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“Poupoupidou” de Gérald Hustache-Mathieu

Publié le 14 janvier 2011 par Boustoune

Pour son second long-métrage, Poupoupidou, Gérald Hustache-Mathieu s’essaie au polar, mais en restant dans la même veine gentiment loufoque et décalée qui l’a fait connaître aux cinéphiles, et en conservant son actrice-fétiche, la délicieuse Sophie Quinton, qu’il s’amuse à chaque fois à mettre dans des situations impossibles.
Après l’avoir faite s’amouracher d’un taureau, lui avoir fait sculpter des phallus en plâtre et lui avoir fait endosser par deux fois l’habit de nonne, il lui confie le rôle d’une…  morte.

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Son personnage, Candice Lecoeur, était une gloire locale du village de Mouthe – le lieu réputé le plus froid de France – et le sosie presque parfait de Marylin Monroe. Au début du film, on retrouve son cadavre sous une épaisse couche de neige, à plusieurs kilomètres des habitations.
Comme elle tenait à la main un tube de barbituriques, la police a logiquement conclu qu’elle avait cherché à imiter jusqu’au bout son idole. De toute façon, même si la mort semblait suspecte, les autorités ne pourraient rien y faire. Le corps a en effet été découvert sur un terrain n’appartenant officiellement ni à la France, ni à la Suisse. Un no man’s land administratif, une aberration territoriale. Les procédures interdisent donc de mener l’enquête plus avant.
David Rousseau (Jean-Paul Rouve), un auteur de romans policiers en mal d’inspiration, venu là pour régler une affaire de succession plutôt euh… originale, y voit un bon sujet pour un nouveau bouquin. Il imagine que la jeune femme a pu être assassinée et déplacée sciemment dans ce no man’s land. Assisté d’un jeune flic (Guillaume Gouix) plus pugnace que ses collègues, David va mener l’enquête, “à la façon de James Ellroy”. nourrissant peu à peu une véritable obsession envers la défunte.

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Qui dit Ellroy dit Le Dahlia noir. On pense alors à l’adaptation – certes très imparfaite (1)– qu’en a tiré Brian De Palma. Et aux autres films de De Palma, comme Blow out, dans lequel John Travolta menait une enquête grâce à des détails sonores. Tiens, Rousseau possède justement la particularité d’avoir une hypersensibilité auditive qui lui permet de saisir des détails sonores inaudibles par le commun des mortels. Hum, ça sent les références culturelles en pagaille, ça…
D’ailleurs, Gérald Hustache-Mathieu ne s’en cache pas. Il s’est fait plaisir en convoquant l’esprit de  cinéastes qui l’inspirent, qui nourrissent ses envies de cinéma, de mise en scène.

Première référence, massive, évidente – et ô combien réjouissante : David Lynch.
Avec cette enquête en milieu sylvestre et montagneux, difficile de ne pas penser à Twin Peaks. Le panneau “Bienvenue à Mouthe” fait écho au fameux “Welcome to Twin Peaks” qui ouvrait le générique de la fameuse série télévisée.
Le visage cyanosé de Candice Lecoeur évoque inévitablement celui de Laura Palmer, au moment où le shérif a extirpé son corps de la rivière… Point commun entre les deux jeunes femmes, la tenue d’un journal intime susceptible de révéler l’identité de leurs assassins. Et quand à la fin du film, David Rousseau rêve d’une discussion avec Candice, on pense à la rencontre onirique de Dale Cooper avec Laura Palmer (2)
Autre clin d’oeil, l’emploi de la chanson “Song to the siren” de Tim Buckley, utilisée par Lynch dans Lost Highway…

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Seconde référence : Les frères Coen.
L’enquête loufoque dans un climat froid et enneigé rappelle les investigations de Frances McDormand dans Fargo. La partie de bowling entre David et le flic nous renvoie l’image du Dude dans The big Lebowski.
Et quand la caméra, dans un joli mouvement, passe par la bonde du lavabo de la chambre de David pour ressortir par son iris, bleu lui-aussi, c’est à Barton Fink que l’on pense…
Il y a aussi des références à Gus Van Sant : le T-Shirt jaune de l’ado fan de Candice ressemble à celui d’un des ados d’Elephant, Candice présente la météo comme Nicole Kidman dans Prête à tout.
La présence de la trop rare Arsinée Khanjian est probablement, et sans remettre en cause le talent de l’actrice, un hommage à Atom Egoyan, dont le troublant Exotica
Bref, la liste est longue, et touche aussi bien des auteurs contemporains que ceux qui les ont inspirés (Hawks, Hitchcock, Preminger, Wilder…)

Et puis, évidemment, il y a toutes les correspondances troublantes entre la biographie de Marylin Monroe et la vie mouvementée de Candice, rythmées par les chansons interprétées autrefois par la star, et réinterprétées, avec quelques variantes, par le groupe AVA et son chanteur à la voix mezzo-soprano.

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Avec toutes ces références éparpillées à droite à gauche, tels des indices sur une scène de crime, le cinéaste invite le spectateur cinéphile à un passionnant jeu de piste qui ravivera de vieux souvenirs liés au septième art et lui offre au passage une leçon de cinéma. Car non content de citer ses influences, Gérald Hustache –Mathieu reproduit aussi le style de ses célèbres confrères. Autant dire que les mouvements de caméra, les cadrages et les jeux de montage sont inspirés…
Le jeune réalisateur s’autorise aussi quelques clins d’oeil amusants à ses propres oeuvres, à l’attention de ceux qui suivent sa carrière depuis Peaux de vaches, primé à Clermont-Ferrand. D’ailleurs, quand Candice Lecoeur présente la météo, elle porte la même veste en cuir, imitation peau de bovidé, que portait Sophie Quinton dans ce premier court-métrage.
Le titre d’un des derniers romans de David (3), La Chatte andalouse, était le titre du deuxième court de Gérald Hustache-Mathieu.
Et il est une fois de plus question de bonne soeur, comme dans Avril, dans l’intrigue bidon des “Mystères de Mouthe”, inventée pour donner le change au commissaire de la cité doubienne.

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Mais que les spectateurs ne maîtrisant pas ces références se rassurent, le film fonctionne aussi parfaitement sans ce bagage culturel.
La partie polar est convaincante, avec son ambiance particulière, son lot de fausses pistes et de rebondissements, de personnages secrets…
La partie comédie est elle aussi soignée, grâce notamment à son personnage principal, à qui Jean-Paul Rouve prête son allure faussement nonchalante.
Rien que pour les échanges vachards avec la jeune réceptionniste de l’hôtel, le film vaut le détour. Elle est tombée sous son charme, il fait tout pour la faire fuir. Peut-être est-il plus sensible au charme du jeune flic ? C’est là toute l’ambiguïté du personnage, maladroit, naïf, attachant…

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Et si tout cela ne suffisait pas, que vous aimiez les films un peu plus complexes, vous aurez tout loisir d’essayer de décrypter la symbolique du chiffre 5, qui revient dans le récit de manière récurrente… (4)

Loin de n’être qu’un méli-mélo indigeste d’influences cinématographiques, Poupoupidou est un brillant jeu de piste entre comédie et polar qui confirme le talent de son jeune auteur pour les comédies douces-amères et sa capacité à se renouveler tout en proposant un univers cohérent.
Nous vous suggérons donc d’enfiler votre petite laine et de partir pour Mouthe, le temps d’une balade de près de deux heures. Le climat est froid, d’accord, mais tant de talent déployé fait chaud au coeur…

(1) : Imparfaite parce qu’énormément charcutée au montage, il faut bien le dire…
(2) : Dans cette scène marquante de la série Laura disait à Dale, dans une langue bizarre : “on se reverra dans 25 ans…”. A noter que le réveil de David Rousseau indique alors une heure double 05:05. 5×5=25… Simple coïncidence ? Peut-être, mais savoureuse…
(3) : Biographie (fictive) et liste complète de ces romans (fictifs) sur la page Facebook (fictive) de David Rousseau
(4) : Peut-être un lien avec les cinq sens? Sinon, tant qu’à citer des références artistiques, entre le chiffre “5” et les histoires de taureau, on veut bien y voir un hommage au Carnages de Delphine Gleize…

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Poupoupidou
Poupoupidou
Poupoupidou

Réalisateur : Gérald Hustache-Mathieu
Avec : Jean-Paul Rouve, Sophie Quinton, Guillaume Gouix, Arsinée Khanjian, Olivier Rabourdin, Clara Ponsot, Eric Ruf, Origine : France, Mouthe
Genre : jeu de piste
Durée : 1h42

Date de sortie France : 12/01/2011
Note pour ce film :

contrepoint critique chez :  Le Parisien

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