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Attraction, contemplation et danger de mort au 104

Publié le 15 décembre 2010 par Marc Lenot

Je n’allais plus guère au 104 depuis quelque temps, dans ce mausolée sans vie, gouffre financier et outil de boboïsation politique. Et puis, deux fois récemment, j’y suis retourné avec plaisir, d’abord pour voir Walid Raad (sur qui je n’ai pas encore écrit, pardon) et, samedi, pour le nouveau festival ‘Attraction‘ (dont on ne sait, en effet, quand il se terminera).  Ce festival navigue entre cirque, arts de la rue et art contemporain, sur une ligne périlleuse, qui parfois privilégie l’attraction au sens forain du terme, et parfois penche du côté de la densité, de la réflexion plutôt que de la poudre aux yeux, mais le plus souvent mêle les deux dans un tumulte dérangeant pour le spectateur critique : comment juger ? dois-je juger ? avec quels critères, entre plaisir et réflexion, entre joie populaire et distance critique ? Et c’est plutôt bien d’être ainsi perturbé, de devoir sortir un peu de la catégorisation habituelle.

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À l’entrée, un homme flotte en l’air : s’appuyant négligemment au mur, il est suspendu, sans échasses, sans fils invisibles, il défie les lois de la pesanteur. Plébisicité par les badauds qui le photographient et l’apostrophent, il reste là deux heures. Quand il descend, on comprend et on s’émerveille : comme avec Philippe Ramette, une vague tristesse d’avoir compris, de perdre ses illusions sur la magie de l’homme en apesanteur. Johan Lorbeer devient ainsi sculpture vivante, ’still life’, vie immobile, et, au delà de l’émerveillement initial, sa performance, dans la durée, inquiète et interroge. On peut aussi voir au 104 le spectacle chorégraphique de Julie Nioche (vu récemment à Pompidou, mais ici avec une autre interprète), qui, lui aussi, pourrait se lire comme un exploit, mais se pose surtout à mes yeux comme un exercice sur la contrainte créatrice.

Le gigantesque manège de François Delarozière, carrousel boschien, attire les foules et suscite l’émerveillement, tirant l’attraction du côté de la fête foraine, et plusieurs des pièces présentées dans les Ateliers voisins (l’expérience d’une tornade de neige et le tapis roulant humain de Lawrence Malstaf, l’écran distendu par des coups de poing du Collectif MxM) sont tout autant sur cette ligne délicate entre densité et plaisir. Le film ESEF BOUM BOUM d’Halory Goerger et Antoine Defoort est, lui, un exploit linguistique à la Oulipo : comment raconter en une trentaine de mots de quatre lettres le scénario de films de science fiction ? Là aussi, on peut ne voir que l’exploit, que la virtuosité, mais c’est aussi un travail sur le sens, sur le langage assez fascinant.

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Y a-t-il, à côté de ces performeurs / bateleurs de ‘vrais’ artistes ? Que voilà une question difficile et stupide à la fois ! Si l’ange tombé des Kabakov, grossier et dérisoire, ne vit que grâce à la proximité des danseurs de hip-hop, la paroi vitrée à l’entrée du 104 est, elle, impressionnante, parsemée d’enseignes lumineuses proclamant l’endroit ouvert : c’est un ‘Mur ouvert’, une limite et une transparence, une clôture et une invite, et cette installation de Pascale Marthine Tayou est peut-être la plus forte, la plus emblématique de l’ensemble. Certes il y a là une force bien plus grande, certes l’interaction du visiteur est moindre, le spectacle est plus subtil, mais n’y a-t-il pas un continuum qui va de ce mur au manège du fond ? (jusqu’au 9 janvier)

 

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Sur ce trajet, on passe par un labyrinthe de Michelangelo Pistoletto, dédale de carton ondulé aboutissant à un miroir dans un puits central, où notre image reflétée est la seule réponse à la quête labyrinthique, et surtout, on passe par la salle des miroirs. Vingt-deux grands miroirs aux cadres dorés, accrochés au mur, reflétant les spectateurs, et se reflétant eux-mêmes dans un abyme infini, et que, samedi, le maestro devait briser, démultipliant la réflexion, cassant l’image et la diffractant, nous mettant face à notre réflexion unique et multiple. Les briser tous sauf deux, à coups de maillet, puis nous laisser contempler les surfaces noires au milieu du miroir. Sauf que, fatigué, Pistoletto (77 ans), a, au bout d’un moment, confié chapeau violet et maillet à son galeriste Lorenzo Fiaschi, comme on adoube un chevalier, et le vaillant chevalier a tenté de briser son premier miroir, lequel, mal fixé au mur, s’est détaché et l’aurait écrasé s’il n’avait fait un bond en arrière. On peut voir là un signe du destin, une malédiction du verre brisé, un coup de chance pour Christophe Girard qui était présent (imaginez les titres si l’issue avait été plus tragique ”Bilan culturel 2010 de la Mairie de Paris : après la censure de Larry Clark, la mort tragique de Pistoletto”), mais ce pied de nez du destin n’est-il pas aussi un signe de cette ligne indécise entre art plastique et performance circassienne, entre attraction et contemplation, entre plaisir et danger ?

Photos Tayou, Pistoletto 1&3 de l’auteur. Pascale Marthine Tayou étant représenté par l’ADAGP, la photo de son oeuvre sera retirée du blog à la fin de l’exposition.


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