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Patrick Lapeyre, acte 3

Publié le 09 novembre 2010 par Irigoyen
Patrick Lapeyre, acte 3

 Patrick Lapeyre, acte 3

Ce roman prouve bien que l'œuvre de Patrick Lapeyre évolue avec le temps. Onze années séparent Sissy, c'est moi de La lenteur de l'avenir. Il y a un monde littéraire entre les deux. Nous voici en présence d'une jeune fille qui ne vit que dans le présent. Chaque chapitre constitue un morceau de vie, souvent anodin. Anodin, pour nous lecteurs, mais pas pour la principale intéressée dont on apprend la différence dès les premières pages :

On précisera simplement, à ce propos, par respect du secret médical, que Sissy est actuellement à 180 % de son poids théorique, calculé à partir de la formule de Lorentz. Les spécialistes apprécieront.

L'intervention de l'écrivain, pour drôle qu'elle soit, n'est jamais irrévérencieuse à l'endroit de son personnage principal. Si Patrick Lapeyre suscite l'humour c'est moins en se livrant à une attaque ad hominem qu'en exploitant un détail mis en scène par lui-même.

Personnellement, Sissy le trouvait plus drôle quand il était à droite, mais c’est sans doute une question de point de vue.

Au fil des pages se dessine le portrait d'une femme très isolée, enfermée dans un monde où ne gravitent que bien peu de semblables. Ce roman est donc une autre déclinaison du thème de la solitude. Muriel dans La lenteur de l'avenir comme ici Sissy doivent se contenter de leurs connaissances.

Sissy a deux amies, l’une qu’elle aime et qu’elle ne voit jamais (précisons simplement qu’elle s’appelle Monika et qu’elle est pilote de ligne), l’autre qu’elle a un certain mal à supporter et qui, comme par hasard, est un vrai crampon. Mais, sans la loi des symétries, il n’y aurait pas d’ironie du sort.

Sissy semble empêtrée dans la douleur de sa différence physique. Cette aversion pour son corps la conduit à se nier elle-même et, du coup, à se tourner vers les autres de peur de sombrer.

Sissy, c’est Mère Courage.

Je trouve que ce roman montre avant tout les difficultés d'une véritable communication.

Ils marcheraient ainsi de front, en bavardant tranquillement, et se découvriraient peut-être des points communs, des motifs de se revoir, un intérêt identique pour les sonates de Brahms, par exemple. On peut toujours rêver.

Celle-ci, quand elle a lieu, se réduit au strict minimum et semble être un exercice mécanique. Tout comme les actions de Sissy et des gens qui traversent sa vie. Chacun joue sa partition, ou plutôt ce rôle que la société veut lui voir jouer. Et c'est ce contraste entre le moi intérieur et l'environnement qui donne des situations drôles.

se mit immédiatement à lui emboîter le pas, avec cet air bonhomme et heureux de vivre qu’ont certains chiens qui prennent facilement leurs désirs pour des réalités.

On voit les êtres mais qui sont-ils en vrai ? Là encore les masques sont nombreux. Sissy, c'est moi, prétend le titre. Mais il ne faut pas prendre cette bravache pour argent comptant. Sissy reste insondable. Qui est-elle professionnellement ? Une femme qui travaille dans la presse ou une styliste, fonction qu'elle endosse ensuite ? Qui est-elle sexuellement ? Une femme qui aime les hommes, les femmes ou les deux ?

Sissy, c'est moi raconte une vie qui ne vient pas. La fin en est d'ailleurs une parfaite illustration. Pour moi, elle signifie le statu quo, l'enlisement psychologique et physique. Sissy sombre et nous la regardons faire. Impuissants.

Patrick Lapeyre, acte 3

Si vous voulez en savoir plus sur ce roman, je vous renvoie à l'interview que m'a accordé Patrick Lapeyre. Il s'agit, pour faire vite, d'un autre trio, mettant en scène Ludo et Samy, deux amis trentenaires qui rencontrent Catherine, une jeune fille de dix-neuf ans.

Ce roman est une nouvelle variation sur le thème de l'absence et de la façon dont le personnage principal désormais privé de Catherine, semble se rabattre sur Suzanne, une traductrice – décidément, Patrick Lapeyre les aime, cf La vie est brève – ou Bérénice, la fille des voisins. L'absence se traduit par les très nombreuses descriptions d'actions quotidiennes assez légères.

Une phrase m'a interpellé dans ce roman. Elle pourrait tout aussi bien s'appliquer à Nora Neville, personnage du dernier opus de Patrick Lapeyre :

Mais la légèreté des filles, au bout du compte, est un Mystère.


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