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Qu’est-ce que ça veut dire ? ou la Chambre qui n'entend pas

Par Bruno Leclercq

Afin de situer politiquement Henry Fèvre, quel meilleur choix que cet article parut dans les Entretiens Politiques et littéraires du 10 décembre 1893. N° 56, tome VII
INDICATIONS POLITIQUES
Henry Fèvre

Je découpe dans la correspondance anglaise du Figaro les renseignements suivants :
« Cette année la misère est épouvantable en Angleterre… il est bon de prendre en considération les souffrances des ouvriers honnêtes dont les familles vivent, ou, si vous l’aimez mieux, ne meurent pas avec six francs par semaine pour sept personnes habitant une seule chambre et n’ayant pour lit unique qu’un grabat dans lequel le matin on découvre le corps d’un enfant mort étouffé entre le père et la mère. Ces infortunés qui ne se plaignent pas on droit à la commisération… »
Et immédiatement après :
« Le conseil du comité, la corporation de la cité ne font rien pour eux, et M. Gladstone a déclaré que pendant la session, qui va se prolonger au-delà de Noël, le Parlement n’aurait pas le temps de s’occuper du sort des malheureux. »
Entendu.
De son côté le parlement français, récemment interpellé par M. Jaurès sur le douloureux et menaçant problème du socialisme contemporain, sur ce qu’il comptait faire en face de la misère toujours plus grande et des revendications toujours plus fermes du prolétariat, demandait :
- Qu’est-ce que ça veut dire ? (Voir l’Officiel.)
Le discours de M. Jaurès ne manquait pourtant ni de netteté ni d’ampleur.
La question y était posée largement et dans toute sa clarté : d’un côté une minorité dorée tirant sa richesse du travail des autres, de l’autre la masse dolente, sordide, du prolétariat innombrable créé par l’industrie moderne et affamé par elle, chassé de l’atelier par le perfectionnement du machinisme, vile chair humaine de travail achetée à bas prix sur le marché des bras ; la servitude et l’iniquité sociales en face du mensonge de la liberté et de l’égalité politiques, les contradictions atroces d’un état économique incohérent, la nécessité de modifier cet état économique, de transformer le mode de la propriété et l’emploi de l’activité humaine, tout le tableau de nos misères, l’étude des causes, une indication des remèdes, tout le problème pressant, redoutable du socialisme qui fait sortir de terre les légions noires des grèves, éclate sous nos pieds en bombes anarchistes, assombrit l’avenir du nuage ascensionnel de sa colère.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? a crié la Chambre.
Cette même Chambre, nommée après Panama, que l’on pouvait espérer en partie rajeunie, courageuse, compréhensive du présent, soucieuse de l’avenir, devant le formidable problème posé, n’a trouvé que ce glapissement ironique :
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle ne comprend pas.
Il n’y avait d’ailleurs qu’à jeter un coup d’œil sur cet hémicycle de figures de commerce et de prétoire, vulgaires, cyniques, ricanantes, pour être édifié. C’était bien la bourgeoisie avare et cruelle, crispée sur son écuelle, et montrant ses vieilles canines rageuses. Elle était là accroupie dans sa bassesse et sa férocité. D’autant plus féroce qu’elle ne comprenait pas.
Dans les revendications populaires elle ne voit en effet qu’une jalousie de maigres contre les gras. Dans la justice à réaliser qu’une charité à faire. Et quand on lui explique que tout le mal vient de l’état social lui-même, que la propriété individuelle est une forme usée et éphémère de possession qui disparaît d’ailleurs d’elle-même, absorbée peu à peu par la force des choses dans la grande propriété anonyme, que la liberté tant vanté du travail et la concurrence prétendue nécessaire du commerce n’est qu’un mensonge et un désordre, que c’est tout l’ancien monde économique qu’il s’agit de renouveler, que ce n’est pas à son écuelle qu’on en veut ni sa charité qu’on implore, mais un meilleur, plus fécond et plus équitable usage des richesses naturelles pour le bien de tous, elle répond :
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
Et il n’est pas jusqu’à la Révolution française et à ses principes sacro-saints que l’on n’invoque pour en enrayer la continuation même et la logique historique, comme si les principes de la Révolution étaient suprêmes, à la fois dogmes et bornes et qu’il n’y eût qu’à s’y buter, comme si la Révolution comportait un fétiche qui dût rendre sacré et définitif tout ce qui en est sorti, jusqu’à la bourgeoisie parlementaire actuelle.
Bavardages oratoires d’avocats, sophismes et rhétorique, l’égoïsme capitaliste défendant sa caisse au nom de la liberté et de la patrie.
Toute réforme sérieuse écartée, la nécessité d’une métamorphose économique bafouée…
Tout de même, peut-être, si on est sage, une petite réforme sur les caisses d’épargne… sur les caisses de retraite… mais « si malaisée », celle-là !
Et, en face du refus des réformes, la résolution féroce, joyeuse, acclamée, comminatoire de maintenir l’ordre dans la rue, violemment.
- L’ordre public est au-dessus des lois, a affirmé un ministre à la tribune.
Pas de réformes et des baïonnettes.
Ah ! elle n’est pas tendre, la majorité modérée.
Où est-il, le parti espéré, conscient de la gravité du moment, qui, en dehors de tout catéchisme politique, ne s’occupant que des nécessités urgentes, aurait réalisé des réformes effectives et immédiates : du pain et un toit assurés du jour au lendemain par le soin des municipalités à tous ceux qui en manquent, du travail fourni à qui en demande, les ouvriers vieux et infirmes à la charge de l’Etat, le programme minimum des socialistes adopté d’acclamation par toute la Chambre ; des palliatifs, je sais bien, mais urgents, en attendant mieux, pour apaiser la souffrance pressante, faire patienter les colères, adoucir et faciliter le passage scabreux d’un état économique à un autre ; le parti enfin d’une bourgeoisie honnête, consciencieuse, aidant d’elle-même au monde nouveau dont elle doit profiter comme les autres classes et confondu avec elles.
Enfin de la bonne volonté, de la compréhension, de l’humanité, l’évolution nécessaire réalisé de bon gré et non toujours cette haine, partout !
Mais non, rien. Un ricanement atroce, la provocation.
Telle j’ai senti cette Chambre, digne sœur du Parlement anglais.
L’une n’a pas le temps.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? demande l’autre.
Et ici la misère est épouvantable. Et là les dépôts regorgent de malheureux qui viennent à la prison comme à un asile.
Et l’on s’étonne et l’on s’indigne des colères et des impatiences qui éclatent…
O bombes de l’avenir ! (1)
Henry Févre.
(1) La veille de la parution de cet article, Auguste Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés.

A venir : Bibliographie d'Henry Fèvre et autres petits riens...


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