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Journal d’une mannequin, Chapitre XXIV : Rivalité

Publié le 08 novembre 2010 par Amandyne

Journal d’une mannequin, Chapitre XXIV : RivalitéAujourd’hui, j’ai 24 ans. Je suis entrée en pré-retraite. Mes anniversaires sont devenus des comptes à rebours. Sur la page de mon site, mon âge a changé automatiquement. Le chiffre 3 s’est fait viré par le 4. Maudit 4. Ce week-end j’ai deux jours de shooting pour un catalogue de robe de mariées. 600 euros les deux jours, en direct, je n’ai pas osé négocier plus, j’ai besoin d’argent.

Lorsque je me rends au studio le samedi matin, dans le 7ème arrondissement de Paris, j’ai l’insoutenable impression de faire cela pour la dernière fois. Peut-être est-ce mon âge avancé qui me fait prendre la voix de la sagesse. Peut-être ai-je l’intuition que mon heure va bientôt sonner, que demain mes agences me téléphoneront pour m’annoncer qu’il serait temps que je pointe et rende mon bleu.

Je traverse une rue piétonne, perchée sur des bottines à talons, mes longs cheveux blonds encore humides de mon bain matinal. Ils chatouillent le bas de mon dos, ondulant sous la cadence de mes pas pressés. J’aime les minutes avant d’arriver sur un shooting. J’aime me sentir attendue sans savoir ce qui m’attend vraiment. À quoi ressemblera l’équipe, quel sera le style du photographe, l’allure du plateau, le rythme à adopter.

9h01, j’entre dans la loge. Une autre mannequin est déjà installée au makeup, un café à la main. Horreur. Je déteste les prises de vues à deux filles.

-Salut, moi c’est Gwénaelle.

Elle me sourit exagérément. Ces deux grands yeux vert clair et son petit carré noir m’évoquent les danseuses de revue. Ses traits sont fins et son nez bien droit, son menton en pointe et la pâleur de sa peau lui donnent une élégance noble. Je regarde ses mains. Elles sont fines, presque transparentes.

-Bonjour. Moi c’est Amandine.

Je m’assieds sur la chaise à roulettes qui m’est destinée, face au miroir. Nous commençons à faire connaissance en nous regardant par nos reflets. Au fil de ses réponses, je ne peux m’empêcher de me comparer. J’ai un an de plus qu’elle et 5 centimètres de moins. C’est déjà un cataclysme. En revanche, je suis plus mince proportionnellement et mieux foutue. Elle me passe son book. Je n’ai pas emmené le mien, heureusement. Elle a plus de parutions que moi. Elle fait plus de mode que moi mais moins de lingerie. Elle a plus voyagé. Ses agences sont mieux et elle signe plus de contrats. À 9h17, je me sens déjà au 36ème dessous.

De son côté, je sais pertinemment qu’elle fait la même chose que moi. Lorsqu’elle m’a vue arriver, qu’elle a baissé les yeux pour voir combien de centimètres de talons j’avais, la victoire s’est lue dans son regard. Elle savait. Mais lorsque j’ai posé ma veste, qu’elle a vu mes fesses, assurément plus petites que les siennes (je fais du 34), elle a été désarçonnée.

Notre discussion néanmoins assez empressée continue. Elle est très diserte, pleine d’humour et de liesse. Elle fait déjà rire la maquilleuse et le coiffeur à 9h22.  Elle ne ressemble pas à ses filles vaniteuses et acerbes que l’on croise d’habitude. Elle a cette simplicité qu’ont les filles de province. Comme moi.

David, le coiffeur à la coupe afro, me pause des perruques sur la tête. Une blonde platine, une rousse, une noire, une courte, une longue. Aucune ne me va. Au début nous rions de la tête que ces hideuses postiches me font, puis, je me mets rapidement à rire jaune. J’ai en plus un très mauvais souvenir de perruque.

David en trouve finalement une qui me va. Le carré noir. J’ai l’impression qu’on cherche à me faire ressembler à ma voisine. Dans le reflet du miroir, la danseuse de revue s’est clonée.

9h56, je passe au makeup et Gwénaelle aux perruques. David lui pause une première coupe blonde, elle est magnifique. Il lui essaie une rousse, on dirait Milla Jovovich dans le 5ème élément. Le coiffeur s’extasie. Toutes les couleurs et longueurs lui vont à merveille. À 10h32, je suis déconfite.

Un sentiment d’injustice me traverse. Lorsque j’essayais les perruques, je n’étais pas encore maquillée, je sortais à peine de mon lit ! Je partais donc avec un handicap. Tandis que Gwénaelle, est déjà superbement maquillée. Elle n’est pas plus belle ! C’est une hérésie !

La jalousie m’embarque ainsi dans une froide paranoïa.

Lorsque la maquilleuse s’était occupée de Gwénaelle, elle l’avait complimentée sur ses grands yeux amande. Et elles avaient gloussé en s’échangeant leurs adresses shopping et leurs petits trucs beauté. Avec moi, le silence d’une salle d’examen.

Puis le coiffeur avait crié au miracle devant la forme de son visage adapté à toutes ces ignominies fabriquées en cheveux d’indiens soumis à se raser pour récolter quelques piècettes. Avec moi, il avait lutté pour ne pas sombrer dans le burlesque.

11h06, les habilleuses s’occupent de Gwénaelle, prête en premier. Evidemment. Un immense sentiment de soulagement et d’équité terrestre me traverse lorsque je l’aperçois en sous-vêtement. Ouf ! Elle avait bien une légère culotte de cheval. C’est épatant comme l’on peut parfois se sentir revivre avec une culotte de cheval. D’une autre fille bien sûr.

Je tentais de lutter contre ma paranoïa par le moindre détail physique.

Le shooting débute.

Tout se déroule normalement jusqu’à 15h. Ou plutôt, je ne trouve aucune matière à paranoïa avant 15h.

Nous pausons à tour de rôle. Pendant qu’une prend place au centre des projecteurs, l’autre se change avec les 3 habilleuses. Chaque photo prise apparaît immédiatement en plein écran sur le Mac du photographe. Les deux clientes peuvent ainsi choisir et donner leurs avis sur la pause, les plis de la robe, le visage de la fille. À ma 6ème robe, je réalise que tout le monde admire les photos de Gwénaëlle, et moins les miennes. Je tente de repousser cette pensée mais de multiples détails confirment fatalement mon impression. À chaque fois que Gwénaëlle pause, le jeune photographe en profite pour faire des portraits très serrés de son visage. Comme s’il cherchait à capturer encore plus sa beauté. David se pâme devant l’ordinateur à chacun de ses passages et la maquilleuse ne fait que s’occuper d’elle.

Je deviens de plus en plus parano. Je traque le moindre commentaire du maître d’œuvre, je tends l’oreille pour capter les murmures. Je compte scrupuleusement le nombre de robes que nous portons chacune.

Dans la loge, devant le portique croulant sous les robes somptueuses en tulle blanc, Caroline, une des clientes, me montre celle qu’elle a choisie pour la couverture du catalogue. Une longue robe noire taille empire ornée de roses blanches en soie et d’un tulle en mousseline absolument divin. Je la mémorise bien afin de voir qui de nous deux la portera. Je serai ainsi fixée.

Le shooting suit son pénible rythme jusqu’au lendemain. Le dimanche, j’essaie de me résonner pour ne pas passer une affreuse journée. Mon insomnie névrotique m’a fait prendre du recul. Ne pas être la préférée n’est pas une fatalité. D’autant que dans ce métier, on passe du vilain petit canard décati à la star hollywoodienne ultra glam en une journée. C’est notre interlocuteur qui fait notre réputation. Je me répète en toute mauvaise foi que le photographe a bien le droit d’avoir ses préférences, que si l’on faisait une série maillot de bain, je serais la favorite. Je cherche à me consoler sans aucune conviction. Et je me trouve assez minable d’en être réduite à me réconforter parce qu’on me trouve moins jolie qu’une autre.

J’observe alors la manière dont pause mon adversaire. Je dois avouer qu’elle est extrêmement douée. On dirait une Top. Chacun de ses mouvements est stoppé à la seconde où le visage entre dans la perfection. Ses yeux se plissent de mille façons avec toujours autant de grâce. Ses lèvres se retroussent, s’entrouvrent, se relâchent avec une précision idyllique. Ses épaules, ses bras, ses hanches, son corps tout entier se meut dans une sensualité particulièrement étudiée. Le geste le plus infime qu’elle fait est calculé en fonction de sa photogénie. Elle connaît tous ses angles, tous ses visages, toutes ces émotions. Elle sait séduire avec une infinitésimale palette d’attitudes. À trop la regarder faire, on se demande quel mécanisme l’actionne. On se dit qu’elle manque de naturel, que ce visage est trop froid, trop figé. Mais lorsque l’on regarde la photo, la réalité explose. Ce n’est pas trop, ce n’est pas faux, c’est absolument parfait.

C’est à moi. Je prends la place de Gwénaëlle, face à l’objectif. Le photographe est encore absorbé par les photos qu’il vient de shooter, par la beauté dictatoriale de l’autre mannequin. Il fixe son écran, retouche, recadre, et imprime. Je le regarde, impassible, avec une terrible impression de ne plus exister. Il chuchote à la maquilleuse, assise à côté de lui. Je l’écoute, avec concentration pour ne pas manquer une syllabe.

-Laquelle préfères-tu des deux filles ?

-Elle. Répond la jeune femme tournant ses yeux sur l’écran du Mac.

-Moi aussi c’est ma préférée, elle passe vraiment bien.

Ces propos volés me serrent la gorge avec douleur. Je sens mes jambes s’enfoncer dans des sables mouvants.

-Ha Amandine t’es déjà là !? me lance le photographe en se retournant. Allez on y va !

Je respire profondément et prends la pause.

Ce shooting devient pour moi infernal. Je ne parle plus, ne souris plus, ne plaisante plus avec David et sa coupe afro qui vient pour la millième fois m’asperger de laque. Je n’arrive plus à remercier la cliente qui me dit que je suis ravissante avec ce voile rouge carmin. Je ne peux plus croiser Gwénaëlle sans chercher tout ce qu’elle a que je n’ai pas. Je ne supporte plus ce photographe déloyal. Je suis entrée dans un cercle vicieux qui me gomme à coup d’indifférence.

Toutes les photos prises ont été imprimées sur des formats cartes postales. Il y a deux piles. Le « best of » du photographe et les autres. Mon cœur se met à battre de plus en plus fort. Je le sens s’agiter comme si son engrenage avait rouillé. Une profonde tristesse m’envahie. 8 photos sur 10 sont avec Gwénaëlle. Je me rue sur le tas des photos non sélectionnées. Il n’y a presque que des photos de moi. Devant un tel constat, ma parano n’a plus lieu d’être.

Je me contrôle pour ne pas fondre sur place. J’étouffe mes larmes, tasse mes émotions. Je ne comprends pas pourquoi je suis tant peinée. Je déteste être comparée et surtout moins appréciée que l’autre mais cette fois-ci la situation prend des proportions intolérables.

Je m’assieds sur un petit fauteuil en fer, attendant mon tour dans ma robe de mariée blanche. Les cerceaux sous ma robe gonflant le tulle comme un gros soufflé. J’ôte mes gants en soie qui me tiennent soudainement chaud. Je dégrafe quelques boutons de mon caraco en dentelle pour mieux inspirer. J’angoisse.

La musique est trop forte, un ventilateur ronfle pour la prochaine photo. Toute l’équipe est aux anges. L’effervescence du plateau me débecte. Je suis affreuse. Des exclamations résonnent du fond de la loge. Elles se font plus fortes, se rapprochent. Je relève la tête, les yeux larmoyant de chagrin.

Gwénaëlle porte la robe noire taille empire.


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