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En France, la jeunesse est-elle un naufrage ?

Publié le 07 janvier 2008 par Willy

Ce titre provocateur et facétieux invite à réfléchir sur un problème sérieux. Les anciens auront reconnu là une allusion à la fameuse sentence du général de Gaulle pour qui la vieillesse est un naufrage. Mais si l’on en croit une récente étude, la jeunesse française ne se porte pas bien!

Certains ont sans doute entendu sur les ondes quelque journaliste rapporter les conclusions d’une enquête effectuée sur les jeunes de divers pays. Cette étude de grande envergure a été conduite à l’initiative de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), think tank classé à droite, mais de tendance plutôt libérale et progressiste et dont la composition des chercheurs laisse entrevoir une ouverture d’esprit assez large. Le journal L’Express, partenaire de cette enquête sur les jeunes face à l’avenir, a d’ailleurs consacré un dossier de huit pages résumant cette longue étude consignée dans un document de 180 pages contenant une dizaine d’articles rédigés par des spécialistes de sciences humaines. La presse s’est contentée de signaler quelques conclusions générales et « pittoresques » extraites de L’Express. C’est l’occasion ici de montrer du doigt nos politiques qui n’ont pas fait un seul commentaire sur cette étude qui, pourtant, reflète l’état moral de notre jeunesse tout en engageant l’avenir de la France. Et nos socialistes d’aboyer contre le voyage de Sarkozy en bonne compagnie ou sur quelques mots placés dans les vœux, mais sur des sujets plus profonds, silence radio. Heureusement, France Inter a proposé une émission spéciale ce 3 janvier 2008, jour de parution du dossier sur les jeunesses du monde et leur perception de l’existence.

 

Le mieux serait de lire le document de référence et notamment la préface de François de Singly apportant quelques précisions sur le fond de la méthode et l’accent mis non pas sur un schéma à la Bourdieu trop axé sur la complainte du jeune, « bénéficiaire ou victime » de son milieu ; mais une approche, disons plus universaliste, mettant en avant comme thêmata (reprise d’une notion de Holton usitée en sciences dures) la faculté d’individualisation ; c’est-à-dire la possibilité de devenir autonome et de ne plus trop dépendre des appartenances héritées. Ce parti pris n’est pas désintéressé puisque cette faculté d’émancipation morale et culturelle fonctionne de concert avec une plus grande prise dans l’existence et notamment « l’attaque » du monde de l’entreprise et « l’adaptation positive » basée non plus sur l’obéissance aux chefs, mais sur l’aptitude à occuper un espace de tâches à résoudre de manière responsable. Bref, en plein dans le « nouvel esprit du capitalisme » d’ailleurs cité par Singly à travers ce livre de Chiapello et Boltanski paru en 1999 chez Gallimard. Cette appréciation de l’autonomie sera jugée négativement par ceux qui ont un blocage idéologique anti-libéral et qui, de ce fait, ne verront pas le lien avec un parcours de vie et un accès à un bien-être ; car être émancipé, cela vaut également pour l’existence en société et pas seulement en entreprise. Un individu autonome sera plus inventif dans ses passions et plus audacieux et serein dans ses relations sociales, y compris dans un sens citoyen. Mais ceci est un autre débat. Place à quelques points marquant de cette étude. J’en ai sélectionné trois. Ce qui ne dispense pas les plus intéressés de lire le rapport complet.

 

I Les espérances en souffrance. Parmi ces points, deux traduisent les grandes lignes de cette étude permettant de situer la France par rapport à d’autres nations à développement économique comparable, seule la Chine faisant exception. Les jeunes Français n’ont pas le moral. Ils n’ont pas confiance dans leur avenir, la possibilité d’occuper un emploi convenable. Ils sont 26 % à considérer leur avenir prometteur, soit un quart, alors qu’au Danemark, 60 % sont optimistes sur ce point. C’est d’ailleurs en Europe du Nord où la jeunesse est la plus confiante en l’avenir, alors que l’Allemagne fait un score moyen et que les Etats-Unis occupent la seconde place aux côtés de la Norvège, ce qui ne surprend guère des Américains, connus pour leur jovialité existentielle, même si cette nation doute en ce moment. Seules la Pologne et l’Italie font moins bien, avec un point commun avec la France, le catholicisme comme religion dominante. A la question précise sur l’espoir d’occuper un bon job, on retrouve les mêmes nations en tête ou en queue avec cette fois la Chine et l’Inde insérées dans l’étude et occupant une bonne place, le Japon étant bon dernier.

 

II La conscience torturée. Le second point intéressant dans cette étude transversale concerne la perception de la société par les jeunes et leur relation avec leur environnement proche ou professionnel. Le regard des autres est considéré comme déterminant dans le choix professionnel par 52 % des jeunes Français qui occupent la première place sur cet indice traduisant une certaine anxiété face au jugement d’autrui, une sorte de tourment moral classiquement connu des psychologues. Les nations du Nord révèlent une plus grande indépendance vis-à-vis d’autrui. Si on se réfère à l’échelle des besoins de Maslow, la jeunesse française paraît moins mature, tributaire du besoin de reconnaissance alors que le stade de l’autoactualisation représente un degré supérieur dans la croissance de l’être psychique. L’étude sur le contrôle de l’existence renforce cette thèse d’un manque d’autonomie de la jeunesse française, accompagnée par son homologue nippon. Aux Etats-Unis, ils sont 51 % à affirmer avoir la maîtrise de leur avenir. Les Danois et les Chinois, 45. La France arrive en queue avec 22, devant le Japon (chiffres à lire dans la préface de Singly dont je conseille vivement la lecture).

 

Dans le volet sur la conscience torturée, on accordera une place importante à un fait remarquable, surprenant par son ampleur. Le manque de confiance en autrui. On consultera l’étude d’Olivier Galand (page 21 du rapport) et le tableau présentant le score de confiance dans les groupes sociaux et les institutions (page 32). Le résultat des jeunes Français est calamiteux. Ils finissent bons derniers avec un total de confiance de 23 points, comparé aux 73 des Finlandais, 64 du Danemark alors que 8 pays dépassent les 50. Ce résultat paraît pour le moins inquiétant si l’on admet que ces chiffres sont les témoins d’une réelle perception de la société par les jeunes. Mais il ne paraît pas si étonnant au regard des observations sur l’intégration des jeunes dans certaines institutions, notamment la politique où le récent buzz des inscriptions sur le net ne doit pas voiler le vieillissement des cellules militantes où on ne trouve guère de jeunes, pas plus que dans les cafés philo et, là, c’est mon expérience qui parle. On dirait qu’une fracture sociale s’est mise en place en France, entre les jeunes et le monde des individus à fort taux d’intégration socio-professionnelle. Qui cause quoi ? Est-ce le rejet de la jeunesse par un monde aux situations acquises qui traduit cette perte de confiance, ou bien est-ce ce déficit en estime de soi qui se projette à travers le manque de confiance en l’autre ? Cela dit, il est aussi possible que cette fracture existe dans d’autres pays, mais, à la différence de la France, les jeunes semblent prêts pour un passage du témoin.

 

III Obéissance et indépendance. Les évolutions des dernières décennies ont montré une tendance à l’indépendance et l’émancipation des jeunes. Qu’en est-il actuellement ? Une question a été posée, sur l’importance de deux qualités qui doivent ou non être développées, l’indépendance et l’obéissance. Le rapport entre les deux scores est considéré comme indicateur significatif sur l’état d’esprit de la jeunesse vis-à-vis de la soumission à l’autorité ou à sa propre autorité, étant entendu qu’être sous son autorité personnelle ne signifie pas qu’on ait moins de règles que quand on les suit lorsqu’elles émanent des institutions ou sont héritées de la culture. Là aussi, la France se singularise, étant le seul pays au rapport inférieur à un. Autrement dit, notre jeunesse, dans la moyenne, met l’obéissance au-dessus de l’indépendance. Ce qui nous distingue des pays nordiques au rapport proche de 2, et du Japon et de la Chine, dont l’indice dépasse 3. Ces résultats sont surprenants si on les inscrit dans l’Histoire de France, la Révolution et Mai-68. Comment ce pays, qui a, dit-on, inventé les droits de l’homme et la liberté, est-il devenu celui où la jeunesse privilégie l’obéissance face à l’indépendance ? Ce même pays qui a engendré les événements de Mai-68 ; qui n’ont pas été la cause d’un changement de société, mais son symptôme ; Singly rappelant à juste titre que le mouvement d’émancipation avait commencé bien avant (je me permets de préciser, Sartre, Elvis puis les Stones). Le mystère de mai, on dira que c’est le mystère de Paris. Pour le reste, notons que ce choix envers l’obéissance n’est pas le seul fait de la jeunesse et qu’il se manifeste aussi dans la tranche d’âge 30-50. C’est donc un trait bien ancré dans notre société et, sans doute, le signe de l’échec de Mai-68 comme dessein d’émancipation et de libération. Justement, cette France qui préfère l’égalité à la liberté, comme le savait Tocqueville ; alors que par on ne sait quel atavisme, nous avons hérité de ce trait si bien qu’il n’y a aucune rupture en 2007. En ce sens, Sarkozy est bien un rétrograde, enjoignant ses ministres à obéir, et pourtant terriblement actuel, en phase avec les déterminations en âme de ses citoyens. Notons que Ségolène Royal ne fut guère plus une figure d’avenir, elle aussi tout aussi rétrograde dans sa vision de la société, bref, une impératrice de gauche et basta.

 

Les idiots de gauche, désolé de les désigner ainsi, verront dans cette étude l’affreuse trace des libéraux alors qu’un esprit voguant tel Schiller dans le royaume du temps devinerait dans ces réflexions une facture idéologique plus progressiste et libérale, celle de Benjamin Constant, grande figure de l’histoire française, connu pour ses aspirations libérales et son opposition à Napoléon et ses appétits de conquête autant que son dirigisme pas très libéral, comme d’ailleurs celui de Sarkozy qui n’est pas un authentique libéral. Il fallait le dire, en ces temps où Henri Guaino se pose en Joseph de Maistre à penser pour Sarkozy, qu’il a une autre idée de la France incarnée par Benjamin Constant et bien d’autres. Fin de parenthèse.

 

Pour finir, un tableau général, voire générique, se dessine ? Celui d’une génération de jeunes qui en prisant l’obéissance plutôt que l’indépendance, dévoile un manque d’estime de soi, de confiance en soi, ce qui transparaît doublement. Premièrement dans le domaine de l’espérance sur la capacité à s’ouvrir un avenir, un bon job, une maîtrise de son destin. Deuxièmement, par effet de projection, ce manque de confiance en soi est rétrocédé envers autrui, ce qui explique le déficit de crédit des institutions vis-à-vis de la jeunesse. Qui du reste pèche par immaturité, étant très libérale, pour consommer du plaisir à deux et se mettre en ménage, mais peu regardante sur le sens des valeurs. Bref, revendiquer des libertés de vie, mais se dispenser des responsabilités citoyennes, si on extrapole. Ce qui au final montre qu’il y a quelques nœuds à trancher et que cette situation par ailleurs n’incombe pas à la jeunesse, mais plutôt aux anciens qui ont une bonne part de responsabilité dans cette conjoncture. Pour en sortir, il n’y a pas à attendre que l’une ou l’autre des parties fasse l’effort de soulever le fardeau. C’est ensemble que ce marasme sera conjuré, sinon c’est ensemble que la France sombrera.

  Par Bernard Dugué (son site)   -  http://agoravox.fr/


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