Magazine Beaux Arts

Confort et vidéo

Publié le 07 janvier 2008 par Marc Lenot

C’est sans doute que je ne rajeunis pas, mais, pour voir de la vidéo dans une exposition, je préfère être assis dans un fauteuil, ou, si je suis au sol, que ce soit sur des coussins voluptueux (c’était le cas au MAC pour la Biennale de Lyon, par exemple). De ce point de vue, le Tri Postal ou la Maison Rouge offraient des conditions excellentes de visionnage de vidéos parfois longues.

C’est vous dire que je n’ai pas compris la logique de la H Box, qui était visible jusqu’à aujourd’hui à Pompidou au sous-sol. Je veux bien écouter tout le discours sur sa mobilité, la facilité de son montage et démontage, son ouverture, la qualité de ses finitions, etc.. Mais il n’y a que quatre sièges, pour lesquels la compétition est rude; sinon vous restez debout à moitié dans l’entrée ou bien vous vous asseyez sur un sol métallique froid et dur, à condition de ne pas être dans les angles morts d’où on ne voit pas l’écran. Et le programme dure 1h20. C’est sûrement très tendance et très luxe, mais c’est particulièrement inconfortable et malcommode. Merci, Hermès !

Maintenant que j’ai grogné, les huit vidéos elles-mêmes, c’était bien ? Variable. Je n’ai guère été touché par le pathos sentimental de Valérie Mréjen (mais je le suis rarement), par le conte de fées décalé d’Alice Anderson, par la banalité des images de Judit Kurtag (ah, se coucher au sol dans une forêt et filmer la cime des arbres en faisant tourner la caméra !), par le décousu aléatoire de Sebastian Diaz Morales, ni par le jeu de paume autiste de Su-Mei Tse. Mais il en reste trois, dont deux sont, en quelque sorte, des citations.

Dora Garcia, dans Film (Hôtel Wolfers) ,déconcerte : la caméra (en noir et blanc) erre le long des murs délabrés de la Maison Wolfers, construite à Bruxelles par Henry van de Velde, où vit le collectionneur Herman Daled. La peinture s’écaille, tout tombe en ruine, mais, au détour d’un couloir, apparaît une oeuvre d’art. La voix, elle, parle de tout autre chose: de deux personnages, O et E, du regard, de l’oeil à la place de l’objectif; l’homme qui parle raconte un film, cite un script. Il faut un moment pour se repérer, pour savoir de quel film (unique) il s’agit, de quel acteur, de quel metteur en scène. C’est la caméra subjective qui unit la narration et l’image, qu’on avait cru dissociés. ”Esse est percipi“.

L’artiste irano-suisse Shahryar Nashat, avec Plaque (Slab), marie des images saccadées de Glenn Gould au piano, sur sa petite chaise, au pied de grands monolithes, plein de passion et de fougue, avec une vidéo de fabrication de plaques de béton dans une usine, douce et harmonieuse. Une Toccata de Bach enveloppe le tout. Le jeu sur l’apparition des formes, musicales ou physiques (concrete, mot à double sens en anglais) manque un peu de subtilité, mais la musique et la présence de Glenn Gould emportent tout. 

Enfin, une nouvelle fois, l’Israélienne contestataire Yael Bartana m’a bluffé avec Mary-Koszmary. Un stade désaffecté, vide et envahi par les mauvaises herbes en Pologne, un jeune homme à l’air sévère qui y prononce une harangue passionnée pour convaincre les juifs ayant quitté la Pologne après la guerre d’y revenir : “au lieu des ombres du passé, suivez les espoirs du futur” ” il n’y a pas de futur pour les peuples élus”. Pendant son discours, des jeunes scouts en uniforme inscrivent à la chaux sur le sol du stade “3,3 millions de Juifs peuvent changer la vie de 40 millions de Polonais”. A la fin du discours, les enfants applaudissent, puis ils encadrent l’orateur triomphalement vers la sortie. Le discours enflammé et idéaliste sur les dangers de l’uniformité et du cloisonnement pourrait convaincre; il semble s’inspirer d’un texte de 1946 de Hannah Arendt, qui suggérait une “loi du retour” vers l’Europe pour les juifs émigrés en Amérique ou en Palestine. Mais Yael Bartana livre aussi des signes qui semblent remettre en cause ce beau discours : la désolation du stade rappelant d’autres stades ou veld’hiv tragiques, la mise en scène de l’orateur, leader dur et passionné évoquant d’autres leaders du verbe, Führer ou Duce, les uniformes des enfants, scouts sans doute, mais peut-être jeunesses patriotiques, la parade finale enfin, où quelques enfants simulent le pas de l’oie. Le titre, ‘Mary-Koszmary’, veut dire quelque chose comme ‘rêves cauchemardesques’ (merci Barbara). Rien n’est dit, tout est suggéré (pas d’image de la vidéo, malheureusement; à leur place, voici le portrait de Yael Bartana dans un olivier).


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