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Si l’écrivain est un artiste, est-ce que le philosophe en est un ? L’art de tordre les idées.

Par Bgn9000

« L’esprit critique qui caractérisait déjà la philosophie moderne à partir de Descartes va franchir encore un pas supplémentaire : au lieu de s’appliquer seulement aux autres, il va enfin systématiquement s’appliquer à lui-même », page 275 de « Apprendre à vivre » de Luc Ferry. Je m’apprêtais à tourner la page pour, enfin, continuer et terminer cet excellent ouvrage quand j’ai eu un déclic. Il se trouve que cette phrase me posait problème.

Au premier abord, j’y ai trouvé une confirmation à ma propre theoria qui rejoint méditation et philosophie dans un apprentissage en rétroaction. Puis, j’ai crains qu’elle ne signifie autre chose que je voulais y lire et que je passe à côté de quelque chose. Il était possible que ce quelque chose ne soit pas entièrement, consciemment, voulu par l’auteur, mais en tout cas que ma subjectivité me voile la face.

Même si le dilemme n’est pas entièrement levé, j’y reviendrais sûrement, c’est ainsi dans tout processus intellectuel. Ce soir, j’ai l’impression que ce quelque chose est de l’ordre d’un manque. Du même ordre que l’écrivain qui écrit seul en refusant de lire d’autres auteurs, de peur que… Le philosophe craignant que ses propos, pour conduire l’humanité vers la sagesse, ne l’atteignent lui-même et qu’il soit libéré des fléaux de son temps au point qu’il ne soit plus en mesure de les dénoncer, de les endiguer. Comment lutter contre la cigarette si on n’est plus fumeur soi-même pour en ressentir le manque, les petits bonheurs, la force de l’habitude, le désespoir de tirer une dernière bouffée… ? Du coup, est-ce nécessaire que le philosophe doive se placer en victime consentante pour ressentir les tendances de son temps et pour élaborer sa theoria ? Si l’écrivain est un artiste, est-ce que le philosophe en est un ? L’art de tordre les idées.

Il se trouve que le philosophe a une responsabilité du fait de son statut de ‘plus sage parmi les hommes’. Il doit avoir non seulement une vie exemplaire, mais, pour reprendre Luc Ferry, il doit franchir un pas supplémentaire en ayant une vision interne épurée des scories qui ne lui appartiennent pas, sans toutefois s’en débarrasser, juste faire la part des choses. Un tel philosophe, d’après moi, ne boirait pas la ciguë, il ne fuirait pas non plus.

Dans cette optique, un esprit sain ne signifie pas nécessairement un esprit fermé. Alain disait que les fous ressentent des choses qui nous sont inatteignables, mais en cela il se trompe. Il est vrai que celui qui juge les autres du haut de son esprit ‘normal’ n’est pas apte à trouver les chemins de traverse. Il préférera prendre toujours l’autoroute. La création n’est pas l’apanage de la folie, ni des drogues. Elle dépend de notre capacité à faire la paix à l’intérieur de nous-mêmes et pour y parvenir le silence, le ralentissement, la mise veilleuse des désirs, l’équilibre des besoins, la compréhension, le recul, la vision profonde, le doute, l’assurance, la joie, l’acceptation, … tout cela en vrac.

7 septembre 2010

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