Magazine Beaux Arts

Jeune Création

Publié le 08 novembre 2010 par Marc Lenot

Arrivé au salon/foire Jeune Création juste avant la fermeture, j’ai été assez impressionné par la qualité : pas trop de redites en peinture, pas trop de “lecture postmoderne de la philosophie transcendaliste américaine” et autres galimatias. Chacun fait son palmarès; des 65 artistes, je n’en connaissais bien que deux, Lola Reboud, dont nous reverrons les photos d’Islande bientôt à Levallois, et Christophe Herreros (qui a eu le prix cette année pour ses vidéos ‘hors champ’), vu à Montrouge (où étaient aussi Tudi Deligne, le collectif DOP et Thomas Lévy-Lasne).

Dans ces découvertes de jeunes artistes dont la plupart n’ont pas trente ans, mon regard se porte plutôt sur ceux qui ont un discours construit et personnel, sur ceux qui savent marier densité et créativité; j’ai tendance à passer vite devant les oeuvres qui ne me semblent rien apporter de très neuf, trop revisiter des thèmes éculés ou s’approprier des discours intellectuels sans réalité pertinente. Je favorise aussi plutôt le ‘travail bien fait’, dans l’exécution, mais surtout dans la réflexion en amont. Mais ce ne sont que mes choix personnels; en voici six.

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Je mettrais d’abord dans ma liste deux artistes qui, l’une et l’autre, ont une démarche ’scientifique’, expérimentatrice, qui va engager le spectateur dans sa propre expérience. Charlotte Charbonnel, avec Stéthosphères, présente sur des piédestaux de bois, cinq sphères en plexi, à l’intérieur desquelles se trouvent une ou deux autres sphères concentriques plus petites; dans ces espaces se trouvent des matériaux indéterminés, plumes, pastilles, sable, limaille, encre, on ne sait trop. Il faut manipuler la boule comme un gyroscope,
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faire rouler ses fluides à l’intérieur, les faisant couler lentement ou au contraire en cascades, et écouter le son ainsi produit, mystérieux, primitif, onirique. Face à ces allégories transparentes du monde, les cinq spectateurs/manipulateurs, tels des savants de la Renaissance, découvrent, explorent et construisent une poétique symphonie visuelle et sonore. Cet instrument d’écoute collective, démultipliée et sensible, augure bien d’une oeuvre laboratoire qui semble prometteuse.

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Ces sphères de la poitrine (στῆθος) nous accompagnent dans un périple vers le grand froid : Delphine Chevrot nous offre une poitrine, non point des seins (il y en a trop ailleurs), mais un thorax réfrigérant (Sans titre (vous ne l’emporterez pas avec vous)). Les tuyaux en forme de côtes se refroidissent et se couvrent de glace, frigorifiant le spectateur consciencieux, puis, dans un cycle sans fin, dégèlent et laissent goutter l’eau dans un bac, depuis lequel elle sera pompée et à nouveau congelée. À un rythme lent, qui dépend de l’entropie, du lieu et du public, c’est un coeur de glace qui bat, éternel recommencement, mouvement universel : j’y ai vu une pièce plus mystique que rationnelle, plus religieuse (bouddhiste plutôt que romaine) que scientiste.

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Primée l’an dernier, Estèla Aillaud montre une série de photographies (11h28) grises, quasi dénuées de couleur, qui semblent avoir été prises après une catastrophe, coulée de boue ou éruption volcanique: ne subsistent dans cette lave grise que quelques empreintes d’objet, des chaises recouvertes de cendres, des maisons englouties (à moins que ce ne soient des éléments de Lego, tant l’échelle est incertaine). Ces photographies d’un noir gras, étouffant, seraient tragiques s’il n’y avait ici ou là une touche de vivant, herbe verte résistant à la mort, émergeant du magma; elles nous disent l’éphémère, la disparition, le recommencement elles aussi.

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Les tableaux d’Anna Mindszenti Calisch pourraient être des photographies en noir et blanc (et elle dit peindre d’après photo), des photographies fantomatiques. Mais ce sont des tableaux (ici, Le rideau) où les corps se révèlent comme l’image photographique dans un bac. Ils constituent une quête du mystère de chacun, faite de tentatives de capturer l’âme du sujet dans ces ombres vibrantes sur la toile, comme Lavater tentait de sonder l’âme humaine en dessinant la silhouette de ses patients; parmi les peintres présents, c’est certainement, avec François Jacob, la plus accomplie.

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Concluons par deux travaux plus ancrés dans le monde : Jérémy Lecomte présente un fouillis de photos, coupures de presse et textes sur un bureau IKEA, et d’autres, captures d’écrans de télévision et photos d’un avion dans le ciel, au mur; tous ont pour sujet l’invasion de Gaza, les destructions aveugles et les massacres de la population par les soldats israéliens. Travail non indifférent certes, mais aussi travail sur la circulation de l’information et la tension entre deux mondes, sur le pouvoir absolu d’ex-victimes devenues bourreaux et la résistance de leurs victimes; le désordre de l’installation semble traduire le désordre de nos opinions, de nos culpabilités anciennes et de nos indignations présentes.

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Sarah Garbarg, dont le travail précédent était plutôt basé sur la sculpture, travaille en fait sur les codes, sur la manière dont notre perception du mode passe par des informations codées, normées, prédéfinies. La pièce présentée ici se compose d’un diaporama de photographies de sites où se trouvent des bornes géodésiques nécessaires à la triangulation du R.B.F. (Réseau de base français), petits édifices de béton passant souvent inaperçus dans le paysage, et d’une imprimante qui crache inlassablement les coordonnées GPS de ces bornes. Ce sont deux représentations du monde, l’un réel, concret, photographié, l’autre abstrait, mathématisé, codifié : où et comment se recouvrent-ils ? Où sommes-nous, quelle est notre position, qui nous la dit et comment : travail conceptuel méthodique, qui m’a rappelé le projet Confluence, mais, ici, c’est le pouvoir qui nous situe, nous inscrit dans un espace, nous localise; et j’aime bien les flots de papier sortant des imprimantes et envahissant l’espace.

Photos de l’auteur.


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