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Ce qui est... n'est pas !

Par Sergeuleski

L'aveu Garas.jpg« Je veux rentrer chez moi. Ca va mal finir, je vous dis.
- Ils sont comme des chiens ? Ils ont la rage au ventre ? C'est ça ? Je vous avais prévenu. Faut continuer. Faut extirper d'eux la bête immonde, sordide et immonde ! Extirpez, nom de Dieu ! Extirpez ! Il en restera toujours quelque chose. Je veux du sordide hideux et sordide, du flagrant délit, au délit flagrant et irréfutable ; et c'est maintenant ou jamais ! Alors, traquez-les nom de Dieu ! Et puis, frappez là où ça fait mal ! Faut leur secouer la couenne à tous ces porcs ! Sur le grill, tous ! Sur le grill, je vous dis ! Faites-les flamber ! Et s'ils ne veulent pas avouer, qu'ils se taisent à jamais. Parce qu'on les fera taire. Pour sûr ! On leur fermera le caquet à tous ces dégénérés, à tous ces barbares ! On en a les moyens, vous savez ! Et tous les moyens sont bons quand on a volonté de faire taire tous ceux qui nous menacent.
- Je veux rentrer chez moi.
- Taisez-vous ! Je vous dis qu'ils sont coupables ! Même innocents, ils sont coupables. C'est à vous de leur faire avouer tous les actes immondes qu'ils ne manqueront pas de commettre d'ici peu. Et puis, qu'est-ce qu'un innocent sinon un coupable qui s'ignore ! Être innocent ! La belle affaire ! Face aux nouvelles analyses scientifiques qui viennent alimenter quotidiennement le vivier de nos connaissances sur la nature humaine, tout ça ne veut plus rien dire. Innocent, vous dites ? De qui ? De quoi ? Innocent ? Sachez le : il faut se débarrasser de cet épithète sans queue ni tête car, pour ma part, je ne connais que des gens innocents mais... faute d'avoir été reconnus coupables. Oui, Monsieur ! La reconnaissance de cette culpabilité latente et universelle progressera lentement, pas à pas, mais elle se fera ! Vous pouvez compter sur nous. Naturellement, si vous leur dites qu'ils sont innocents, eh bien, ils vous croiront mais... c'est pas un service à leur rendre car, tôt ou tard, il nous faudra les juger tous coupables. Tous ! Alors, sachez-le ! Être capable, c'est déjà être... coupable. Et ceux-là, ils sont capables de tout. Ce sont des monstres je vous dis ! Des monstres et des terroristes ! Tous autant qu'ils sont ! Oui, Monsieur ! Des terroristes ! Parfaitement Monsieur ! Des monstres et des terroristes !
- C'est nouveau ?!
- Oui ! Ca vient juste de sortir. Alors, c'est du sérieux maintenant. On tape dans le dur. On est dans le Viagra !
- Dans le quoi ?
- Dans le Viagra ! On bande, quoi ! Merde ! Je vous le dis : qu'ils avouent ! Même innocents, qu'ils avouent ! Plus ils se disent innocents et plus ils sont coupables. Si demain vous rencontrez un innocent, ne le lâchez pas ! C'est fatalement un terroriste et un monstre. Y'a pas à se tromper ! Vous pouvez, les yeux fermés, foncer droit sur lui ! Je vous le redis : ils sont tous coupables ! Coupables de n'être que ce qu'ils sont, dans leur refus ou bien, dans leur incapacité à servir notre Projet : le nôtre ! Le seul qui vaille ! Alors... au boulot et... vite ! La tâche est immense ! Immense, cette tâche ! Immense comme un mensonge qui se voulait vérité ; vérité de mensonge qui maintenant nous éclate à la gueule, éblouis, ébahis et abrutis, sur le cul, infirmes à vie et pour la mort, sidérés et tout illuminés d'horreur pour la nuit des temps ; et même quand il fera jour, ce sera encore la nuit. Ils auront beau faire, rien ne pourra effacer cette vérité criante de mensonge ! Plus rien ne pourra la retenir, cette vérité sidérante ! On les tient ! On les a démasqués, ces salauds ! Alors... faut faire vite, avant qu'à leur tour, ils ne nous démasquent, car l'heure approche. Mais qu'ils avouent, nom de Dieu ! Et vous découvrirez qu'ils étaient tous coupables... bien avant... bien, bien avant d'avoir accompli le pire. Coupables, ils sont ! Même sans bouger un pouce et sans lever le petit doigt. Et davantage encore, si jamais ils le lèvent, ce petit doigt ! Alors, vous avez compris ?

- Je veux rentrer chez moi ! Vos histoires, ça me...
- Pensez aux grands vices et à leur développement potentiel ; développement qui nous menace chaque jour. La sodomie par exemple. Oui, la sodomie ! Un vrai fléau, la sodomie ! Et puis, pensez à toutes ces subversions et à toutes les tentatives de contestation de nos valeurs ! Pensez à leurs revendications démesurées ! Et merde ! Et puis, quoi encore ? Pourquoi pas "Liberté, Egalité et fraternité" aussi pendant qu'on y est ! Je vous dis que chez eux, tous ces vices font l'objet d'une activité débridée et menaçante. Aussi, vous devez dès maintenant être capable d'identifier le premier venu pour, très vite et dans la foulée, le déclarer coupable non pas a posteriori mais a priori. L'heure est aux frappes préventives. Vous comprenez ?
- Je veux rentrer chez moi !
- J'vais vous dire : la vérité, c'est que vous manquez d'audace. Il faut mettre toute cette population au trou. C'est clair, oui ou non ? Ensuite, il sera toujours temps de savoir s'ils sont coupables ou innocents. Passez-moi tous les hameaux de la vallée au crible. Sillonnez tous ces villages et allumez tous les feux : ceux de la culpabilité puis de la repentance et de la soumission totale car, bientôt leur vie à tous n'aura plus qu'un sens : le nôtre de sens ! Et on leur demandera pas leur avis. Je vais vous dire, jeune homme : la terreur ! Oui, la terreur et le chaos, à petites doses, disséminée avec parcimonie, avec des pincettes, en col blanc et... high-tech, y'a pas mieux. Pour sûr ! Ils plieront et... se... plieront ou bien alors... ils iront traîner leurs savates et leurs guêtres sous des tonnes de bombes !
- On pourrait peut-être leur parler, avant ?
- Leur parler ? Pourquoi faire ? On n'a pas le temps. On travaille en temps réel et le traitement doit être administré avec précision : état d'abdication perpétuelle et éternelle. Je vous le dis : ils sont tous coupables ! Coupables de n'être que ce qu'ils sont dans leur incapacité à servir notre Projet. Mais... on les sauvera malgré eux... eux tous, quittes à les crever tous autant qu'ils sont. On les sauvera, nom de Dieu ! Pour sûr ! Mais ce qu'il faut avant tout c'est que tous ces gens avouent et qu'ils s'amendent : aveux, pénitence et amendement. On ne s'amende jamais assez parce qu'on n'adhère jamais assez et totalement, en toute abnégation. Nous n'avons peut-être pas encore atteint le point de non-retour mais il y a urgence. Alors, qu'ils avouent et vous pourrez rentrer chez vous. Qu'ils avouent et si nous sommes de bonne humeur, il se peut qu'on leur pardonne... une fois qu'ils seront morts et pardonnés... bien pardonnés, enfin cadenassés et réduits en cendres et au silence. Je vous l'ai déjà expliqué : il faut les salir... il faut tout salir... tout et tout le monde. Comprenez bien une chose : s'ils avouent, alors, nous sommes sauvés car vous trouverez toujours des cons pour penser qu'ils étaient les seuls coupables. Et puis franchement, si seuls les innocents sont autorisés à juger, qui donc jugera qui, et qui exécutera la sentence de qui ? Alors, c'est au plus rapide, au plus puissant et nous allons recourir à des mouvements massifs pour créer un effet de terreur de masse ! Nom de Dieu ! Tenez ! L'assaut est donné ! Feu à volonté ! Car, ce qui importe c'est que nous soyons les premiers à dénoncer la puanteur et le pire... et la saleté et la puanteur du pire ; les premiers... oui, les premiers pour nous assurer une place aux côtés de ceux qui seront prochainement les seuls autorisés à prononcer toutes les sentences de mort qui devront être prononcées ; sentences qui nous mettront à l'abri de toutes les poursuites : plus personne pour nous courir après, plus personne pour nous mettre le grappin dessus, même par en dessous car, nous sommes partis avant eux et courons plus vite qu'eux... beaucoup plus vite jusqu'à nous retrouver derrière eux, cette fois-ci ; eux qui tentaient très certainement de nous poursuivre pour mieux nous confondre. Alors, maintenant c'est à notre tour de les rattraper. La course ! Nom de Dieu ! C'est la course contre la montre ! C'est au plus rapide, au plus vif, au plus... plus... plus... Mais comment vous dire, vous qui ne savez rien sur rien ? Comment vous dire ce vers quoi nous tendons... nous tous arc-boutés et... nous tous tendus et dressés, du haut de notre candeur. Voyez ces tours géantes ! Ces tours menaçantes ! Celles de notre civilisation ; civilisation bétonnée et verrouillée à double tour ! Une civilisation charpentée pour les siècles des siècles...

- Amen.

- Sachez une chose Monsieur le reporter et... sachez-la, cette chose, une bonne fois pour toutes : ce qui est... n'est pas ! Non Monsieur ! Ce qui est, n'est pas car il s'agit toujours d'autre chose. Autre chose et autre part et puis, ailleurs aussi. Le but affiché n'est pas le but qu'on se propose d'atteindre puisqu'il n'est pas le but qui a été secrètement fixé. Alors, ne vous étonnez surtout pas si l'itinéraire conseillé n'est jamais le chemin qu'il faut emprunter car, quand vous y serez arrivé tout en pensant y être allé avec les autres, eh bien, vous y serez arrivé mais... seul. Oui, Monsieur : seul ! Car dans les faits, personne, n'aura souhaité vous y accompagner ou vous y retrouver puisque ce n'est pas là qu'il fallait être. Alors, on peut dire sans risquer de se tromper qu'ici, tout... absolument tout est diversion et boniment. Oui, Monsieur ! Tout est leurre, diversion et boniment. Et ceux qui prétendent à la cohérence et à la vérité sont à l'intelligence ce que les feux d'artifices sont aux miracles : le secret de polichinelle d'un esprit infantile. »

Extrait du titre : "Paroles d'hommes" - chapitre 7

A propos de l'ouvrage : cliquez Paroles d'hommes


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