Magazine Culture

Thérésa par Barbey d'Aurevilly.

Par Bruno Leclercq

Thérésa (Emma Valadon 1837-1913).
La chanteuse la plus connue de son temps, et sans doute la première "vedette de la chanson", vue Barbey d'Aurevilly. L'éloge du "connétable des lettres" à "la diva du ruisseau".
Thérésa
Elle n'est pas vieille, et dans le sens rigoureux du mot, elle n'est pas actrice, et pourtant sa place est ici !
Actrice ?... Est-ce qu'avec ses chansons – ses chansons seules – elle ne joue pas robustement et gaillardement la comédie ?...
Vieille ?... Les hommes, plus cruels que la nature, n'ont-ils pas décidé qu'après trente ans une femme n'est plus jeune , - et qui sait si l'âge de Thérésa équivaut encore à trois nubilités de créole...
Seulement, demandez à ses envieuses et à ses ennemies, qui trouvent que ça dure trop, si son succès n'a pas cent ans !

Thérésa par Barbey d'Aurevilly.

Car il va toujours, son succès, et même chaque jour il s'épanouit davantage. Je l'ai entendue hier encore. Elle chantait dans le drame de Léonard, à la Gaité. La salle vide, au troisième acte s'est subitement remplie. On venait pour elle et uniquement pour elle, et mademoiselle Léonide Leblanc, cette coqueluche des petits crevés et qui les achève, - Leur poignard de miséricorde, - a perdu ses tremblotements de voix et ses frottements de guitare. On n'a vu, on n'a entendu, on n'a applaudi, on n'a bissé que Thérésa !
Ah ! Elle, Thérésa, je ne consentirai jamais à l'appeler cérémonieusement : Mademoiselle ! Quand on a l'honneur d'être un genre à soi seule, on n'est plus ni demoiselle ni madame. On n'est personne. On est une chose qui a son génie, et Thérésa, c'est Thérésa, - ou c'est la Chanson !


Thérésa par Barbey d'Aurevilly.
La Chanson faite femme. Étonnez-vous de son succès ! La Chanson, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus spontané, de plus vif, de plus français et de plus électrique en France. La Chanson, c'est la pointe de cette lance des Francs sur laquelle, disaient-ils intrépidement à Alexandre, ils recevraient le ciel, si le ciel tombait ! C'est sur la pointe de la Chanson que la gaîtée française, souvent infortunée, reçoit tout les malheurs de la vie. Tout finit par des chansons ! Disait Beaumarchais, qui en a fait qu'on chante encore.
Cela vaut mieux qu'un livre et court tout l'univers !
Dit à son tour Gresset, qui en a fait aussi...
Mais, avec Thérésa pour interprète, cela ne court plus, mais cela fait courir l'univers !

Thérésa par Barbey d'Aurevilly.
Oui ! Thérésa, c'est la Chanson elle-même. La Chanson qui n'a peur de rien, à l'accent vibrant, à l'air leste. Oui ! Même avant qu'elle ait chanté, avant que le son audacieux et net ait jailli de sa bouche joyeusement ouverte, Thérésa, c'est encore et déjà la Chanson ! D'attitude, de galbe et de tournure, c'est déjà, pour l'oeil et de pied en cap, la Chanson gauloise et française ! Tenez ! Faites-vous le plaisir de la regarder, telle qu'elle était hier, par exemple, non plus avec la robe à queue des Célimènes, mais simple robe sans atours, comme la grâce populaire, dans ce drame populaire de Brisebarre et de Nus, vêtue de sa robe aux raies blanches et bleues et de son tablier noir, que j'aurais voulu blanc, - sa seule faute de la soirée, - et dites-moi, dites-moi ! Si Vadé et Désaugiers, revenus parmi nous, ne lui eussent pas mis, rien qu'en la voyant, leurs mains paternelles sur ses épaules rebondies et ne l'eussent pas nommée leur fille ?... Dites-moi si ces chansonniers tout-puissants et charmants, et surpris, ne l'auraient pas immédiatement reconnue pour le génie incarné et vivant de la Chanson, qu'on croyait morte et qu'elle chante comme ils savaient la faire ? Oui ! Rien qu'à ses yeux émerillonnés, tout à la fois scintillants et humides, ses yeux brillants d'esprit et humides d'autre chose ; - oui ! Rien qu'à ses lèvres sensuelles et pourprées, - pour les baisers, un vrai tapis-franc ! - à tout cet ensemble de femme étoffée, plantureuse, Rubens, que la voilà devenue ! Car ce n'est pas maintenant qu'on pourrait lui donner, à elle, comme à mademoiselle Leblanc, un rôle gringalet de cigale.
L'embonpoint, qu'elle a rêvé longtemps, lui est venu enfin tout à coup, comme vient un boulet, et comme deux, et comme quatre ! Comme le talent lui-même lui était venu ; - car c'est la destinée de cet être doué, de cette enfant de la nature, que tout lui arrive, que tout lui pousse, et qu'elle ne se soit jamais donné, pour être ce qu'elle est, autre chose que la peine de maître, cette fille du peuple, absolument comme les gentilshommes d'autrefois !
Et de cette façon, la voilà maintenant accomplie. Il lui manquait dans la personne la rondeur qu'elle avait dans la voix, le geste et le talent. C'est achevé, il ne lui manque plus rien ! Elle sait où elle peut se camper, à présent, la croix d'or de madame Grégoire.

Thérésa par Barbey d'Aurevilly.

Vocation naïve, irrésistible, que personne ne créa et qui, vlan ! Se montra un soir à Paris, à Paris qui sentit le coup électriquement de ces deux chosettes toutes puissantes : la Chanson et la Chansonnette ! Il y avait longtemps qu'on n'avait rien vu de pareil... L'époque était triste et maussade quand, un soir, Thérésa, inconnue, se leva joyeuse sur le théâtre d'un pauvre diable de café dont elle allait faire l'Alcazar, et s'en vint au bord de la rampe, un peu déhanchée, cancanant légèrement d'où l'on cancane, et de la voix aussi, - car la voix a son cancan comme l'autre, - osée, presque indécente, mais si gaie ! Gaie à tout faire adorer, et mettant autour d'elle tout à feu, avec cette gaîté qui sera toujours – quels que soient les gouvernements ! - reine en France.
Ce n'était pas Mimi Pinson, ce n'était pas Suzon : c'était plus que Suzon, c'était, en une seule, toutes les Suzons de la terre ! C'était encore plus que m'amzelle Vadé, que mademoiselle Désaugiers : c'était la Nourrice, c'était la Femme à barbe, - des horreurs nouvelles ! Mais il fallait bien faire des sacrifices au temps gâtés par Offenbach. Seulement, au milieux des gargouillades et des poissarderies que Vadé lui aurait peut-être pardonnées encore, il y avait Thérésa ! Il y avait, au fond, la fleur d'Art qui s'appelle Thérésa et qui se mit à éclater, comme un cactus superbe ! O vous qui me lisez, vous en souvenez-vous ?... Thérésa, c'était l'instinct à sa plus haute puissance. D'où sortait-elle ? Les légendes plurent de partout sur cette fille inconnue, qui semait à poignées des gaîtés au fros sel dans l'âme d'un public qu'on ne faisait plus pétiller, et qui réveillait, par je ne sais quel chic, les imaginations blasées. Cet étrange talent, qui chantait la chanson populaire comme Rachel jouait la tragédie, et qui prononçait, ma foi ! Aussi bien les pocharderies de Frébault que Rachel les vers de Racine, on la fit, comme Rachel, sortir de la noire obscurité. On voulut à toute force qu'elle fût une bohémienne de la rue, qui, à la Maison-d'or, un soir, avait été payée d'une chanson par un ivrogne lucide encore, lequel lui tassa cent francs en pièces d'or dans un verre à champagne et qui lui dit : « Bois cela, fillette ! » C'était joli comme si cela n'eût pas été vrai, mais il paraît que c'était faux. Ce n'est que depuis qu'elle a bu de l'or dans les verres à champagne, cette Erigone de la Chanson, que cela n'enivre pas et qui n'en reste pas moins bonne fille. Où donc avait-elle commencé ?... Avait-elle même commencé ?... Talent prodigieux d'expression franche, comment l'expression lui était-elle passée (qui saura jamais ces mystères ?) de son âme gaie dans son organe alerte et sonore ?... Plus forte que toutes les méthodes, levant sa robe et franchissant toutes les difficultés, comme Lazzara passait les ruisseaux (le vers d'Hugo) :
Elle lève sa robe et passe les ruisseaux !

Thérésa par Barbey d'Aurevilly.
Elle s'est peut-être contentée d'ouvrir la bouche et elle a chanté. J'ai ouïe dire qu'elle ne savait pas, ô bénédiction ! Un mot de musique, mais sa justesse d'organe lui fait deviner tout. Peut-être depuis Garat, ce rossignol des salons où dansait Trénis, et qui chantait aussi sans avoir appris, mais sur un autre ton, n'a-t-on rien vu de plus nature, - de plus fieffé nature que Thérésa ? Thérésa n'est point une cantatrice. - Non ! Ce n'est pas cela, mais une chanteuse qui chante en triple accord avec ses sens, son esprit et son âme, une rareté infiniment rare ; car voyez combien dans Paris, à cette heure, où tout foisonne de gens qui chantent à s'en casser toutes les chanterelles, vous pouvez compter de Thérésa !
Il n'en est qu'une, une seule, - qui n'aura pas de dynastie, - et c'est la nôtre ! C'est celle que le beau Veuillot a trouvée laide...
Par parenthèse, le plus comique et le plus grand succès !
Jules Barbey d'Aurevilly (Les Vieilles actrices. Chacornac, 1889)
Illustrations d'Alphonse Humbert et André Gill.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Bruno Leclercq 1643 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossiers Paperblog

Magazines