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Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 2

Par Florence Trocmé

7 novembre 2007
(de Patrick Beurard-Valdoye)
Chère Florence, une chose qui me fascine depuis que je sais cela : dans une tribu africaine (laquelle ?...) la tradition consiste à enterrer le placenta à la naissance de l'enfant. Qui du coup possède deux lieux de naissance. Le placenta est son jumeau.
Nous ne savons jamais assez bien enterrer nos fardeaux. Ni nos fantômes d'ailleurs.
Vous m'avez fait réfléchir. Vous avez tout à fait raison : néologisme ne convient pas pour ces mots nés. Faut-il créer un néologisme pour les qualifier ?

8 novembre 2007
(de Patrick Beurard-Valdoye)
chère Florence
je me disais, pensant à cet entretien, que j'aimerais que ce soit vraiment un dialogue. Pas, comme trop souvent, ces questions mettant en valeur l'auteur embarqué, avec complaisance, dans son narcissisme et sa suffisance. Echo est bien plus intéressante que Narcisse.
Merzlichst, Patrick

14 novembre 2007
(à Patrick Beurard-Valdoye)
Cher Patrick, deuxième étape après la courte présentation du Narré, lors de sa réception, la note de lecture, elle est en train de se mettre en ligne.
Si j'ai commis des erreurs, notamment historiques (est-ce que la destruction du Merzbau de Hanovre intervient bien en 43 du fait d'un bombardement allié par exemple ?) surtout dites-le moi....
Quel livre ! J'espère que j'aurai réussi à faire partager mon admiration....

16 novembre 2007
(de Patrick Beurard-Valdoye)
Florence,
je ne pense que du bien de ce que vous avez écrit. Je dirai simplement deux choses : la première est qu'il y a une faute dans votre transcription de mon texte, page 10 (sont). ca gène la compréhension. L'autre chose est normale et incontournable. Sans doute y reviendrons-nous dans l'entretien. Cela concerne le Narré. C'est quoi le narré ? J'ai des idées assez personnelles et précises sur ce qui se distingue fortement de toute notion usuelle de récit, de narration. C'est un rapport au réel, à sa véracité d'abord. C'est une forme, c'est une manière de travailler une forme dans le poème en versets ou en prose. Je ne vois toutefois aucune raison à modifier quelque chose de votre texte. A bientôt, Patrick

* (à Patrick Beurard-Valdoye)
[...]je ne suis pas loin de penser qu'en effet le Narré est un nouveau genre et ce qui m'intéresse c'est qu'il semble une des solutions pour appréhender (un peu) de la richesse foisonnante et de la complexité du monde, de la perception que nous en avons, mais aussi des situations, la multiplicité des angles pour tenter de le saisir et d'en rendre quelque chose. Mais avec une continuité qui est le fil du narré qui s'il est réussi, parvient à englober dans sa trame, un peu sans doute comme le faisait Schwitters, des composants très hétérogènes au départ. Il va donc plus loin que le collage, que le cut-up, les montages en tous genres que toutes ces techniques déjà employées parfois bien, parfois mal, au cours du XXe siècle. C'est sans doute une des choses qui m'a le plus retenue, on est "pris" dans le narré, on est embauché dans le narré et on le lit et c'est un compliment, comme un roman par moments (non pas que j'aime le roman d'aujourd'hui la plupart du temps mais j'aime le sentiment d'être embarquée dans une lecture, souvenirs d'enfance ou d'adolescence où l'on n'en sortait pas, des livres....)

* (de Patrick Beurard-Valdoye)
Entièrement avec vous. L'idée de roman ne me gêne pas, venant de vous. C'est l'idée de romancier qui deviendrait insupportable. Un poète peut bien écrire un "roman", dès lors qu'il n'est pas écrit dans une forme morte. Baudelaire et Rimbaud considéraient "les Misérables" comme un grand poème, je préfère être de ce côté. Donc au passage j'ajoute que le Narré est selon moi un "long poème". Le piège aussi dont je vais devoir me tirer, c'est l'obligée comparaison avec les formes de Schwitters, en effet, déjà anciennes. Même s'il y a rapprochement possible, il n'y a pas de ma part de mimétisme (autant que je puisse l'espérer).

* (à Patrick Beurard-Valdoye)
A mon sens ce que vous appelez l'obligée comparaison n'est pas un problème, sauf bien sûr si c'est réducteur et si mimétisme est entendu comme copie, voire plagiat, ce qui serait un contresens total, une erreur d'interprétation considérable.
Il y a sans doute une part de mimétisme, j'ai employé je crois moi-même le mot, mais c'est un mimétisme fondateur d'autre chose, car autres temps, autres problématiques. Vous êtes pétri de Schwitters, c'est évident (très bel article sur l' Ursonate dans la Res Poetica lu tout à l'heure). C'est un bonheur de voir un écrivain incorporer un héritage, le faire sien ; votre culture, vos connaissances immenses sont une chose très forte, pour moi, vous merzer bien sûr en sentinelle des mots, en sentinelle des savoirs, des paysages, de savoirs sur l'art, de savoirs sur l'homme , vous merzer à contre-kitsch mais surtout vous narré (pas envie de l'accorder, ne correspondrait plus à ce que je veux dire) ; vous sans doute, Laurent Cauwet peut-être, l'un ou/et l'autre, vous dites dans les documents qui accompagnent le livre, que l'on se rend compte de plus en plus à quel point Schwitters a à voir avec notre monde d'aujourd'hui.
Sentinelle tournée vers le passé que vous ramassez mais aussi tournée vers l'avenir (ce qui vient dans le dos mais ce qui vient d'en face), vous assurez quelque chose de la pérennité de ce mort-né bleuâtre dont nous parlions l'autre jour.
Est-ce que vous accepteriez que je vous dise qu'il y a quelque chose de très féminin dans le narré, cette façon de ne pas diviser en catégories incompatibles des choses qui en fait coulent ensemble dans le courant du réel, de la vie. De tourner le dos aux stricts concepts, trop réducteurs, qui encartent le monde pour accueillir dans l'écriture des matériaux de toutes natures, souvent délaissés, oubliés, rejetés mais pas uniquement, pour les ravauder ensemble, pour en faire une création à part entière et qui n'est pas du Schwitters mais du Beurard-Valdoye. C'est en tous cas comme cela que je le ressens, éprouvant à chaque plongée dans le texte sa proliférante richesse. Maintenant que je l'ai lu de bout en bout, que je me suis initiée à sa façon d'être, je peux l'ouvrir au hasard et y lire ce qu'il est aussi une vaste composition de compositions. De narrés dans le narré avec une dimension presque fractale : les mains de Kurt ont donné à l'espace son monde et un nom aux choses qui n'en avaient pas, dites vous, mais je crois que votre narré peut nommer des choses qui n'ont pas encore ou plus de nom (je reviens à la question du mot néologisme, jugé par moi impropre et en même temps au double ancrage hier et demain), les choses existent vous leur donnez un nom, juste nom, et c'est pour cela que la plupart du temps vos constructions de mots sont tellement évidentes, et c'est pourquoi j'ai dit qu'on s'étonne de ne pas les trouver dans les dictionnaires.
Peut-être que certains, malveillants ou plus probablement jaloux, voudront vous tendre ce piège de l' obligée comparaison, mais je crois que vous avez tous les moyens de les contredire. Et personnellement, vous le savez maintenant, je n'ai pas eu le sentiment de lire une habile transposition merzienne mais un livre que je juge très en avance sur la plupart de ceux qui s'écrivent ou plutôt qui tournent en rond, parfois avec qualités certes, mais qui n'en sortent pas, vous proposez je crois un fil, votre narré, pour aller ailleurs, ce dont la poésie a le plus urgent besoin, pour être aussi en mesure de faire face aux défis qui nous attendent. Le trop personnel ou le trop conceptuel ne répondent plus vraiment à nos questions, je pense que le narré est une voie possible. J'espère que vous allez continuer à l'explorer
Ce sont quelques réflexions vespérales...
florence


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