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Des sangliers dans une bijouterie, c’est comme…

Publié le 09 janvier 2011 par Kamizole

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… Un éléphant dans un magasin de porcelaine, un oursin dans le caviar ou un poisson sans bicyclette. Incongru, quoi. Cherchant des articles sur un tout autre sujet, j’ai quelque peu halluciné en découvrant ce titre de 20 minutes Trois sangliers saccagent une bijouterie près de Rennes (4 janv. 2011). D’autant que les bijouteries – devenues une des cibles privilégiées des malfrats – sont aussi barricadées que des agences bancaires, avec sas d’entrée et autres systèmes de sonnettes. Prière donc de montrer patte blanche.

Malgré une imagination relativement fertile, et quand bien même reviendrions-nous à des pratiques dignes des époques barbares les plus féroces, j’ai beaucoup de mal à envisager des hordes de gangsters déguisés en sangliers parcourant les artères des grandes (et même petites) villes à la recherche d’une bijouterie à dévaster. J’en étais là dans mes réflexions quand je découvris comment les choses s’étaient réellement passées, notamment grâce à un autre article Deux sangliers sèment le désordre dans une bijouterie à Bruz (35) (Ouest-France 5 janv. 2011). Ils n’étaient plus que deux : le troisième devait faire le guet.

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Il s’agit donc d’une bijouterie implantée dans la galerie du centre commercial ouvert récemment au Vert-Buisson à Bruz, près de Rennes (Ille-et-Vilaine). Les sangliers qui auraient traversé la route Rennes-Redon se sont introduits dans la galerie commerciale où ils s’en sont pris à la bijouterie, renversant notamment des présentoirs. Un sanglier se serait blessé en se cognant contre les vitres blindées (traces de sang). Ils ont pris la fuite «dans une direction non précisée»… «honteux et confus, jurant sans doute mais un peu tard, qu’on ne les y reprendrait plus» à l’instar du corbeau de la fable de La Fontaine.

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Il restera à se demander les raisons exactes de cette prompte et sauvage équipée. J’entrevois plusieurs réponses.

Première hypothèse : les sangliers sont des chalands comme les autres, attirés par la nouveauté. Nous savons qu’en règle générale, l’ouverture d’un centre commercial excite la curiosité de force badauds. Un lieu de promenade comme un autre pour prendre la température du lieu et parfois profiter des promotions accordées à cette occasion. Nos sangliers ont dû sans doute se dire : allons voir si l’on nous propose quelque chose d’intéressant. Pourquoi s’en prendre à la bijouterie plutôt qu’aux enseignes de vêtements qui manquent rarement en de tels lieux ? Tout simplement parce que Dame Nature les a suffisamment pourvus et qu’ils n’ont donc point besoin de fringues. Je ne les savais pas amateurs de bijoux mais bon… Avec un président bling-bling à la tête de l’Etat comment s’étonner que les sangliers fussent attirés par ce qui brille ?

Deuxième hypothèse, les sangliers - hôtes naturels de la campagne environnante -auront été vexés comme des poux de n’être point conviés à l’inauguration du Centre commercial et auraient décidé de se venger de cet affront par cette expédition punitive. Connaissant l’agressivité des sangliers quand ils sont furieux, on peut simplement se réjouir qu’ils s’en soient pris exclusivement aux installations et non point aux humains.

Troisième et dernière hypothèse, et bien évidemment la seule sérieuse ! l’urbanisation croissante se fait au détriment de la campagne. La ville étend sans cesse toujours plus loin les excroissances monstrueuses de ses banlieues bétonnées. Comment s’étonner que la nature se venge : inondations meurtrières car l’on a construit sans prendre garde à l’expansion naturelle de l’eau des rivières ou de la mer, et aujourd’hui attaques de sangliers. Haro sur la nature et big’s beautiful sont les deux mamelles de l’ultralibéralisme déjanté.

Le phénomène n’est pas nouveau comme en témoigne un article d’Hervé Kempf dans un numéro déjà ancien du Monde (18 avril 2008) Environnement : ces villes qui étouffent la campagne dont le constat était sans appel : «Chaque jour, 162 hectares de terre ou de bois dispa-raissent en France au profit d’habitations, de zones commerciales et industrielles, d’infrastructures de trans-ports. Ce phénomène, commun à l’Occident, s’étend au détriment de l’agriculture et de l’environnement». Notez qu’on le retrouve à l’œuvre également en Afrique où la déforestation massive chasse notamment les éléphants et d’autres bêtes sauvages de leurs aires naturelles.

162 hectares, ce n’est pas rien ! Comme la maison Kamizole ne recule devant aucun sacrifice, je me suis livrée à quelques recherches. 162 hectares, c’est grosso modo l’équivalent de 18 fois le Stade de France, toutes installations comprises. Et cela, chaque jour… Si l’on continue sur cette lancée, dans dix ou vingt ans, que restera-t-il de la vraie campagne ? Surtout, sachant que nombre de nouveaux ruraux – «rurbains» selon le néologisme consacré - attirés par la tranquillité ou le prix du foncier moins cher, n’en voudraient pas moins bénéficier de toutes les commodités des grandes villes.

Certains n’hésitent pas à faire des procès aux paysans du cru car ils ne supportent pas d’entendre le chant du coq ! En 1975, des gens charmants, venus du Nord de la France et installés à côté de Gap m’avaient déjà signalé ce fait dont ils se moquaient. C’est devenu depuis un véritable phénomène de société. La nature, oui ! mais totalement dénaturée… Ensuite de quoi, ils oseront se prétendre écolo. Perso, le chant du coq ne m’a jamais dérangée, bien au contraire.

Jacques Attali prônait connement la création d’au moins 10 villes nouvelles de 100.000 habitants pour améliorer la croissance. A-t-on besoin de mégalopoles pour améliorer la production ? De mon sens, cela constitue plutôt un frein surtout dans un contexte de toute façon marqué par la désindustrialisation massive. Plus l’on concentre les activités plus l’on multiplie aussi les emmerdes.

Il suffit de voir les ravages de l’agriculture industrielle. Pollutions et malbouffe. Le malaise grandissant dans les banlieues de plus en plus lointaines de relégation sociale et ethnique. Les transports de marchandises qui sillonnent la France et l’Europe sur des autoroutes jamais suffisantes. Sans même parler des aberrations de la mondialisation : produire de la merde en Chine et lui faire traverser mers et océans. Ensuite de quoi l’on osera nous parler «d’empreinte carbone» pour nous taxer toujours d’avantage : les profiteurs ne sont pas plus les payeurs aujourd’hui que naguère les pollueurs.

Mieux : les thuriféraires déjantés de la globalisation ultralibérale osèrent même nous promettre que la mondialisation était le prélude à une ère de prospérité jusqu’à présent inconnue qui devait mettre un terme à la misère des populations et permettre à tous le manger à leur faim (surtout avec les OGM !). Comment l’accaparement de toutes les ressources naturelles de la terre au profit de quelques spéculateurs pourrait-il profiter au plus grand nombre ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La planète compte aujourd’hui 7 milliards d’habitants. Combien mangent à leur faim ? Près d’un milliard de personnes en sous-nutrition (Le Figaro 10 déc. 2008) ou Plus de 1 milliard de victimes de malnutrition (Le Figaro 18 juin 2009) : «Selon un rapport des Nations unies, la planète a vu le nombre de mal-nourris augmenter de 200 millions».

Même chose dans un article de Libération du 14 oct. 2009 Plus d’un milliard de personnes frappées par la faim dans le monde : «La faim a progressé dans le monde en raison de la crise économique mondiale en 2008-2009 et touche aujourd’hui un sixième de la population mondiale, selon un rapport conjoint de la FAO (l’agence de l’ONU pour l’Alimentation et l’Agriculture) et du PAM (programme alimentaire mondial) qui estime qu’une personne sur six souffre de la faim et que pour la première fois depuis 1970, le seuil historique du milliard d’affamés dans le monde a été de nouveau franchi». Un sacré bilan à flanquer dans les dents d’Alain Minc – «La mondialisation heureuse» ! Sans rien dire des milliards d’être humains qui n’ont pas accès à l’eau potable.

C’était sans même préjuger des nouveaux dégâts provoqués depuis septembre 2009 par la triple crise financière, économique et sociale qui a largement démontré qu’il n’en était rien. Il faudrait avoir un sacré paquet de peaux de saucisson devant les yeux pour supposer un seul instant que la spéculation outrancière qui ne tient aucun compte de l’économie réelle non plus que des besoins des populations puisse avoir des effets bénéfiques pour celles-ci.

Pendant la crise la spéculation n’en continue que de plus belle. Ont-ils l’air malin aujourd’hui ceux qui nous promettaient hier que nous allions voir ce que nous allions voir. Les causes du krach prises à bras le corps, les remèdes de bon sens remis à l’ordre du jour : ré-gu-la-tion ! Nicolas Sarkozy n’étant pas le dernier à fustiger ceux qui voulaient les bénéfices sans les risques. Un livre entier ne suffirait pas à explorer les palinodies de ses discours avec variantes en fonction des auditoires qu’il cherche à séduire.

Pénuries alimentaires sur fond de spéculation et d’accaparement des réserves. Nous sommes exactement revenus à la situation qui prévalait en 2008. Les prix alimentaires mondiaux connaissent une flambée (Le Monde 5 janv. 2011). Qui ne se souvient des émeutes de la faim qui ont secoué le Maghreb, l’Afrique et d’autres contrées en mars et avril 2008 ?

Lire à cet égard Emeutes de la faim (Monde diplomatique 14 avril 2008 : «Des « émeutes de la faim » ont secoué ces derniers jours l’Egypte, le Maroc, l’Indonésie, les Philippines, Haïti — où elles ont fait au moins cinq morts et abouti à la chute du gouvernement —, ainsi que plusieurs pays africains : Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mozambique, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso… Si l’Afrique est particulièrement vulnérable, c’est parce qu’elle subit la «destruction systématique de ses agricultures vivrières», dénonçait Jean Ziegler, rapporteur spécial de la commission des droits de l’homme des Nations unies pour le droit à l’alimentation». Un an plus tard, l’économie mondiale connaissait le pire K.O – ou chaos – depuis la grande dépression de 1929.

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Les mêmes causes produisant les mmes effets, de nouvelles émeutes de la faim secouent l’Algérie et la Tunisie. Il ne faut pas être grand clerc pour subodorer qu’elles s’étendront à l’Afrique quand le prix des denrées alimentaires de base gonflé par la nouvelle spéculation à l’échelle mondiale les rendra inaccessibles à la population. “Ventre affamé n’a pas d’oreilles”, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

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Comme toujurs les spéculateurs invoquent l’mpact des catastrophes naturelles. Hier, ce furent notamment pour le riz une récolte perdue au Bangladesh du fait des inondations et la sécheresse en Australie pour le blé. Cette année, la pression sur les prix du blé a commencé dès cet été avec la canicule en Russie et les gigan-tesques incendies, suivis de l’annonce que la Russie suspendait toutes les exportations de blé. Les prix du blé ont immédiatement grimpé en flèche : farine, pain, pâtes alimentaires, etc… Avant même l’épuisement des récoltes précédentes. Les terribles inondations qui frappent aujourd’hui l’Australie renchériront encore davantage le prix des produits agricoles.

Toutes les matières premières agricoles sont touchées. Sucre, céréales et oléagineux. De même que les prix des matières premières tropicales connaissent depuis déjà un certain temps un boom sans précédent Thé, café, sucre et cacao battent des records (Le Figaro 31 déc. 2009) : «Les prix des matières premières tropicales atteignent des niveaux historiques. En cause : le climat, le manque d’investissements et la spéculation». + 32% pour le cacao, + 48,9% pour le jus d’orange, + 11,6% pour le café, jusqu’à 90% de hausse pour le sucre et 95% pour le thé. «Des prix records, du jamais-vu depuis trente ans !» selon un analyste.

Surtout la spéculation : Le spéculateur «Chocolate Finger» fait flamber le cacao (Le Figaro 22 juillet 2010) selon lequel Anthony Ward, surnommé «Chocolate Finger» aurait racheté via son fonds Armajaro près de 7% de la production mondiale de fève brune afin de faire pression sur les prix. Ces derniers atteignent leur plus haut niveau en 33 ans. La guerre de succession en Côte d’Ivoire devrait encore aggraver la spèculation.

Main basse sur toutes les ressources de la planète ! Je prendrais un pari sans risque : le même phénomène d’accaparement est à l’œuvre pour toutes les matières premières agricoles. Affamer le monde entier ne fait pas peur aux spéculateurs. Marx n’écrivit-il pas que «le dernier capitaliste tresserait la corde avec lequel il serait pendu» ? Les spéculateurs mériteraient bien d’être pendus haut et court.

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