Magazine Beaux Arts

Danser n’est pas jouer

Publié le 31 octobre 2010 par Marc Lenot

L’exposition Move choreographing you à la Hayward Gallery à Londres (jusqu’au 9 janvier)* affiche comme ambition l’exploration des interactions entre art et danse depuis la fin des années 1950. Disons d’emblée que, malgré l’intérêt d’un bon nombre de pièces présentées, le but de l’exposition est loin d’être atteint, le tableau est loin d’être suffisant, la problématique n’est pas vraiment articulée, et on se retrouve avec trop de pièces interactives amusantes, plus quelques autres dont on se demande ce qu’elles font là (comme la vidéo sur sept ou huit écrans d’isaac Julien, dont la seule dimension chorégraphique semble être de contraindre le spectateur à circuler pour voir tous les écrans : Doug Aitken est bien meilleur dans ce registre). Il est sans doute symptomatique qu’une des pièces présentées soit une des installations de Robert Morris à la Tate en 1971, telle qu’elle fut reproduite en 2009 : aseptisée, amusante en famille, ayant perdu sa dimension conceptuelle.

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C’est un peu le cas de la salle vidéo de Dan Graham, ‘PresentContinuousPast’ où l’image du visiteur est rediffusée avec un retard de 8 secondes, pièce remarquable, mais ici présentée comme une attraction foraine. C’est le cas du parcours acrobatique de Bill Forsythe, ’The fact of matter’, jeu pour (grands) enfants qui n’est guère relié au travail du chorégraphe sur le corps et l’espace. Le hula-hoop de Christian Jankowski est bien sage, en comparaison d’autres travaux avec ce même instrument.  Restent néanmoins quelques pièces plus denses, moins ludiques sans doute, incitant davantage à la réflexion et moins à l’exploit. La chambre sensorielle de Boris Charmatz, ‘héâtre-élévision’, où, seul pendant 52 minutes, allongé dans l’obscurité sur un lit-piano, on regarde des vidéos de danse assez absurdes est de celles-ci : ce n’est pas spécialement drôle, on ne joue pas, mais on expérimente, en position couchée, une position extrême de spectateur, désorienté, déconnecté, prisonnier volontaire et déconcerté. J’ai aussi aimé les objets ‘adaptifs’ de Franz West anti-ergonomiques, impossibles à manipuler, auquel on doit s’adapter, et non l’inverse; des névroses objectivées, dit West.

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Les deux pièces les plus intéressantes, car l’expérience qu’on y vit est dense, intime, et non pas exhibitionniste ou drolatique sont le Green Light Corridor de Bruce Nauman, si étroit qu’on doit le traverser de biais, en marchant de côté, le nez contre la paroi, où il faut conserver son équilibre, se déplacer lentement, prudemment et où la lumière verte influe sur les sens et rajoute au léger malaise qui s’empare du spectateur, et l’installation ‘The house is the body : penetration, ovulation, germination, expulsion’ de Lydia Clark dans laquelle le spectateur pénètre avec difficulté, doit se démener pour poursuivre son chemin au milieu de boules, de balles et d’écheveaux, et
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gagner un répit dans cette tente en forme de goutte d’eau : c’est bien entendu une pièce sur la procréation, la gestation et la naissance, à voir sous un angle féministe sans doute, mais c’est aussi peut-être une métaphore de la création artistique, ou tout simplement de la vie elle-même, sous un angle mi catholique (tu enfanteras dans la douleur) et mi bouddhiste (le cycle incessant de la vie et de la mort).

Mais cette exposition assez décevante (on est très loin de l’exposition sur le théâtre et la scène au MACBA, par exemple, cent fois plus réfléchie) se rachète (et mérite la visite) à cause de la richesse documentaire de sa section Archives, en libre accès, où on peut voir près de deux cents danses et de performances, arrangées thématiquement, par période, par artiste, etc. C’est une bibliothèque remarquable et il faut espérer qu’elle restera accessible par la suite.

 * L’exposition ira ensuite à Munich (février à mai) puis à Düsseldorf (juillet à septembre)

Photos de l’auteur. Bruce Nauman étant représenté par l’ADAGP, la photo de son oeuvre sera retirée du blog à la fin de l’exposition à Düsseldorf.


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