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L'accélération du monde et autres titres

Publié le 21 novembre 2010 par Irmavep69

Avant de reprendre la suite de la découverte des facettes de Pétrus Borel, je vous propose une halte, une respiration.

Vous n'êtes pas sans lire ça et là des propos, constats alarmés et démonstrations sérieuses à l'appui, concernant la réalité de l'accélération de notre monde, de nos vies, de nos instants. Le temps s'enfuit de plus en plus rapidement, de plus en plus inexorablement. Nous qui gagnons en efficacité, en vitesse de communication, en productivité, en performance, manquons cruellement de temps. Celui-ci se révèle de jour en jour un luxe. Il faut lire les traités récents concernant cette accélération du temps et les éloges de la lenteur destinés, pour les premiers à nous alerter sur les risque que nous courons, pour les seconds à retrouver un sens, des valeurs, une voie à nos existences trépidentes. Nous faisons du "randon", nous nous agitons en tous sens en une course sans fin, au final sans but. Il est temps de nous interroger sur le sens de tout ceci!

Il y a quelque temps, je vous avais proposé une réflexion sur la lenteur à partir de l’approche de quelques ouvrages qui y étaient consacrés. Aujourd’hui je vous propose un petit tour, à partir de la lecture de quelques ouvrages parus récemment, sur l’accélération du temps, cette sensation désagréable que nous vivons tous et qui, nous le verrons, est bien réelle quoique relative bien entendu. Après ce voyage, je vous propose de retrouver un très beau texte de Washington Irving, déjà consacré, vous le découvrirez, à une certaine forme de lenteur.

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Pétrus Borel, grand admirateur de Washington Irving et traducteur adaptateur d’un de ses textes dont il fit un très beau conte, « Gottfried Wolfgang », publié en 1843 , a dénonçé, dès 1830, dans nombre de ses écrits, les méfaits de la société de "marchands, de boutiquiers et de bourgeois" qu’il voyait se mettre en place, marquée par l’affairisme, la vitesse et la concentration des « hannetons » dans les immeubles parisiens. (Voir l’ouvrage publié par le Vampire Actif, "Pétrus Borel, escales à Lycanthropolis").

Nous vivons en accéléré.

Ce constat, désormais banal, ne manque pas de nous interroger sur le sens ou le non-sens que cette accélération donne à nos existences. L'accroissement semble-t-il sans fin de la vitesse, celle des techniques, celle des changements sociaux, celle des rythmes de vie, celle de la communication, est il un témoin inéluctable du « progrès » ou bien n'est-il qu'un phénomène conséquent qui porte en lui les germes de l'auto destruction? Tel est l’un des sujets d'actualité que de nombreux ouvrages et articles récemment parus ont abordé avec l'affirmation partagée du constat, mais des interprétations sommes toutes différentes sur le sens, les enjeux, les défis et les perspectives possibles, probables et souhaitables. J'ai souhaité en savoir plus et me faire ma propre opinion. Pour cela, je me suis plongé dans quelques uns des ouvrages récemment publiés tout en regardant du côté de la littérature qui fourmille de textes alertant, chacun dans son contexte, sur ce péril...

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Tout va trop vite selon Jean-Louis Servan-Schreiber qui a publié récemment un "Traité de savoir ralentir à l’usage des gens stressés", sage réflexion, intéressante à lire, venant d’un homme dont on connaît l’engagement passé du côté du progrès, du développement économique.

« Penser la vitesse », le film de Stéphane Paoli, diffusé sur Arte il y a quelques semaines, a tenté de replacer la pensée de Paul Virilio dans le temps long de l'histoire, et a parfaitement démontré, témoignages de prix Nobels, de physiciens, de philosophes et d'autres experts à l'appui, que le temps, irrémédiablement s'accélère.

Le Monde Magazine du 29 août 2010 y a consacré son édition en titrant « Au secours, Tout va trop vite ». On y vérifie que l’expérience majeure de la modernité est celle de l’accélération. Nous le savons et l’éprouvons chaque jour : dans la société moderne, « tout devient toujours plus rapide ». Dans cet article, l'interview du sociologue, philosophe et politologue allemand Hartmut Rosa, aujourd'hui professeur de sociologie générale et théorique à l'Université Friedrich Schiller de Jéna en Allemagne, fait un lien entre le temps et son accélération qui permet, selon lui, de comprendre la dynamique de la modernité.

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Dans son dernier ouvrage, "Accélération. Une critique sociale du temps", paru cette année aux éditions La Découverte, Hartmut Rosa nous propose une théorie de l’accélération sociale susceptible de penser conjointement les transformations du temps (temps relatifs, temps virtuels, temps contraints,), les changements sociaux, (styles de vie, des structures familiales, des affiliations politiques et religieuses) et l’accélération du rythme de vie, qui se manifeste par une expérience de stress et de manque de temps. Il constate qu'à partir des années 1970, la modernité, qu'il qualifie de « tardive », connaît une formidable poussée d’accélération dans ces trois dimensions. Cette accélération, qui entraîne une désynchronisation des évolutions socio économiques et l'amoindrissement de l’action politique, vient menacer le projet même de la modernité en tant qu'elle entraîne une dissolution des attentes et des identités, qu'elle génère un sentiment d’impuissance, qu'elle induit une     « détemporalisation » de l’histoire et de la vie, et fait, au final, peser une grave menace sur la possibilité même du progrès social. « Cependant, dans notre modernité tardive, de nos jours, le monde change plusieurs fois en une seule génération. Le père n'a plus grand-chose à apprendre à ses enfants sur la vie familiale, qui se recompose sans cesse, sur les métiers d'avenir, les nouvelles technologies, mais vous pouvez même entendre des jeunes de 18 ans parler d'"avant" pour évoquer leurs 10 ans, un jeune spécialiste en remontrer à un expert à peine plus âgé que lui sur le "up to date". Le présent raccourcit, s'enfuit, et notre sentiment de réalité, d'identité, s'amenuise dans un même mouvement

Le temps s’accélère, il anéantit l’espace, le rythme de nos vies s’intensifie. Nos pensées et notre corps soumis à cette hâte sont au bord de l’explosion. Nous vivons tous à flux tendu. Nos ressources temporelles s’épuisent, se raréfient. Nous avons de moins en moins de temps pour faire tout ce qui nous est proposé, suggéré, imposé, tout ce qui est à portée de main, mais qui, pourtant, reste totalement inaccessible. Car s'arrêter pour faire, c'est manquer les prochains rendez-vous, eux aussi obligatoires. C'est décrocher. La peur de ne pas pouvoir suivre nous étreint et notre sentiment de la réalité s’amenuise. Le monde des techniques et des communications va beaucoup trop vite et nous oblige à courir, à accélérer sans cesse, dans nos métiers, dans notre vie familiale, dans nos relations. L’histoire et le rythme de nos vies, sont soumis à cette accélération, à cette cavalcade du Temps, que l'on peut, en partie, attribuer à la révolution informatique, à l’information en boucle, qui accélèrent non seulement la mise à disposition des informations, mais les calendriers de tous...

Dans cet ouvrage à l'analyse magistrale, Hartmut Rosa construit une véritable « critique sociale du temps » qui, d'une part dénonce les effets pathologiques de l’accélération dans la société postmoderne, d'autre part propose une approche susceptible de permettre de penser ensemble, les transformations du temps, les changements sociaux et le devenir de l’individu et de son rapport au monde. Pour réaliser cette analyse, qui illustre la réflexion prospective partagée par Marx et Engels affirmant que le capitalisme contient intrinsèquement une tendance à « dissiper tout ce qui est stable et stagne », Hartmut Rosa prend appui sur ses propres recherches et travaux, ainsi que, entre autres, sur les travaux et réflexions de Paul Virilio, et ses inquiétudes sur la vitesse.

Dans plusieurs de ses ouvrages en effet, l'architecte, philosophe et écrivain d'origine nantaise Paul Virilio, depuis « La Vitesse de libération » publié en 1995 aux éditions Galilée, jusqu'à « Le Grand accélérateur » publié en septembre 2010, toujours chez Galilée, en passant par « La Bombe informatique », publié en 1998 aux éditions Galilée et « Le Futurisme de l'instant » en 2009, chez Galilée, s'interroge sur les méfaits de "l'instantanéité" et d'une société moderne articulée autour de la vitesse, de l'immédiateté. Cette posture conduit à privilégier les émotions au détriment de la raison, l'image au détriment de l'écrit ...

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Sa théorie, développée depuis des décennies, selon laquelle le progrès technique nous mène à notre perte, rencontre un écho tout particulier avec l'actualité des crises à répétition que nous subissons et qui ne sont sans doute pas que des phénomènes anecdotiques sans liens entre eux, comme on veut nous le faire croire, mais bien plutôt des signaux, désormais forts, des catastrophes à venir si nous poursuivons le même modèle de « développement » et de « progrès ». N'est-il pas temps de ralentir ? « Le Grand Accélérateur » est un ouvrage engagé, qui a le mérite de dire les choses simplement, efficacement, sans détour, et « n’y va pas par quatre chemins». Ce n’est pas pour autant l’Apocalypse.

Dans un livre qui avait fait du bruit lors de sa parution, « Vitesse et politique » paru en 1977, Paul Virilio dénonçait déjà la rapidité. « La vitesse, disait-il, est la vieillesse du monde ». Elle abolit en effet les distances et abolit le temps. Elle nous rend à la fois dépendant, à la fois acteur de la dictature du mouvement. Pour lui, c’est parce que nous ne pouvons pas apprivoiser notre milieu, ni avoir la mainmise sur le temps, que nous préférons ne retenir que le mouvement qui le traverse ou pire encore la vitesse ou l’agitation qui l’effacent. Depuis plus de trente ans Paul Virilio n’en finit pas de pourfendre la démocratie du temps réel, du « live », de l’immédiateté. Il pressent une société sous la dictature de l'instant. Les flux incontrôlés de la finance ont mis en péril nos économies bien réelles; à chaque instant, un virus informatique peut paralyser un Etat, voire la planète entière ; nous semblons de moins en moins pouvoir réellement prévoir les accélérations des dérèglements climatiques comme le montre entre autres phénomènes de plus en plus nombreux, l'ouragan Katrina qui a mis à genoux une frange du pays le plus riche du monde ; et si nous avons pour l’instant pu échapper à des bugs majeurs, comme celui annoncé de l'an 2000, personne ne peut prédire à quoi nous mène l'accélération de tous les flux. « Le progrès, c'est merveilleux, sa propagande, c'est inquiétant », répète Paul Virilio. Il dénonce la procédure accélérée qui limite à une seule lecture par chambre, l’examen des textes de loi la plupart du temps imposés par l'actualité en réaction à des faits divers. Il s’irrite contre le capitalisme hors-sol qui permet des opérations totalement virtuelles qui mettent en péril nos sociétés. Il critique avec verdeur le management par le stress conduit par des dirigeants formatés, qui n’ont plus aucune connaissance technique, et appliquent des principes et des méthodes froides et inhumaines, avec pour seul objectif la rentabilité et la productivité sur le très court terme, celui de la rentabilité de l’argent placé. Paul Virilio constate également que la puissance des moyens de communication et de transmission offre une réalité qui se lit désormais par l’image et considère que cette     « pollution audiovisuelle » synchronise et standardise les émotions. Ainsi, le 11 Septembre 2001, lorsque la terre entière découvre simultanément les images de l’attaque contre le World Trade Center, un sentiment d’horreur généralisée et de haine s’installe. Le discours démocratique et le recul, pourtant nécessaire du « spectateur », sont immédiatement paralysés : la vitesse du langage des images dénature les facultés d’analyse et les rapports humains. Autant de phénomènes qui convergent et amplifient encore les mouvements en un maelström définitif.

Pour nous démontrer cette spirale inéluctable, Paul Virilio fait appel à l’histoire économique et sociale en comparant l’époque de la première révolution industrielle et la nôtre et en prenant exemple sur la révolution des transports qui n’a pas de secret pour lui. La locomotive et les vaisseaux spatiaux lui sont familiers et il lie le territoire aux technologies qui permettent de le parcourir et de le contrôler. TGV, pigeon voyageur ou internet, avion ou minitel, qu'il s'agisse des techniques de communication ou des techniques de déplacement, le territoire est défini, selon lui, comme un espace-temps qui, finalement, rapetisse. Que signifie en fin de compte la vitesse de déplacement ? Comment définit-elle le territoire? Qu’apporte-t-elle, ou plutôt, de quoi prive-t-elle ? Pour Paul Virilio, il en va de notre survie que nous puissions retrouver le monde, sentir sa présence, continuer à l’arpenter. Nous devons ménager les temps de l’apparition. Paul Virilio est l’homme du trajet, pour qui le chemin à parcourir entre deux points prime sur tout. Un homme qui se déplace sans aucune liberté de mouvement ne peut être pour lui un homme libre. Or notre monde est mis en péril par la vitesse. Paul Virilio lutte en réalité contre la disparition de l’espace-monde, de la mesure, de la perception. Il nous alerte, sérieusement, tout en s’amusant (pour ma part, je crois qu'il rit jaune!), par exemple lorsqu’il constate que le grand collisionneur du CERN à Genève tente d’emboutir le mur du temps.

Mais ne nous y trompons pas : la liquidation de l’espace-monde a pour lui déjà commencé. Les habitants de nos sociétés chronophages vivent déjà selon lui comme des particules élémentaires qui explosent de frénésie et d’excitations artificiellement renouvelées. Ainsi, Paul Virilio nous alerte sur notre avenir proche, déjà en marche, qui nous amène inéluctablement à devenir des « citoyens objets » », pilotés par un immense GPS. Dans ce voyage permanent et de plus en plus rapide pour nos corps et nos esprits, il y aura une élite, de plus en plus réduite, semblant pilotée le navire, en fait elle aussi embarquée sans espoir d’atterrir, et la masse des faibles, toujours grandissante, qui formera les nouveaux groupes d'exilés, de déportés, d’exclus. L'instant et la cartographie, sans cesse mouvante, tueront la pensée, réduisant les hommes à l'état d'éternels passants sans mémoire. La cybersociété et ses liens interactifs (Facebook et autres réseaux sociaux du Web) qui régissent désormais nos rapports dans l'instant et aux yeux de tous se sont substitués aux historiques lieux de la démocratie : la cité et ses représentants, nos maisons et nos voisins. Il n’y a donc plus, ou presque, de vie privée.

Et pour ceux qui douteraient encore de la réalité de ce scénario, Paul Virilio nous rappelle que les micro textes de 140 signes maximum de Twitter se substituent déjà à la perception linéaire du passé, du présent et du futur. Et surtout, nous rappelle-t-il, le 6 mai 2010 à 14 h 25, les grands calculateurs de Wall Street, ont franchi le mur du temps. En quelques nanosecondes, des machines surpuissantes ont déclenché des ordres de vente qui ont fait disparaître des écrans boursiers des milliards de dollars sans qu'aucune intervention humaine puisse les arrêter. C’est dans cette vitesse technologique désormais supérieure au temps humain que Paul Virilio voit la possible autodestruction politique, sociale et peut-être physique de l’homme. Cette tyrannie de la vitesse signe pour Paul Virilio l’exode du libre arbitre et de la démocratie. Si ce n’est pas encore l’Apocalypse, cela risque bien d’être malgré tout la fin des temps... Cette promesse apocalyptique, Paul Virilio l’appelle « l’accident universel ». C’est le risque d’ une catastrophe virtuelle dont les conséquences pourraient aller jusqu’au court-circuit de la connaissance et de la conscience mondiale. Autrefois, les accidents étaient minimisés par leur lenteur. Aujourd’hui, on peut presque anéantir un continent à l’aide d’un bouton, et un virus informatique peut contaminer la planète en quelques heures. Le krach boursier en est l’exemple, inachevé de peu. En interrogeant les fractures de la modernité, le philosophe a constaté que la notion de progrès avait échoué : depuis 1990, 70% des catastrophes sont des accidents artificiels dus à la technique. De Tchernobyl à la gare d’Atocha, l’homme fait face à la finitude du monde. « La terre est devenue trop petite pour le progrès ! »

Paul Virilio cherche néanmoins à dépasser la brutalité de ce constat. « Je suis comme Winston Churchill, explique-t-il, qui disait qu’un optimiste est celui qui voit une chance derrière chaque calamité.» Pour y faire face, il y a plusieurs urgences, insiste le philosophe, parmi lesquelles celle de créer un ministère du Temps destiné à permettre de renouer avec le "kairos", c'est-à-dire « l'instant propice à l'action, et pas seulement à la réaction interactive » et à inventer des temps incompressibles ; parmi lesquelles également celle de penser les conséquences de la connaissance technique et surtout de ses applications pour ne pas laisser le sort du monde aux seuls généticiens, mathématiciens de l'informatique, physiciens Enfin, il appelle de ses vœux la création d’une « Université du désastre » dont la pensée permettrait de faire face aux accidents majeurs et d’aller au-delà des dégâts potentiels.

Témoin, victime et acteur de cette accélération contemporaine, nous gagnerions à relire les textes magnifiques que la littérature ou la poésie nous ont confiés.

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Je pense, parmi de nombreux autres, aux méditations poétiques de Pierre Sansot, notamment dans son « Du bon usage de la lenteur » paru en 2000 aux éditions rivages Poche, rempli de textes aussi splendides que profonds. En voici par exemple un extrait (page 14) : "J'estime que vivre constitue en ce qui me concerne une chance, qui ne me sera pas accordée une seconde fois : une chance non point parce que la vie nous fait des cadeaux et que sur une balance idéale la somme des plaisirs excéderait celle des peines, mais parce que je mesure à chaque instant la chance que j'ai d'être un vivant, d'accéder chaque matin à la lumière et chaque soir aux ombres, que les choses n'aient pas perdu leur éclat naissant et que je perçoive aussitôt l'esquisse d'un sourire, le début d'une contrariété sur un visage, bref que le monde me parle. La vie elle-même comme ondoiement, comme déploiement, la vie à fines gouttelettes plutôt que comme une tornade ou un fleuve impétueux. Une lumière plutôt qu'une force.",  et cette phrase, en éloge à la lenteur (p : 97) : "La lenteur n'est pas la marque d'un esprit dépourvu d'agilité ou d'un tempérament flegmatique. Elle peut signifier que chacune de nos actions importe, que nous ne devons pas l'entreprendre à la hâte avec le souci de nous en débarrasser."

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Je pense également au septième roman de Milan Kundera intitulé « La Lenteur », merveilleux écrit sur le sujet dans lequel l'auteur flâne et moque l'image toute puissante du XXème siècle, celle produite par la caméra devant laquelle les penseurs deviennent des pantins. « La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme". Dès les premières pages de son « roman », Milan Kundera explique, que l’engin motorisé du XXème siècle libère l'homme de son corps, puisque celui-ci ne sentira plus le frottement du sol sur ses pieds qui marchent ou son pouls qui s'accélère au bout de l'effort. Ce même homme "arraché à la continuité du temps", n'est déjà plus dans le passé mais pas encore dans l'avenir. En fait cet ouvrage traite de la philosophie de la lenteur, celle de ce narrateur observant le monde qui l’entoure depuis un château mystérieux, le temps d’un week-end. Le premier chapitre, essentiel pour la compréhension de l'ensemble du livre, ressemble en effet davantage à un essai sur notre rapport à la lenteur émaillé de formule puissante. «La source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre.» proclame Milan Kundera, Le roman arrive par la suite. Il est le fruit de l'entrecroisement et de l'interaction de trois intrigues romanesques, tissées ensemble. Celle d’un chevalier et d’une mystérieuse comtesse, un épisode de la vie de libertins du XVIIIème siècle à travers une nouvelle de Vivant Denon ; celle du narrateur, l'auteur de ce roman, caché derrière le "je" du texte qu'il est en train d'écrire, et de son épouse ; celle de plusieurs personnages du XXème siècle, pressés pour éviter de se sentir perdus, quêtant toutes les activités possibles, courant après un hypothétique bonheur, tels les « hommes sans Dieu » de Pascal, à la recherche d’un improbable apaisement. Ils en deviennent vite grotesques et leur vie ressemble à une farce rabelaisienne. Car la lenteur, c’était celle imposée à l’époque des cartes du tendre, en ce temps ancien où la conversation était un art. Différer, écouter, regarder sans agir pour démultiplier les sensations futures. La lenteur est l’apanage de ceux dont la vie ne connaît pas la vacuité. Cela, la noble comtesse et le narrateur l’ont compris et ils offrent à la lecture un peu de leur plénitude et leur sérénité.

Ce qui est particulièrement intéressant dans cet ouvrage est le goût d’inachevé que laisse la lecture de ce texte. Comme si le lecteur était invité à se glisser dans les interstices laissés ainsi ouverts pour lui permettre de goûter à la lenteur, celle des temps et de l’imaginaire, celles du rêve et de l’analyse. Car ce texte propose certaines analyses subtiles, très élaborées et certaines réflexions particulièrement pertinentes. Par exemple : « Rien n'est plus humiliant que de ne pas trouver de réponse cinglante à une attaque cinglante.» ; «Qui se venge aujourd'hui se vengera aussi demain.». ; «Imprimer la forme à une durée, c'est l'exigence de la beauté mais aussi celle de la mémoire.» ; Ou encore : «La façon dont on raconte l'Histoire contemporaine ressemble à un grand concert où l'on présenterait d'affilée les cent trente-huit opus de Beethoven mais en jouant seulement les huit premières mesures de chacun d'eux.»

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Cette dernière citation nous renvoie sur un autre ouvrage en tout point passionnant de Daniel Halévy qui nous propose un essai sur l’accélération de l’histoire intitulé « Essai sur l'accélération de l'histoire suivi de L'histoire va-t-elle plus vite ? La conquête des forces de la nature. Leibniz et l'Europe. » republié en 2001 chez Fallois. "L'allure du temps a tout à fait changé" disait déjà Michelet en 1872  "Il a doublé le pas d'une manière étrange. Dans une simple vie d'homme, j'ai vu deux grandes révolutions, qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d'intervalle." Daniel Halévy, historien, philosophe, biographe, avait vu beaucoup plus de choses encore, et plus extraordinaires, et en beaucoup moins de temps, quand il écrivit ce livre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Etudiant le rythme des grands courants qui ont animé les empires et les peuples, l'auteur discerne une allure constamment plus rapide dans le déroulement de l’Histoire. Cette thèse eut à l'époque un grand retentissement tout en soulevant bien des interrogations et des objections. Elle n'a rien perdu de son actualité, bien au contraire. Le progrès technique en est-il la cause ? Fait-il courir à l'humanité autant de dangers qu'il lui apporte de satisfactions ? Ce court essai, un des plus denses et des plus riches qui aient été écrits sur la question, contient aussi un panorama fulgurant et passionné de l'Histoire universelle. On pourra lire, heureusement présentés à la suite de ce texte, quelques-uns des commentaires et des débats auxquels il a donné lieu, notamment une discussion avec Albert Bayet, le père Daniélou, et Raymond Aron, ainsi qu'une réflexion de Daniel Halévy sur Leibniz, le philosophe auquel il a consacré le plus d'attention.

Bien d'autres écrits concernent ce sujet, ne serait-ce que ceux précédemment évoqués dans le texte sus-cité, accessible sur ce blog. 

Ayant récemment découvert et dévoré  le texte de Washington Irving intitulé "Rip Van Winckle", et considéré avec surprise qu'il traitait dune certaine forme de lenteur, je vous le propose pour clore ce billet en vous souhaitant une belle et douce lecture.

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"Le récit suivant fut trouvé dans les papiers de feu Diedrich Knickerbocker, vieux gentleman de New-York passionné pour l'histoire hollandaise de la province et les mœurs et coutumes des descendants de ses colons primitifs. Ses recherches historiques cependant n'avaient pas tant pour base les livres que les hommes, car les premiers sont lamentablement discrets sur ses sujets favoris ; mais il allait trouver les vieux habitants, et plus encore leurs femmes, riches en récits légendaires, si précieux pour l'histoire véritable. Aussi, toutes les fois qu'il tombait sur une famille de Hollandais pur sang, paresseusement enfermés dans leur métairie au toit peu élevé sous un sycomore aux longues branches, il l'examinait comme si c'eût été un bouquin à fermoir, en lettres gothiques, et l'étudiait avec la conscience d'un ver rongeur de livres!", Le résultat de toutes ces recherches fut une histoire de la province au temps des gouverneurs hollandais, histoire qu'il a publiée il y a quelques années. Différentes opinions se sont fait jour au sujet du caractère littéraire de cet ouvrage, qui, à vrai dire, n'est certes pas meilleur qu'il ne faut. Une scrupuleuse exactitude, voilà son principal mérite, mérite qui a bien été mis un peu en question quand il a paru pour la première fois, mais qui depuis a été complètement établi. Il a maintenant sa place dans toutes les collections historiques, comme un livre d'une incontestable autorité. Le vieux gentleman mourut peu de temps après la publication de son œuvre ; et maintenant qu'il est mort et enterré, sa mémoire n'en souffrira pas beaucoup si je dis qu'il eut bien mieux fait d'employer son temps à des travaux plus sérieux. Mais il aimait assez chevaucher à sa guise ; et quoique de temps à autre il envoyât un peu de poussière dans les yeux de ses voisins et chagrinât le cœur de quelques amis pour lesquels il ressentait la déférence et l'affection les plus sincères, cependant on se rappelle ses erreurs et ses folies « avec plus de peine que de courroux », et l'on commence à soupçonner que jamais il n'eut l'intention de blesser, d'offenser qui que ce fût. Enfin, quel que soit le jugement que portent de lui ses censeurs, sa mémoire est encore chère à bien des gens dont l'estime n'est pas sans prix, particulièrement à certains fabricants de biscuits, qui ont été jusqu'à reproduire ses traits sur leurs gâteaux du nouvel an, et lui ont ainsi donné une chance d'immortalité presque comparable a celle qu'il aurait à être estampillé sur une médaille de Waterloo ou un farthing de la reine Anne. J'en jure par le dieu des Saxons, par Woden, d'où s'est formé Wensday (Wensday, jour de Woden). J'aime la vérité, - je lui serai fidèle- jusqu'à ce que la mort dans le tombeau m'appelle". CARTWRIGHT.

Quiconque a remonté l'Hudson doit se rappeler les monts Kaatskill. C'est une branche rompue de la grande famille des Apalaches ; on les voit qui filent à l'Ouest du fleuve pour s'élever à une hauteur imposante et dominer le pays d'alentour. À tout changement de saison, à tout changement de temps, que dis-je? à toute heure du jour, il s'opère un changement dans les teintes et les formes magiques revêtues par ces montagnes, que, de tous côtés, les bonnes femmes regardent comme d'excellents baromètres. Quand le temps est beau et bien assis, elles sont enveloppées de bleu et de pourpre, et leurs contours se détachent vigoureusement sur le ciel pur du soir; mais quelquefois, lorsque le reste du paysage est sans nuages, il se rassemble autour de leurs sommets une masse de vapeurs grises, qui, colorée aux derniers rayons du soleil couchant, les couronne comme un diadème resplendissant. Au pied de ces féeriques montagnes le voyageur peut avoir découvert de loin la légère fumée qui s'élève, en ondulant, d'un village dont les toits de planches étincellent entre les arbres, précisément à l'endroit où les teintes bleues de la montagne se mêlent, en se fondant, aux belles teintes vertes du paysage qui se trouve au-dessous. C'est un petit village, mais un village fort ancien, puisqu'il a été fondé par quelques colons hollandais, dans les premiers temps de la province, précisément à l'époque de l'entrée aux affaires du bon Pierre Stuyvesant (que ses cendres reposent en paix!) ; et quelques-unes des maisons des colons primitifs étaient encore débout il y a peu d'années, construites en petites briques jaunes apportées de Hollande, avec des jalousies et des pignons, sur le devant, surmontés de girouettes. Dans ce village même, et dans une de ces maisons mêmes (disons toute la vérité, c'était une déplorable victime du temps, elle était battue par tous les vents), vivait, il y a bien des années, à l'époque où le pays était encore une province de la Grande-Bretagne, un simple et brave garçon nommé Rip Van Winkle. C'était un descendant des Van Winkle qui firent si noble figure aux jours glorieux de Pierre Stuyvesant et l'accompagnèrent au siège de Fort-Christine. Pourtant il n'avait que médiocrement hérité du caractère martial de ses ancêtres. J'ai fait observer que c'était un simple et brave garçon ; c'était en outre un bon voisin, un mari docile, se laissant gouverner par sa femme. Et je croirais assez que c'est à cette dernière circonstance qu'il dut cette affabilité qui le rendit si généralement populaire ; car ces hommes-là sont merveilleusement disposés à être complaisants et conciliants au dehors, qui, dans leur intérieur, courbent la tête sous le joug d'une femme acariâtre. Il est incontestable que leur caractère s'assouplit et devient malléable dans la fournaise ardente des tribulations domestiques ; et une mercuriale sous les rideaux vaut tous les sermons du monde pour inculquer les vertus de la patience et de la longanimité. D'où il suit qu'une femme querelleuse peut, à certains égards, être considérée comme une véritable bénédiction ; s'il en est ainsi, Rip Van Winkle était trois fois béni. Toujours est-il que c'était le grand favori de toutes les bonnes femmes du village, qui, suivant l'usage du beau sexe, prenaient fait et cause pour lui dans toutes les querelles d'intérieur, et ne manquaient jamais, chaque fois qu'elles entamaient ce sujet de causerie dans leurs commérages du soir, de faire peser tout le blâme sur dame Van Winkle. Les enfants du village, eux, poussaient des cris d'allégresse à son approche. Il assistait à leurs ébats, fabriquait leurs jouets, leur apprenait à enlever les cerfs-volants, à lancer la bille, et leur disait de longues histoires de fantômes, de sorcières et d'Indiens. Quels que fussent l'heure et l'itinéraire qu'il choisît pour leur échapper, il était toujours environné d'une troupe de gamins qui s'accrochaient aux pans de son habit, grimpaient sur son dos et lui jouaient mille tours avec impunité ... ; et, dans tout le voisinage, pas un chien n'aurait aboyé après lui. La grande erreur de Rip et de sa nature, c'était une insurmontable aversion pour toute espèce de travail lucratif. Non pas que cela provînt d'un manque d'assiduité ou de persévérance; car il restait assis sur un roc humide, avec une ligne aussi longue et aussi pesante que la lance d'un Tartare, à pêcher tout le jour sans murmurer, alors même que pour l'encourager le moindre poisson ne venait pas mordre à l'hameçon. Il portait un fusil de chasse sur l'épaule pendant des heures entières, se fatiguant à traverser les bois et les marais, tantôt sur la colline, tantôt dans la vallée, le tout pour tirer quelques écureuils ou quelques pigeons sauvages. Jamais il ne refusait d'aider un voisin, même dans le travail le plus rude ; et toujours il était le premier quand il s'agissait, comme cela se pratique à la campagne, de donner un coup de main pour écosser le blé de Turquie ou élever un mur de clôture. Les femmes du village avaient aussi l'habitude de l'employer pour remplir leurs messages et satisfaire telles petites fantaisies qui n'auraient pas trouvé des serviteurs dans leurs maris moins complaisants.En un mot, Rip était prêt à faire la besogne de qui que ce fût, excepté la sienne ; quant à remplir ses devoirs de famille, à s'occuper de sa plantation, il trouvait cela impossible. En effet, il déclarait que cela ne servait à rien de travailler sur sa plantation ; c'était la plus mauvaise petite pièce de terre de toute la contrée ; tout y venait mal, et y viendrait mal, en dépit de ses efforts. Ses palissades tombaient continuellement en morceaux ; ou sa vache s'égarait, ou bien elle allait au milieu des choux ; les mauvaises herbes étaient sûres de pousser plus vite dans ses champs que partout ailleurs ; la pluie ne manquait jamais d'être à l'ordre du jour quand il avait quelque travail à faire au dehors ; de sorte que bien que les propriétés qui formaient son patrimoine se fussent écornées et dissipées, arpent par arpent, sous son administration, jusqu'à ce qu'il ne lui restât guère plus qu'une pauvre petite bande de blé de Turquie et de pommes de terre, cependant c'était la plantation la plus mal entretenue de tout le voisinage. Et ses enfants... ils étaient aussi déguenillés, aussi incultes que s'ils n'eussent appartenu à personne. Son fils Rip, polisson engendré à son image même, promettait d'hériter des mœurs en même temps que des vieux habits de son père. On le voyait ordinairement trotter, comme un poulain, derrière sa mère, équipé d'une paire de braies mise au rebut par son père, et qu'à grand'peine il retenait d'une main, de même qu'une belle dame relève sa robe quand le temps est mauvais. Rip Van Winkle, cependant, était un de ces heureux mortels, à l'humeur joviale et facile, qui ne voient que le beau côté des choses; à qui il importe peu de manger du pain blanc ou du pain bis, pourvu qu'ils l'aient obtenu avec le moins de peine, de fatigue possible ; qui aimeraient mieux mourir de faim sur un penny que de travailler pour gagner une livre. Laissé à lui-même, il eût, parfaitement satisfait, traversé la vie en sifflant ; mais sa femme lui étourdissait continuellement les oreilles de sa paresse, de son insouciance, de la ruine qu'il apportait dans sa famille. Le matin, à midi et le soir sa langue allait toujours, et quoi qu'il pût dire ou faire il était sûr de faire jaillir une source intarissable d'éloquence domestique. Rip n'avait qu'une réponse pour tous les sermons de cette espèce, et par suite d'un fréquent usage elle était passée en habitude : il haussait les épaules, secouait la tête, levait les yeux au ciel, mais ne disait rien, ce qui cependant ne manquait jamais de ranimer la verve épuisée de sa moitié ; de sorte qu'il était obligé de battre en retraite et d'évacuer la place - seul moyen d'être chez lui qu'ait, à vrai dire, mari en puissance de femme. Le seul adhérent qu'eût Rip au logis était son chien Wolf, qui était aussi maltraité que son maître ; car dame Van Winkle les regardait comme des compagnons en paresse, et même voyait particulièrement Wolf de très-mauvais œil, comme la cause des fréquentes pérégrinations de son maître. Il est certain qu'il avait toute l'ardeur qui convient à un honorable chien ; que jamais animal plus courageux ne battit les bois. - Mais quel courage peut résister à la terreur montante que répand une langue de femme qui ne s'arrête jamais? Du moment où Wolf passait le seuil du logis, sa fierté tombait, sa queue balayait tristement le sol ou s'entortillait entre ses pattes ; il se faufilait l'oreille basse, de l'air d'un gibier de potence, jetant plus d'un regard oblique à l'adresse de dame Van Winkle, et dès que le manche à balai ou la cuiller à pot commençait à préluder, il gagnait en glapissant la porte avec la plus grande précipitation. Les années de mariage s'accumulèrent, et l'horizon s'assombrit de plus en plus pour Rip : un caractère acidulé ne s'adoucit jamais avec l'âge ; une langue bien affilée est le seul instrument tranchant qu'un usage continuel ne fasse qu'aiguiser. Pendant longtemps il eut l'habitude de se consoler, quand il était chassé de la maison, en fréquentant une sorte de club permanent des sages, des philosophes et autres paresseux personnages de l'endroit, lequel tenait ses sessions sur un banc placé devant une petite auberge que signalait un portrait rubicond de sa majesté Georges III. C'est là que, l'été, ils avaient coutume de se prélasser mollement à l'ombre, des journées tout entières, s'entretenant nonchalamment des caquets du village, ou disant, d'interminables et soporifiques histoires à propos de rien. Mais un homme d'État n'aurait pas perdu son argent s'il avait entendu les profondes discussions qui survenaient parfois, quand par hasard un vieux journal laissé par un voyageur de passage leur tombait entre les mains. Avec quelle solennité ils en écoutaient le contenu, que laissait tomber d'une voix traînante Derrick Van Bummel, le maître d'école, pétulant et érudit petit homme que le mot le plus formidable du dictionnaire n'était pas capable d'intimider ! Avec quelle sagesse ils délibéraient sur les événements publics quelques mois seulement après qu'ils s'étaient passés ! Les opinions de cette assemblée étaient entièrement dirigées par Nicolas Vedder, un patriarche du village, et le propriétaire de l'auberge, à la porte de laquelle il faisait la sieste du matin jusqu'au soir, prenant tout juste assez de mouvement pour éviter le soleil et rester dans l'ombre d'un arbre aux larges branches, de sorte que les voisins pouvaient, d'après ses évolutions, dire l'heure avec autant de précision que d'après un cadran solaire. Il est vrai qu'on l'entendait rarement parler, mais il fumait incessamment sa pipe. Ses adhérents, cependant (car tout grand homme a ses adhérents), le comprenaient parfaitement et savaient comment recueillir son opinion. Quand une chose lue ou racontée devant lui lui déplaisait, on remarquait qu'il fumait sa pipe avec véhémence; que les bouffées de tabac sortaient courtes, fréquentes, irritées. Était-il satisfait, il attirait la fumée doucement, tranquillement, et la chassait en nuages légers et gracieux ; quelquefois même, retirant la pipe de sa bouche et laissant la vapeur parfumée onduler autour de son nez, il inclinait gravement la tête en signe de complet assentiment. Mais, hélas ! l'infortuné Rip fut à la fin délogé de cette redoutable position par sa querelleuse moitié, qui, faisant tout à coup irruption, rompait la tranquillité de l'assemblée et en traitait les membres de bons à rien. Cet auguste personnage, Nicolas Vedder lui-même, n'était pas à l'abri des atteintes de la langue entreprenante de cette terrible virago, qui l'accusait, tout net, d'encourager son mari dans ses habitudes de fainéantise. Le pauvre Rip finit par se trouver presque réduit au désespoir; et sa seule ressource, pour échapper aux labeurs de la plantation et aux clameurs de sa femme, était de prendre en main un fusil et de s'enfoncer dans les bois. Là, il s'asseyait parfois au pied d'un arbre, et partageait le contenu de son bissac avec Wolf. Entre eux régnait la sympathie : c'était un compagnon de souffrance et de persécution. «Pauvre Wolf,» disait-il, «ta maîtresse te fait mener une vie de chien ; mais ne fais pas attention, mon garçon : tant que je vivrai tu n'auras pas besoin d'un ami pour te soutenir» et Wolf remuait légèrement la queue, regardait fixement son maître en face, et si les chiens sont susceptibles de pitié, je crois fermement qu'il le plaignait aussi du plus profond de son cœur. Un beau jour d'automne, pendant une longue excursion de cette espèce, Rip avait, sans y songer, escaladé l'une des parties les plus élevées des monts Kaatskill. Il était en train de se livrer à son divertissement favori, la chasse à l'écureuil, et les solitudes endormies avaient retenti et retenti encore des détonations de son fusil. L'après-midi était très-avancée ; haletant, épuisé, il se jeta sur un monticule vert que recouvraient des pâturages de montagne et qui couronnait le front d'un précipice. Par une ouverture entre les arbres il pouvait embrasser tout le pays qui s'étendait à ses pieds, bien des milles de terres magnifiquement boisées. Il voyait dans le lointain l'Hudson majestueux, dessous, mais bien au-dessous de lui, poursuivant sa course silencieuse mais imposante, que venait seulement accidenter la réflexion d'un nuage couleur de pourpre ou la voile d'une barque aux mouvements pleins de lenteur qui dormait çà et là sur son sein poli et se perdait enfin dans le bleu des hautes terres."

Washington Irving, Rip van Winckle, Traduction Théodore Lefebvre,le Livre d'esquisse, Poulet-Malassis, 1862 (p 32-53)

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