En souvenir et en hommage à Ronnie James Dio, décédé aujourd'hui à l'âge de 67 ans, je publie de nouveau le billet que j'avais fait paraître à l'occasion de son dernier passage à Paris, en juin 2009.
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Juin 2009 n'aura donc pas seulement été le
mois de la grossière récupération du patronyme mitterrandien par le petit
néron qui nous très-mal-gouverne, mais aussi celui du retour sur les scènes
françaises de quelques vieilles gloires du hard et du metal : alors que les
solides gaillards d'AC/DC ont allumé le feu au Stade
de France un peu plus rudement que Jean-Philippe Smet lui-même et que
s'annoncent déjà Status Quo en octobre et Motörhead
en novembre, Whitesnake prit d'assaut le Casino de Paris (voir
ce que j'en ai dit ici),
manière involontaire de chauffer la salle que survolta l'autre soir Heaven
& Hell, reformation inespérée de Black Sabbath
autour de ces quatre légendes que sont déjà Ronnie James Dio, Tony Iommi,
Geezer Butler et Vinnie Appice.
A propos de chauffer la salle, il serait indélicat de ma part de ne pas dire un mot des jeunes gens de Black Stone Cherry, qui s'acharnent à dépoussiérer notre bon vieux rock sudiste, non sans verve ni ardeur. D'autant que Ben Wells, le guitariste, est un gigoteur de première - un peu poseur aussi, mais ça passera sans doute avec l'âge. Moyennant quoi, on se met à leur place : préparer le terrain aux quatre braves que le public attend avec l'impatience qu'on imagine n'est pas chose aisée. Et il faut dire que Black Stone Cherry s'en est plutôt très bien sorti, y mettant beaucoup d'énergie et de conviction, en sus d'être parfaitement au point ; reste que leur musique, plaisante, énergique, roborative, peut aussi lasser un peu, à la longue - la reprise de Voodoo Child de Jimi Hendrix se révélant plus malicieuse et spectaculaire que franchement convaincante.
Enfin, Dio arrive. C'est
un peu injuste, mais nul ne peut contester que c'est aussi lui que l'on vient
voir. Chose qu'il ne peut d'ailleurs ignorer : il sait bien qu'il incarne le
maître chanteur du metal, celui à l'aune duquel des générations de hurleurs se
jaugent et se mesurent, celui qui, à soixante-sept ans, continue de revendiquer
fièrement le premier usage metallique des cornuti del diavolo.
Ronnie James Dio a quelque chose du seigneur. Et même si ma femme trouve qu'il
ressemble à Gilles Vigneault, il fait tout de même davantage penser à un ange
déchu qu'à un humain clairement homologué. C'est peu dire que j'ai été heureux,
enfin, de l'écouter et de le voir : ça aussi, c'était un rêve de gosse.
L'on pouvait bien sûr craindre que sa voix ne fût plus tout à fait celle d'antan. Eh bien non, c'est assez inouï pour être souligné, mais si le temps donne à son visage des reliefs plus énigmatiques et troublants encore que par le passé, celle-ci demeure d'une qualité assez exceptionnelle. Ronde et tranchante, chaude et agressive, toujours très colorée, Dio la pose et la nuance à volonté, au point qu'elle n'a pour ainsi dire quasiment jamais besoin d'être soutenue. Pour le reste, Dio joue le jeu. Il prend son temps, respire, se retire, jauge, regarde, grimace, sourit, prend à partie : il donne exactement ce que son public attend de lui : l'image d'un vieux sage du rock à qui on ne la fait pas, d'un qui n'a rien d'autre à prouver que sa présence. Il bouge peu, très peu, obligeant finalement le public à le regarder bien en face, manière aussi, peut-être, de bien montrer que tout cela n'en finit pas de tourner autour de lui.
Un mot de la setlist : ouverture
magistrale sur The Mob Rules, comme au bon vieux temps. La voix
de Dio est déjà chaude. On enchaîne avec un des plus illustres morceaux du
vieux Sabbath : Children of the Sea : manière de vérifier que
c'est toujours sur ces structures très lyriques, progressives, étirées, que Dio
excelle. L'obsédant I fait mouche, transition idéale vers Bible
Black, à l'introduction parfaite : on s'en doutait un peu, mais
cet excellent morceau du tout nouvel album est taillé pour les concerts. Je
regretterai toutefois que Vinnie Appice prenne un solo de batterie très tôt
dans le concert - mais il est vrai que celui-là aura été assez bref, à peine
une heure trente... Excellent solo au demeurant, pas forcément démonstratif
mais ingénieux et très soucieux de maintenir l'ambiance caractéristique à la
musique du groupe.
Puis vient l'inquiétant Fear, également issu du nouvel album, de facture classique, auquel succède le sublime et déjà ancien Falling off the Edge of the World, débordant de ce que j'ai toujours aimé dans Black Sabbath, cette mélancolie grave, tenue, qui finit toujours par nous saisir à la gorge et exploser. Follow the Tears nous remet dans l'ambiance du dernier album, c'est du lourd, du très lourd, avant que Tony Iommi, de quelques années à peine plus jeune que Dio, et toujours aussi fascinant dans son grand manteau noir, n'entame l'introduction de Die Young, avec son flegme légendaire et cette distance qu'il semble mettre en tout chose. Lui aussi, le fondateur du Sabbath, je crois pouvoir dire que nous sommes nombreux à être heureux de le voir.
Inutile de dire qu'un concert de Black Sabbath, enfin de Heaven & Hell, n'en serait pas tout à fait un sans Heaven & Hell... Alors évidemment, cela fonctionne, parce que c'est ce morceau, que ce morceau à lui seul ramasse quarante ans d'histoire du metal et qu'il en est presque l'hymne officiel. Tout le monde chante, tout le monde en a envie, tout le monde veut revivre l'épopée, c'est certain, mais plus aucune surprise n'est possible avec ce morceau d'anthologie. Ce n'est là qu'une réserve, pas même de forme, mais d'histoire : comment jouer et entendre un tel morceau, qui représente tant, avec la même candeur stupéfaite que d'antan ?

Trop tôt, bien trop tôt, vient le temps du rappel : ce sera Neon Knights, choix intelligent, qui laisse la salle repartir bourrée d'énergie, exaltée. N'aura manqué, pour moi, que The Sign of the Southern Cross, que je tiens pour l'un des morceaux les plus emblématiques du metal.
Ces quatre musiciens exceptionnels, d'une précision maniaque, méticuleux jusqu'au moindre détail mais libres de cette liberté que permet l'expérience, ont donné là une belle leçon, de metal, certes, mais pas seulement. Ils habitent tellement cette musique que plus aucune faute de goût ne leur est plus possible, qu'ils semblent consubstantiels à cette scène aux décors et aux effets pourtant très élaborés. Signe que, quarante et un an après la fondation de Black Sabbath, en 1968, le groupe demeure au firmament. J'ai vu ce soir-là un ou deux gamins de dix ans tout au plus et un paquet de braves aux soixantaines largement tassées qui ne me démentiront pas.
