pris conscience du danger de cette confiance aveugle, il sera trop tard.

Ce corps malade peut être compris métaphoriquement. Il n'est pas seulement celui d'un homme, il personnalise aussi un peuple qui, sans en mesurer forcément les conséquences, prend l'eau.

Je suis bien incapable de vous dire à quel moment cette histoire devient étrange. Il s'agit sans doute d'une des principales forces de ce livre. Antoine Senanque prend appui sur la grande Histoire pour distiller habilement l'extra-ordinaire.

Une fois que le réel est sorti de ses traditionnels rails, l'auteur déroute encore plus en allant puiser dans des recherches scientifiques, celle d'un certain René Quinton :

Une première énigme lui paraissait déjà résolue : la composition des prélèvements semblable à celle de l’eau de la mer. Cette question ne lui était pas inconnue. Elle renvoyait aux travaux d’un brillant esprit français, René Quinton, qui avait exprimé le premier, au début du siècle, la « loi de la constance marine ». Cette loi voulait que la composition des fluides de notre corps soit la même que celle du liquide originel de la vie, l’eau des océans. Dans le sang, à la concentration saline près, une identité parfaite avait été démontrée par Quinton, qui avait aussi découvert d’extraordinaires propriétés thérapeutiques. Il avait fondé avant la guerre des dispensaires marins où les enfants cholériques étaient réhydratés par une eau océane avec des succès qui l’avaient rendu célèbre. Des animaux saignés dans ses laboratoires avaient été ressuscités par des transfusions salées.

Le lecteur soucieux de rationalité est assuré de souffrir. Mais il est des souffrances véritablement jouissives. Surtout quand Antoine Senanque fait subir à son personnage principal les pires maux :

Le docteur Zeisler ne put prononcer un mot. La vision de l’homme grelottant qui semblait sortir du fleuve le pétrifia. Ses vêtements ruisselaient et une odeur âcre l’enveloppait. Le médecin voulut refermer sa porte, mais perçut au loin des bruits de pas cadencés. L’eau s’écoulait le long des épaules de Pal Vadas. Le visage dans la lumière était constellé de reflets dorés. Les gouttes qui le recouvraient paraissaient animés d’une vie indépendante, animale et puissante. Le médecin eut la vision d’une vermine lumineuse.

Il y a quelques années, j'avais vu au théâtre de Gennevilliers une magnifique adaptation de Sladek soldat de l’armée noire de Ödön von Horvath. Le rôle principal était joué par un Jérôme Kircher époustouflant, tiraillé physiquement entre deux choix politiques. Ce livre s'inscrit lui aussi dans cette thématique.

L'homme mouillé est, à mes yeux, un livre important en tant qu'il rappelle combien l'homme peut être, dans une certaine mesure, dominer le cancer qui le ronge. Les débats sur la notion de responsabilité collective – les Allemands y ont été confrontés – doivent donc tout naturellement conduire à s'interroger sur la portée de nos actes individuels.

Il faut veiller à cet ennemi qui est en nous. Qui peut nous emmener au pire si nous n'y prenons garde.

D'où cette phrase qui me plaît tant ici :

je ne crois pas à l’innocence des malades


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