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La Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité

Publié le 02 novembre 2010 par Marc Lenot

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Cette ‘Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité’ (car tel est bien le titre de ce tableau de 1896) n’a rien à voir avec Dreyfus, mais représente pour son auteur, le célèbre Jean-Léon Gérôme, la vérité en peinture : c’est là son dernier manifeste, à lui qui dénigra Manet et suggéra d’exposer Olympia aux Folies-Bergères, à lui qui fit tout son possible pour empêcher le legs Caillebotte*, à lui qui ne cessa de pester contre le modernisme : dans cette vérité courroucée et vengeresse, on pourrait aisément reconnaître de nos jours un certain réac atrabilaire, sûr de ses vérités, ou un de ses séides polémistes du même acabit. Cette exposition au Musée d’Orsay (jusqu’au 23 janvier) se veut (bien dans la nouvelle ligne du Musée depuis son changement de direction) une tentative de réhabilitation de ce peintre par le biais du spectaculaire, du cinématographique. La visite en est divertissante comme celle d’un vieux grenier provincial : on éternue un peu à cause de la poussière, on mesure comme le temps a passé, on baigne dans les vieilleries, mais on ne trouve pas de trésor.

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Outre le fait que Gérôme fut un homme d’affaires avisé, comme le souligne avec ironie Philippe Dagen, c’est un peintre habile, à l’écoute de son marché, offrant de la fesse coquine quand on en veut, mais point trop. Ses voyages en Orient ne lui ont guère fait découvrir autre chose qu’une matière pittoresque pour ses tableaux, un orientalisme de pacotille comme terreau à fantasmes sexuels coloniaux, ainsi de cet ‘Intérieur grec’ qui n’est qu’un bordel, littéralement et picturalement : Gérôme vend sa peinture comme ces filles vendent leur corps, ce que les clients attendent. Le contraste avec certaines des photographies d’Orient présentées ici est flagrant : ce sont les photos qui témoignent (parfois) d’une intelligence des paysages, d’une empathie avec les habitants, ce dont la peinture de Gérôme est totalement dépourvue. Son portrait de Markos Botzaris (1874), par exemple (ici en gravure), transforme le héros de la lutte pour l’indépendance grecque en acteur de pacotille. 

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Mais c’est que Gérôme traduit les derniers soubresauts de la peinture face à la photographie, son incapacité à inventer une nouvelle manière de peindre à l’heure du réalisme photographique. ‘Phryné’, composition pleine d’anachronismes et de contresens, fut qualifié par Zola d’image habile, de marchandise à la mode, mais qu’importe, ce corps nu faussement pudique, rendu pornographique par son dévoilement honteux (au lieu d’assumer fièrement sa nudité, comme le soulignait Degas) plut beaucoup.

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Alors, on peut bien voir en lui le précurseur des films à péplum, des grands décors de scènes de gladiateurs, ce n’est pas cela qui va le rendre intéressant. L’exposition se clôt sur cette enseigne ridicule qu’il peint en 1902, peu après la fureur de la Vérité : c’est peut-être le tableau le plus révélateur de l’exposition, celui qui démonte le mieux la fiction Gérôme, son artifice et ses impasses.

Et pourtant, et pourtant, un tableau, un seul, m’a remué dans cette exposition : ni une hétaïre nue et bien épilée, ni le portrait de son

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frère en Polytechnicien, ni le généreux Roi Candaule, ni les exotiques ambassadeurs du Roi du Siam prosternés devant Napoléon III, ni la prétentieuse ombre des croix du Golgotha. Non, le seul tableau dont je veuille me souvenir représente une scène à 9 heures du matin, le 7 décembre 1815, place de l’Observatoire; il fait froid, le ciel est couvert, la lumière faible et le sol est boueux. Devant un mur lépreux, un homme en redingote gît au sol, mort; son chapeau a roulé un peu plus loin et la blancheur de la soie à l’intérieur du chapeau est presque obscène au milieu de ce noir funèbre et de ce brun boueux. Une troupe s’éloigne, fusil sur l’épaule, et l’officier a un dernier regard en arrière vers le cadavre : ils viennent de fusiller le brave des braves, le Maréchal Ney, héros de l’Empire. Pour une fois, une seule, Gérôme fait preuve de sobriété, ne s’englue pas dans la pacotille, le trivial ou le grandiloquent et sait donner à la scène une dimension tragique. Une seule toile… et de quelqu’un qui dénonça L’exécution de Maximilien comme ‘un ramassis de cochonneries’.

Rien encore sur ce site (trop occupé ailleurs). Quelques articles, à part celui du Monde : le Figaro, le Point (en vitesse); sinon pas grand chose.

* “Pour que l’Etat ait accepté de pareilles ordures, il faut une bien grande flétrisssure morale […] C’est l’anarchie partout et on ne fait rien pour la réprimer […] je vous le dis, tout ça, des anarchistes et des fous.”

Photo de l’intérieur grec courtoisie du Musée d’Orsay.


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