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La religion comme tradition

Par Argoul

A la racine, la religion (« re-ligere ») est ce qui relie. La foi est un ciment incomparable, mais la seule histoire commune en est un autre. On peut être de tradition chrétienne sans en avoir la foi. Religion et foi peuvent se mêler, mais elles peuvent être distinctes, surtout dans les sociétés modernes et complexes comme les nôtres. La majorité des Français qui se déclarent catholiques aujourd’hui sont des croyants tièdes, voire des non-croyants qui se contentent de suivre l’héritage, ou des agnostiques qui réservent leur idée sur ce qu’ils ne peuvent saisir. Combien vont à la messe ? Combien « prient » ?

Le Christianisme lui-même est divers :

  • Il comprend ceux qui renoncent à leur individualité pour se fondre dans l’ordre des monastères, perdant leur nom, leur originalité, la maîtrise de leur existence, pour volontairement devenir pion anonyme en transit provisoire dans cette vallée de larmes.
  • Il comprend aussi ces hommes d’Eglise, politiques retors, aimant la pompe et la pourpre, lettrés, interlocuteurs des Grands, aptes à peser ici et maintenant sur le destin de leur nation.
  • Et ces chercheurs qui étudient les textes ou les sites préservés dans la terre, avec tout l’esprit critique et l’appareillage scientifique moderne.
  • Ou ces prêtres immergés dans le siècle, auprès des pauvres et des malheureux.
  • Et bien d’autres… 

Divers courants :

  • Il y a le catholicisme, tout entier hiérarchique de droit divin, obéissant au Pape (« Tu es Pierre »), ordonné et militaire. En Italie, il est héritier de Rome, en Espagne animé par la Reconquête, en France missionnaire et napoléonien.
  • Il y a les divers protestantismes, pragmatiques et disciplinés, exigeant de chaque individu qu’il fasse effort de lire la Parole et de mettre en pratique les Préceptes pour faire ici bas son salut.
  • Il y a l’orthodoxie, plus proche des Catholiques, mais animé plus qu’eux d’un courant mystique et intellectuel qui la garde vivante.

Tous sont chrétiens ; tous sont pourtant différents.

Entre le besoin de sécurité, dans l’Eglise ou dans la secte, et le libre-arbitre affirmé par le Christ, chacun doit trouver sa place. Entre institution et foi personnelle, entre rites sociaux et croyances intimes, entre approfondissement et tentation de l’inquisiteur. Bon nombre quêtent autre chose que la consommation pour toute fin – et ils ont évidemment raison. Se remplir et se vider, contenter sa panse et vidanger son sexe, ne sauraient être l’alpha et l’omega d’une existence pleine. Mais qui donc prône de se vautrer dans cette Tentation ? La télé ? Pourquoi s’en rendre esclave ? Faut-il que la force les ait quitté pour que ceux qui vilipendent la consommation à outrance croient que consommer est irrésistible ! Ne haïssent-ils pas avec tant de force ce qu’ils ont la hantise de trop aimer ? « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » Tartuffe professe la vertu en société pour mieux la tourner hors de vue.

C’est confondre un peu légèrement égoïsme et individualisme. L’égoïsme est un instinct devenu passion exclusive ; l’individualisme est un sentiment réfléchi. Se mettre en retrait pour mieux goûter et penser n’a que peu de chose à voir avec le « moi je personnellement » de la jouissance d’ego. L’égoïsme est un vice, l’individualisme une conséquence des temps démocratiques : à vouloir tous les hommes semblables, le lien humain se distend, se neutralise et se focalise sur le proche, le familial et l’amical. Ne rien devoir à personne est le slogan de la méritocratie républicaine ; on se fait soi-même. Dès lors, consommer peut être ou jouissance perverse ou seulement signe de statut social. A confondre les deux, la critique est stérile. Les Américains eux-mêmes, ces grands consommateurs, voient dans les églises une morale sociale pratique et une exigence personnelle de pureté contre les compromissions consuméristes de la société impure.

Mais cette image de soi qu’on appelait jadis la vertu n’a pas besoin de croyance pour exister et agir… Vous pensez que consommer n’est pas un digne sens de la vie ? Eh bien, commencez vous-mêmes par ne plus acheter n’importe quoi, jetez votre télé et laissez les histrions vider les esprits pour les rendre malléables à la pub, vilipendez la mode « jeunes-des-cités » - eux qui ne vivent que pour la thune et les marques – au lieu de toujours trouver des excuses sociologiques et des boucs émissaires à vos travers ! C’est VOUS qui faites votre vie, pas la télé ni l’air du temps. Et me voilà, moi le non-croyant, devenu moraliste… Disons plutôt que changer les hommes consiste avant tout à se changer soi-même. Je l’ai déjà dit ailleurs.

Je suis pour l’harmonie de ce qui constitue l’humain : non pas « tout pour le ventre » et rien pour la tête et le cœur, mais un équilibre hiérarchique entre les instincts souterrains, le caractère frotté aux autres et la raison qui domine, en retrait et tranquille. Qui a élevé des enfants en comprend l’équilibre. Telle était la santé des Grecs, la tempérance stoïcienne, et le christianisme l’a repris parfois : c’était le fort de l’éducation jésuite. Aujourd’hui : que chacun se débrouille - peut-être est-ce cette peur de la responsabilité, du libre-arbitre, qui conduit tant de monde à se réfugier à nouveau dans les croyances ?

Si je n’ai point la foi, je ne nie point pour cela la culture dans laquelle je suis né. Je n’ai nul besoin d’un ressentiment anticlérical, d’une jalousie anti-élite ou d’une angoisse face à l’avenir ou à la mort pour exister. Les récits des vitraux, ou gravés dans la pierre, le blanc manteau d’églises fleurissant au gothique, me parlent d’élans et de légendes que je connais. Les personnages bibliques des peintures et des textes sont comme de grands ancêtres. Plus même, j’observe l’Occident tout entier sous l’emprise anthropologique du christianisme. Sans le savoir souvent, se croyant naïvement dégagé par le mouvement des Lumières. Mais notre culture française est catholique, imbibée de valeurs catholiques et de phobies catholiques. Qu’on le veuille ou non, je l’ai assez noté, surtout à gauche…

La devise républicaine, « liberté, égalité, fraternité », n’est-elle pas une application de ce que Jésus a prôné via les Evangiles ? Et Robespierre, “l’Incorruptible”, n’était-il pas un fervent lecteur de la Bible ? Les débats contemporains les plus sensibles, comme les mères porteuses ou l’adoption d’enfant par un hétérodoxe sexuel, ont beaucoup à voir avec ce mystère de la Sainte Famille dans laquelle le père n’a pas engendré, la mère est vierge et le fils à la fois Père et Esprit Saint… Y a-t-il une quelconque autre religion qui dissocie ainsi l’existence de l’engendrement ? La phobie morale de la chair et du sexe est elle-même une déviation d’église, due à Paul probablement, car le christianisme n’est-il pas avant tout Incarnation et Résurrection des corps ? Il serait temps que nos célibataires autoproclamés, qui se veulent intermédiaires entre Dieu et les hommes, consentent à reconnaître qu’ils sont – comme tout mâle et comme le Christ lui-même – munis d’un sexe dès la naissance. Et qu’il aprennent que le préservatif ne se met pas à l’index…

Il ne s’agit pas de se laisser aller à la détermination puisque – même en christianisme – nous sommes dotés du libre-arbitre. A fortiori lorsqu’on n’est pas croyant. Que l’on choisisse de suivre l’Eglise ou de trouver sa voie autonome, autant être conscients de ce qui nous a construit et qui nous irrigue encore. La lucidité est une vertu héritée des Grecs.

Le rituel catholique des baptêmes, des mariages, des enterrements est un lien de société. On peut le suivre pour être avec le groupe ou se tenir à l’écart, mais on ne peut pas le nier. Je ne suis pour ma part point déprimé au point de m’abandonner à la foi mystique. Ni n’ai rencontré jamais la Présence. Je ne renonce pas face à l’adversité. Je ne refuse pas la réalité ici et maintenant, au profit de lubies ou de rêves. Pour moi, changer le monde commence par se changer soi – comme le bouddhisme le prône, après le stoïcisme et d’autres disciplines antiques (y compris druidiques). Je crois à la vertu de l’exemple.

Et tout bon exemple est paisible et cohérent : instincts qui poussent, mais dominés ; émotions sous-jacentes, mais maîtrisées ; esprit lucide, explorateur logique mais à sa place, au sommet de l’intelligence mais pas dans le vide – irrigué de la force instinctive qui fait aimer la vie et des passions humaines qui lui donnent son goût.


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