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"Le Souvenir de personne" Cécile Fargue

Par Manus

"Le Souvenir de personne" Cיcile Fargue

Une voix file à travers la nuit étoilée ; continue sa trajectoire.  Infiniment.  Et nous, pauvres lecteurs, nous recueillons, les paupières closes, le son qui nous parvient.  D’abord lointain, comme venu d’ailleurs ; quelque part en avril 1994, à Angoulème, mais est-ce important, ce son nous éveille.  Pour nous dire qu’un corps a été découvert.  Un jeune garçon.  Un adolescent, nous précise la voix.  Elle est affolée, cette voix.  Et nous apprend qu’il se prénomme Sébastien.  Avant-propos.

Lointaine tonalité qui nous revient quatorze ans plus tard.  Le lecteur n’ose à peine effleurer les pages pour les tourner tant la voix qui nous parvient est douce.  Vulnérable.  Il lit les yeux toujours fermés.  Plie l’échine et joint les mains.  Cette fois, accueille pleinement cette mélodie qui se fraye un chemin parmi tous ces mots et ces phrases qui ne forment au fond, que les notes d’un cœur ; palpitant.  Lettre ouverte.

Fragments.  Les mois glissent sous nos doigts que nous nous empressons de retirer, pour mieux entendre encore.  Des notes fraîches nous parviennent au creux de l’oreille.  Elles tintent les treize ans à peine sonnés.  Pourtant le son est grave ; bas.  Cette fois, nul besoin de tendre l’oreille, car de chuchotement en chuchotement, la partition pénètre notre corps entier et définitivement nous basculons dans ses confidences.

Les pavés seront toujours sombres pour Sébastien.  Sans doute en connaît-il les moindres fragments, à force de river son regard sur eux, les paumes plaquées sur le capot d’une voiture, le corps arc-bouté en avant.  Sans doute aussi que l’ouverture des braguettes, cette note rapide et brève qui se joue dans son dos, le poursuivra-t-elle toute sa vie.  Tout comme les odeurs de ces spermes, de ces hommes, de la rue, des voitures, et de l’argent qu’on lui jette après, par terre ou dans la figure.  Il n’a que quatorze ans. 

Les sensations des mains qui lui arrachent les cheveux pour le tirer par derrière ; sensations de l’élastique qui serre le pli de son bras et l’aiguille s’enfonçant dans une veine.  Sensation de vide et de répit, un peu de blanc, moins de noir.

Dans ses manches trop longues, ses chaussures trop larges et trop grandes, son corps déambule les ruelles en rasant les murs.  Tête penchée en avant, il s’assied comme souvent, sur un banc, là, déposé sur des pavés, le long d’une rue, au milieu des gens et des maisons, des voitures, des lampadaires.

Il remarque cette gosse qui régulièrement l’observe, de son banc d’en face.  Tous les jours.  Aux heures qu’elle essaye de croiser avec les siennes.

Un jour viendra où il ne sera plus seul la nuit.  Semblables à elles-mêmes pourtant, contenant les hommes et le sperme, les billets et la poudre, les étoiles et la lune.  Lui, qui était personne pour tout le monde, se laissera apprivoiser par quelqu’un.  Il est l’Autre.

Il apprend à tendre ses doigts pour les nouer à ceux à elle.  Il apprend que leur silence est dense comme la nuit qui dit tout.  Que leurs mots ne servent à rien ; seuls leurs regards et leurs sourires suffisent.  Seul l’amour qui naît dans leurs cœurs se rejoint par leurs fronts qui se frôlent, leurs fous-rires qui s’entrechoquent et la complicité muette, jouée par des musiciens dont le seul instrument est le respect l’un pour l’autre.

La narratrice, désespérée et pourtant emplie d’amour, hurle le prénom de ce jeune garçon à chaque page, nous le rappelant sans cesse, nous secouant par les épaules pour nous dire,  pauvres lecteurs, qu’il s’appelle Sébastien, et qu’elle l’aime.

Mais curieusement, ce cri dans la nuit n’est ni empreint de rage ou de colère, d’angoisse ou de solitude.  Il est une voix qui s’unit à celle de Sébastien ; il est une âme qui rejoint l’âme soeur ; un amour qui a trouvé.

Cette prose est un long souffle retenu qui peu à peu se défait, et le lecteur, dans ce silence, écoute ; face à ce texte, se tait.

« Le Souvenir de personne » de Cécile Fargue, 2010, aux éditions Les Penchants du roseau.

Savina de Jamblinne.


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