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Charles-Ferdinand Ramuz, Vie de Samuel Belet

Par Alain Bagnoud

On peut comprendre que beaucoup soient déconcertés par cette écriture fortec.f. ramuz et rugueuse qui visait à élaborer « un grand style paysan », par la narration révolutionnaire qui prend le récit de tous les côtés, ne connaît plus de héros mais des groupes s'exprimant à travers un « on » anonyme, par l'épaisseur thématique qui tient les romans. Ramuz refusait le réalisme bourgeois, qui a triomphé, et l'analyse psychologique. Il préférait peindre qu'expliquer.
Pour ceux que déconcerte la puissance subversive d'un des grands créateurs du XXème siècle, on peut conseiller, pour entrer dans cette oeuvre forte, ses romans plus traditionnels. Par exemple « Vie de Samuel Belet », écrit en 1913, à 35 ans, lors du long séjour de dix ans que Ramuz fit à Paris, et qui a encore une facture réaliste : le lecteur y suit Samuel, le héros homonyme et tourmenté, depuis le premier événement marquant de son existence, la mort de sa mère, jusqu'à sa vieillesse, où, enfin apaisé, il pêche tranquillement sur le lac Léman. Les amateurs de références peuvent suivre sur une carte son parcours de semaine en semaine. Plus tard, Ramuz abandonnera cette écriture chronologique linéaire et multipliera les points de vue.
Mais cette structure conventionnelle est animée par des thèmes contrastés. L'oscillation par exemple, entre le désir de l'ordre et la transgression. Samuel, orphelin et bon élève, est placé comme valet de ferme. Mais en même temps, il convoite ambitieusement de se faire une place dans la société, devient commis de notaire et étudie pour être instituteur, c'est-à-dire occuper une fonction hautement honorifique et honorée, pilier de cette petite société rurale.
Pourtant, au moment où son rêve peut se réaliser, il rompt, à cause d'un chagrin d'amour peut-être, à cause aussi d'une loi personnelle qui lui fait dire : « Tu n'es qu'un paysan, Samuel; tu resteras paysan, il te faudra gagner ta vie. »
Il traîne d'une place de domestique à l'autre, au bord du lac de Neuchâtel, puis en Savoie, jusqu'à Paris. Autre thème : construction et rupture. Samuel se crée à chaque endroit une petite société, puis soudain, il part, il détruit, il erre.
Tout cela, au départ, à cause de quoi ? D'un chagrin d'amour. De Mélanie, une coquette qui s'est moquée de lui. Thème ramuzien encore : les amours sont malheureuses, les amants séparés. Mélanie quitte Samuel pour un autre; Louise, sa future épouse, mourra.
Cet homme libéré par la vie est libre partout. Même en politique. En rupture avec l'ordre de la tradition, Samuel ne rejoint pas pourtant la révolution, et se fâche avec son ami Duborgel, qui l'a amené à Paris, parce que celui-ci veut le rallier à son idée de la lutte des classes. De la même façon, solitaire et marginal,  il fuit dès qu'il le peut l'ordre bourgeois où il s'est installé avec sa femme, et finit dans une cabane de pêcheur, au bord du lac Léman, où essoré, il revient finir ses jours près de là où il a commencé.
Cette existence, si simple, a pourtant frôlé constamment le tragique le plus absolu, et a été le prétexte à une leçon d'écriture : densité, économie de moyens, originalité absolue ! Et c'est ainsi que Ramuz est un des plus grands créateurs de langue de notre époque !


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