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L'Argument de beauté : le Binchois plein de clarté et de grâce de Discantus

Publié le 16 novembre 2010 par Jeanchristophepucek
rogier van der weyden vierge enfant niche

Rogier van der Weyden (Tournai, c.1399-Bruxelles, 1464),
Vierge à l’Enfant
, c.1433.

Huile sur bois, 15,8 x 11,4 cm,
Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza.

De Gilles Binchois (c.1400-1460), on connaît surtout des chansons, dont on conserve une soixantaine qui se placent parmi les plus belles écrites au XVe siècle. Sa production sacrée demeure encore peu explorée et la parution, dans le cadre de la nouvelle collection dédiée à la musique médiévale initiée par le label Æon, de L’Argument de beauté, qui en présente un choix, est assurément une excellente nouvelle, d’autant qu’il permet également de retrouver l’excellent ensemble féminin Discantus.

Contrairement à ses contemporains, et particulièrement à l’illustre Guillaume Du Fay (c.1400-1474), la composition d’œuvres sacrées semble n’avoir qu’assez peu retenu l’attention de Binchois. C’est, du moins, ce que nous permettent de déduire, en l’absence des livres de chœur de la Chapelle du duc de Bourgogne, au service duquel le musicien fut de la fin des années 1420 à 1453, les œuvres dispersées dans différents manuscrits, avec tous les problèmes d’authenticité qu’induit cet éparpillement. En l’état actuel de nos connaissances, Binchois semble n’avoir écrit aucune de ces vastes messes unitaires qui permettaient à ses collègues de faire montre de leur maîtrise.

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On ne conserve de sa plume – avec quelques doutes, comme le Gloria enregistré sur ce disque – que des fragments de l’Ordinaire, généralement regroupés par paires (Gloria – Credo, Sanctus – Agnus Dei) par les copistes, ainsi que de nombreuses petites pièces, graduels, antiennes, hymnes, répons, et un unique motet isorythmique, Nove cantum melodie, très probablement composé à l’occasion du baptême d’un des fils du duc de Bourgogne en 1431 (enregistré en 2004 par The Binchois Consort, Hyperion CDA67474). Cette dernière œuvre atteste que Binchois possédait incontestablement la science nécessaire pour élaborer des polyphonies d’une réelle complexité, ce qui laisse également supposer que la distance qu’il entretint avec ce type d’écriture procédait probablement d’un choix délibéré. En effet, ce qui frappe à l’écoute de ses pièces sacrées, c’est le sentiment de clarté et de fluidité qu’elles dégagent, la subtilité compositionnelle étant très souvent masquée, chez lui, par une facture volontairement simple, privilégiant la concision et la beauté mélodique, reprenant en partie, en ceci, l’esthétique limpide et douce (ce dernier adjectif devant être compris au sens où l’art du gothique international est, dans les régions septentrionales, qualifié d’adouci) héritée des compositeurs britanniques, cette fameuse contenance angloise illustrée, entre autres, par John Dunstable (c.1390-1453). En quelque sorte, il s’agit bien de la musique sacrée vue par un homme qui était avant tout un fabuleux compositeur de chansons et pour lequel l’expression du divin ne pouvait s’affranchir d’une forte dimension lyrique.

Pour notre plus grand bonheur, les enregistrements de Discantus (photo ci-dessous) se suivent et se ressemblent pour ce qui est de leur qualité et je saisis l’occasion que m’offre cette chronique pour saluer le travail de cet ensemble qui, depuis une vingtaine d’années, œuvre avec grâce et détermination pour faire revivre tout un pan de la musique du Moyen-Âge. L’Argument de beauté est une nouvelle réussite à mettre à son actif et on y retrouve la souplesse, la luminosité, la tendresse qui caractérisent son approche de ce répertoire. Fruit de recherches musicologiques menées par Brigitte Lesne, Isabelle Ragnard et la fidèle Marie-Noël Colette, cette anthologie intègre de façon convaincante, tout au long d’un parcours qui met très judicieusement en résonance des pièces de Binchois et d’anonymes de la même époque, les trouvailles les plus récentes en matière de prononciation du latin et de musica ficta, preuve supplémentaire de l’extraordinaire vitalité de ce laboratoire que constituent les musiques anciennes.

discantus
Peu d’ensembles s’y entendent autant que Discantus pour établir, en quelques instants, une atmosphère toute de chaleur et d’intimité, et c’est exactement ce qui se passe avec ce disque que son programme, faisant alterner très intelligemment des pièces recueillies et plus extraverties, permet d’écouter d’une traite sans jamais avoir un sentiment de lassitude ou de manque de tension. En effet, si les chanteuses sont plus que convaincantes dans les registres, où il est loin d’être facile de réussir à l’être, de la simplicité et de la douceur (superbes carols), leur interprétation n’en est pas moins exempte de toute fadeur et animée par un véritable souci de la ligne et des contrastes, deux points absolument essentiels pour rendre justice à la polyphonie subtile de Binchois et des compositeurs anonymes documentés par ce disque. Les voix sont à la fois fondues et bien caractérisées, la conduite en est fluide tout en restant précise, et, grâce à une prise de son conjuguant parfaitement proximité et amplitude, il se dégage de cette heure de musique un fort sentiment d’équilibre et d’harmonie, qui happe immédiatement et captive durablement.

Ce nouvel enregistrement de Discantus est incontestablement à marquer d’une pierre blanche, tant par le choix d’œuvres qu’il propose que par la qualité de l’interprétation. Le voyage qu’il offre dans la musique de Gilles Binchois et du XVe siècle est superbe et l’auditeur, toutes réserves bannies, ne peut que succomber devant cet imparable Argument de beauté.

gilles binchois argument de beauté discantus lesne
Gilles Binchois (c.1400-1460), L’Argument de beauté, œuvres sacrées (et pièces anonymes ou d’attribution douteuse).

Discantus
Brigitte Lesne, chant, cloches à main & direction

1 CD [durée totale : 57’37”] Æon ÆCD 1096. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Gilles Binchois : Salve sancta parens, Introït

2. Anonyme : Omnes una gaudeamus, Carol

3. Gilles Binchois : Kyrie

4. Anonyme : Diffusa est gracia – Propter veritatem, Graduel

Illustrations complémentaires :

Jan van Eyck (Maaseik ? c.1390/95-Bruges, 1441), Portrait d’homme, dit Tymotheos (Gilles Binchois ?), 1432. Huile sur bois, 34,5 x 19 cm, Londres, National Gallery.

La photographie de l’ensemble Discantus est tirée du site du Centre de musique médiévale de Paris.


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